Chroniques

Bande dessinée

Les libraires - Numéro 96
Un chef-d’œuvre réédité

Un chef-d’œuvre réédité

Par Jean-Dominic Leduc, publié le 30/08/2016

L’émulation éditoriale salvatrice du début du XXIe siècle dans le neuvième art québécois – en grande partie due aux bons soins des éditions de La Pastèque et du collectif Mécanique générale – a permis au médium de se doter d’une relève, qui depuis, le façonne, l’enrichit, l’anime. Pascal Girard, à qui l’on doit notamment La collectionneuse, Valentin et Conventum, est indéniablement l’un des auteurs phares de cette jeune génération. En 2006, Jimmy Beaulieu, alors à la tête de la collection Mécanique générale des éditions 400 coups qui ouvre depuis peu son catalogue à des auteurs extérieurs au collectif d’origine, publie coup sur coup les deux premiers albums de Girard : Dans un cruchon et Nicolas (pondu en moins de trois jours pendant la réalisation de son premier titre). Sous la forme d’un diaporama, Nicolas raconte en quelques morceaux choisis l’impact qu’a eu le décès de son frère au fil du temps. Poignant, l’album fit rapidement sensation. Et pour cause, car outre Jimmy Beaulieu, peu d’auteurs locaux investissaient le territoire autobiographique avec autant d’éloquence.

Dix ans après sa publication d’origine, et plus d’une quinzaine d’albums publiés tant au Québec qu’en Europe, ainsi que plusieurs titres traduits publiés chez Drawn & Quarterly, Girard revient à son poignant Nicolas chez son éditeur d’origine. Résistant à la folle tentation de retoucher au matériau, l’artiste se soumet au même exercice d’origine, à savoir dessiner directement dans un carnet, à l’encre, sans découpage ni crayonné, un récit sur Joël, son autre frère toujours vivant. Les deux récits se répondent, et permettent de prendre la pleine mesure du chemin parcouru pendant ces dix années de création. Bien que le découpage et le trait témoignent d’une plus grande maîtrise, on constate à quel point ses talents de conteur étaient innés. Non seulement cette œuvre de jeunesse n’a-t-elle pas pris une ride, sa réédition confirme son statut de classique. D’une économie et d’une sensibilité rare, les deux histoires de Nicolas et Joël, qui s’imbriquent le plus naturellement du monde,témoignent de la progression – ou de l’immuabilité – du deuil, avec une intelligence et une retenue inédite.

À l’instar des Michel Tremblay, Réjean Ducharme, Anne Hébert, Marcel Dubé et Michel Rabagliati, Pascal Girard est de l’étoffe des grands artistes qui jalonnent le terreau culturel national. Autodidacte, l’illustrateur a réalisé en une dizaine d’années ce que peu de créateurs accomplissent en une vie. Nul doute que les années à venir nous réservent de sublimes lectures. D’ici là, la (re)lecture de Nicolas a largement de quoi nous sustenter.

Classique revisité
Les réinterprétations de séries classiques franco-belges pullulent depuis quelque temps déjà. Spirou, Alix, Lucky Luke – pour ne nommer que celles-là! – font l’objet de réappropriations ponctuelles par de nouvelles générations de créateurs. L’extraordinaire Chlorophylle de Raymond Macherot n’échappe pas à cette tendance. Après une tentative tiédasse de Godi et Zidrou en 2014, l’hommage est heureusement aujourd’hui éclipsé par un second, cette fois-ci réussi, signé du grand et regretté illustrateur René Hausman et du scénariste Jean-Luc Cornette. À mille lieues du trait clair et arrondi de Macherot, l’approche graphique fouillée du grand dessinateur animalier permet au scénario de Cornette, collé sur la première période de la série, de donner admirablement vie à une fable douce-amère, qui trouve écho dans la fable de Frankenstein.

La BD en revue
Nous assistons depuis les dernières années à la résurgence des revues de bande dessinée, dont La Revue dessinée, Nicole et Franky, la énième mouture de Lapin, Aaarg!, Papier, et, plus près de chez nous, Planches. Ces véhicules éditoriaux rassemblent généralement des artistes issus d’une même famille artistique, d’une même génération. Or il n’en est rien pour Pandora, nouvelle joueuse dans le paysage livresque piloté par l’essayiste et ancien directeur du Festival d’Angoulême Benoît Mouchard. Au sommet de leur art, la trentaine d’artistes composant ce premier numéro, dont Katsuhiro Otomo, Blutch, Bastien Vivès, Art Spiegelman, Lorenzo Mattotti, Jean-Christophe Menu, Christian Rossi effectuent un saut dans le vide, livrant ainsi de courts récits d’une rare fécondité. Le second numéro paraîtra en septembre.

Lumineux manifeste
Survivant des attentats survenus à Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, le dessinateur de presse et auteur de bande dessinée Luz livrait quelques mois seulement après les terribles événements Catharsis, un album dans lequel il tentait d’exorciser sa douleur. Un an plus tard, il s’approprie la prose d’Albert Cohen en adaptant Ô vous, frères humains, un poignant manifeste humaniste. Luz raconte par le truchement de planches muettes l’histoire d’un jeune juif qui découvre l’antisémitisme. D’une magistrale inventivité graphique, Luz est bouleversant.

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