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L’armée de l’ombre

L’armée de l’ombre

Par Gil Courtemanche, publié le 01/11/2001
Rêve d’éditeur autant que d’auteur : un livre bien documenté sur un terroriste dont ne se soucient que les spécialistes et les journalistes et que l’actualité, tout à coup, transforme en livre unique et quasi indispensable. C’est ce qui s’est produit avec Au nom d’Oussama ben Laden, biographie que préparait depuis des années Roland Jacquard, et qui est parue en France quelques jours seulement avant les attentats du 11 septembre dernier.
A la Foire du livre de Francfort, les Allemands et les Japonais ont dû débourser plus de 150 000 $ pour acquérir les droits de traduction. Voilà donc un livre dont le succès aura été assuré par la tragique magie du hasard, même s’il n’avait été qu’un ouvrage bâclé et superficiel, ce qui n’est pas le cas. Il faut quand même lire ce livre avec prudence parce que dans le domaine du renseignement et du terrorisme, le chroniqueur tout compétent et prudent qu’il soit, risque toujours d’être manipulé.

Mais c’est un danger dont Roland Jacquard est conscient, puisqu’il est un des grands spécialistes européens du terrorisme, qu’il dirige l’Observatoire international du terrorisme et qu’il agit souvent comme expert conseil auprès du Conseil de sécurité des Nations Unies. Il s’est même amusé, lors d’une entrevue diffusée en France à la mi-octobre, à révéler le numéro du téléphone satellitaire du principal adjoint de ben Ladden.

À la lumière des récents événements, que faut-il retenir de ce livre au-delà des mille petits détails qui font tranquillement leur chemin dans les médias depuis que tous les journalistes de la planète se sont jetés sur cette brique providentielle ? Essentiellement deux choses.

D’une part, c’est l’apparition d’’une nouvelle génération de terroristes dont les bassins de recrutement et les appuis populaires sont multiples et recouvrent des dizaines de millions de personnes. On ne parle plus d’extrémistes totalement marginaux. Ils puisent chez les islamistes égyptiens ; chez les militants du FIS algérien privés d’une victoire électorale légale en 1992, des talibans afghans qui sont plus nombreux qu’on veut nous le faire croire, des pieux musulmans d’Arabie saoudite ou du Pakistan. On peut malheureusement multiplier les exemples à l’infini.

Contrairement aux terroristes des années 1970-1980, aux Carlos et autres despérados, cette nouvelle génération de terroristes est soudée organiquement, unie dans une large mouvance, non pas seulement par une revendication politique, mais aussi par une foi religieuse commune et plus encore par plus de dix ans de luttes concrètes, en premier lieu contre les Russes en Afghanistan, puis contre les Serbes en Bosnie, et enfin dans les années récentes contre les intérêts américains un peu partout dans le monde.

Et c’est bien là que réside la grande difficulté de cette guerre contre le terrorisme dans laquelle s’est engagé l’Occident. Il ne s’agit pas de combattre quelques groupes bien structurés et identifiés qui agissent dans des zones géographiques précises et limitées. Il s’agit en fait d’affronter une véritable « légion islamique », une armée de l’ombre dont on connaît peut-être certains leaders mais dont on ignore totalement les effectifs et leur répartition. Ces bataillons, dont les soldats ont été entraînés par milliers dans les camps de l’Afghanistan et du Pakistan financés par la CIA, se sont par la suite en partie dispersés pour se réinstaller dans leurs milieux d’origine ou d’emprunt : des quartiers de Paris, de Londres, de Hambourg, des banlieues de Chicago ou des petites villes de Floride. Ils vivent normalement, souvent citoyens modèles parmi les cinq millions d’Arabes musulmans de la France, les trois millions de la Grande-Bretagne ou les deux millions qui vivent en Allemagne ou encore dans les pays musulmans d’Afrique comme au Nigéria où se sont récemment déroulés des pogroms contre les populations chrétiennes dans le nord du pays. Voilà des soldats en attente, parfaitement intégrés dans leur société où ils évoluent comme des poissons dans l’eau.

Deuxième constatation importante et bouleversante, l’extension de ces réseaux non seulement dans les pays arabes et dans les minorités musulmanes de l’Occident mais aussi dans la très populeuse Asie du sud-est. On considérait comme anecdotiques ou marginaux des mouvements comme celui de Abou Sayaf dans l’île de Mindanao aux Philippines, qui se spécialise dans l’enlèvement des Occidentaux. On sait maintenant que ces terroristes entretiennent des liens étroits avec la mouvance ben Ladden. Les violences récentes en Malaisie et en Indonésie, pays musulman le plus peuplé du monde, ne peuvent qu’inquiéter et confirmer l’existence d’une légion islamique extrémiste aux tentacules mondiaux. On peut aussi se demander combien de ces soldats dévoués et déterminés ont rangé dans leur frigo des petits contenants pleins de spores de la bacille du charbon.

Le prix et le sens de la vie

Bien loin de ben Laden, dans les couloirs aseptisés des hôpitaux, dans le silence studieux des laboratoires, d’autres apprentis sorciers jouent avec la vie de leurs semblables ainsi qu’avec notre avenir collectif, drapés dans le faussement noble drapeau de la recherche et du progrès médical. Mais, en fait, ces chercheurs ne pensent qu’à commercialiser tout ce qui vit, gènes, molécules, organes, ovaires, embryons, sperme performant et de plus en plus, bébés sur mesure. Jacques Testart, père du premier bébé éprouvette français, Amandine, poursuit dans, Au bazar du vivant, sa systématique dénonciation de la dérive scientifique et de la mercantilisation du vivant. Et comme pour nous rappeler que ce savant doublé d’un humaniste ne crie pas au loup, on apprenait il y a un mois qu’un couple anglais avait eu un enfant conçu in vitro après s’être assuré que l’embryon était parfaitement compatible avec leur premier enfant qui souffre d’une forme rare de la leucémie. Ce n’est pas un second enfant que ces parents avaient commandé aux manipulateurs de la vie, mais une provision de moelle épinière. Tentons d’imaginer quel sera le sort de cet enfant si jamais la greffe ne prend pas. Il se transformera en une mécanique inutile, un produit raté.
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