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En BD ou non, vos essais?

En BD ou non, vos essais?

Par Normand Baillargeon, publié le 27/09/2010
La bande dessinée est aujourd’hui appelée le neuvième art et ce n’est que justice : elle a, en effet, conquis ses lettres de noblesse. Il n’est donc pas étonnant qu’on ait depuis longtemps tenté, de diverses manières, de la mettre au service de propos, disons, plus sérieux ou plus savants.
En ce qui concerne les essais, il existe, par exemple, en langue anglaise et publiée par Icon Books, une très riche collection appelée «Introducing» dans laquelle un auteur et un dessinateur unissent leurs talents pour exposer des sujets aussi variés et complexes que la pensée de Kant, la théorie du chaos, le romantisme et de très, très nombreux autres. L’éditeur Zones, en France, propose depuis peu quelque chose de semblable dans une collection inaugurée avec un instructif Marx (mode d’emploi), rédigé par le regretté Daniel Bensaïd et illustré par Charb.

Ces mariages de la BD et de l’essai sont intéressants et, dans certains cas, réussis. Mais puisqu’on se contente, somme toute, de plaquer des dessins sur un essai usuel exposant des idées et des concepts, les véritables amateurs de BD argueront que le mariage n’est pas vraiment consommé, dans la mesure où les diverses composantes des codes narratifs propres à la BD n’ont pas réellement été transposés à l’essai. Il existe diverses tentatives pour atteindre cet ambitieux objectif, mais le défi est particulièrement grand et on doit reconnaître que les réussites ne sont pas légion. C’est pourquoi il convient de saluer l’espèce d’événement éditorial que constitue la parution de Logicomix.

Les fondements des mathématiques en BD
Cet ouvrage, qui nous arrive dans sa version française, est paru en anglais en 2009 et a presque unanimement été accueilli avec de grands éloges. Les auteurs y traitent d’un sujet difficile et qui risquerait, si ce n’était des talents des auteurs et des dessinateurs, d’en rebuter plus d’un: la crise des fondements qui secoue les mathématiques au début du XXe siècle.

Pour l’aborder, les auteurs procèdent par mise en abyme. L’ouvrage nous ramène d’abord au 4 septembre 1939, alors que s’amorce la Deuxième Guerre mondiale. Ce jour-là, le Britannique Bertrand
Russell, philosophe, logicien, réformateur social et pacifiste durant la Première Guerre, est aux États-Unis et s’apprête à prononcer une conférence sur «Le rôle de la logique dans les affaires humaines».

Sur fond de profondes tensions politiques, Russell va raconter son parcours, qui se confond avec celui de la logique mathématique et de la crise des fondements, évoquant au passage les principaux protagonistes (Frege, Hilbert, Poincaré, Wittgenstein, Gödel, notamment) de ce qui reste une des plus grandes aventures intellectuelles de l’histoire de la pensée humaine.

Mais à cette mise en abyme s’en ajoute une autre, alors que les créateurs de Logicomix se mettent ponctuellement en scène pour commenter, expliquer ou simplement réagir à ce qu’ils racontent, offrant ainsi un contrepoint contemporain aux propos de Russell et aux péripéties intellectuelles, mais aussi personnelles qu’il évoque. Car si l’ouvrage traite de la recherche de la vérité et de la quête de la
certitude, il aborde aussi le lourd tribut (jusqu’à la démence) que paient parfois ceux et celles qui s’avancent si loin sur de si tortueux chemins.

Je le répète: il s’agit d’une grande réussite, superbement rendue en langue française. On pourra d’ailleurs en juger sur le site Internet du livre, où sont présentées quelques-unes de ses planches: www.logicomix.com/fr/.

Une histoire de l’indépendantisme québécois
Au moment où je rédige ces lignes, les études québécoises, jadis florissantes, ne semblent plus, tant ici qu’à l’étranger, susciter un aussi grand intérêt. Quant au nationalisme québécois, le moins que l’on puisse en dire est qu’il se cherche, au point où d’aucuns pourront être tentés de décréter l’indépendantisme moribond. Il n’est rien d’aussi vital, durant de semblables épisodes, que de prendre une perspective plus large sur l’actualité et, pour ce faire, de se replonger dans cette longue durée chère aux historiens.

C’est justement ce que proposent Comeau, Courtois, Monière et leurs nombreux collaborateurs en retraçant l’histoire de l’indépendantisme au Québec. Notez que dans ce volume, ils la content jusqu’en 1968; un deuxième et dernier tome reprendra à cette date.

Les ouvrages collectifs ont tous, par définition, le défaut de réunir des contributions inégales. Mais dans celui-ci, les directeurs de publication ont eu la sagesse de proposer à leurs auteurs un mode d’exposition qui minore fortement ce défaut usuel en assurant une certaine et bienvenue unité à l’ensemble de l’ouvrage.

Celui-ci reconstitue la trajectoire de l’indépendantisme en se donnant comme corpus «les essais des penseurs qui ont produit des réflexions substantielles sur l’accession du Québec à l’indépendance politique». Trois moments sont distingués: la phase des Patriotes, ses antécédents et ses suites (1832-1900); la première moitié du XXe siècle (1900-1945); enfin, la période de 1945 à 1968, année considérée, pour des raisons évidentes, comme une année charnière.

Il en résulte une fort belle et instructive galerie de portraits comprenant, entre autres, Louis-Joseph Papineau, Médéric Lanctôt, Wilfrid Morin, Paul Bouchard, Raoul Roy, Marcel Chaput, sans oublier Maurice Séguin ni René Lévesque et de nombreux autres.

D’autres, plus fins connaisseurs du sujet, en apprendront moins que moi dans cet ouvrage. De mon côté, j’y ai découvert des œuvres et des personna­lités qui m’étaient peu connues. J’y ai aussi eu la confirmation que l’idéologie indépendantiste, dont la popularité a connu des hauts et des bas, a très diversement été modulée au cours de notre histoire, selon les personnalités qui l’ont pensée, bien entendu, mais aussi selon les événements et les grands courants idéologiques et économiques d’ici et de l’étranger.

C’est ainsi que l’indépendantisme a été ouvert ou fermé, de gauche ou de droite, laïc ou ultramontain, libéral ou conservateur, ethnique ou cosmopolite. Cependant, les questions fondamentales qu’il a soulevées (notamment: pourquoi l’indépendance? Qui est Québécois? Quelles valeurs sont portées par ce projet politique? Comment le faire advenir?) restent importantes à débattre.


Bibliographie :
Logicomix Apostolos, Doxiádis et Christos Papadimitriou, Alecos Papadatos (dessins), Vuibert, 38 p. | 38,95$ Histoire intellectuelle de l’indépendantisme québécois, 1834-1968 (t. 1), Collectif VLB, 228 p. | 32,95$
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