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Bande dessinée

Les libraires - Numéro 100
Le spectre des émotions

Le spectre des émotions

Par Jean-Dominic Leduc, publié le 07/04/2017

Portée par un souffle indéniablement contestataire, la présente sélection d'albums vous fera passer par une myriade d'émotions tout en vous conviant à l'exploration du prisme chromatique complet du rire. Des lectures pénétrantes, pertinentes et criantes d'actualité, qui rendent la fréquentation de bande dessinée agréable et nécessaire. 

L’attente aura vraiment valu le coup. André-Philippe Côté, illustre caricaturiste au quotidien Le Soleil et auteur de nombreux albums de bande dessinée dont l’extraordinaire Castello – une réédition serait d’ailleurs plus que souhaitable! – aura gardé dans ses cartons le projet d’Automne rouge pendant trois décennies. En 2013, la providentielle rencontre avec le jeune illustrateur Richard Vallerand permet enfin de lancer le chantier d’un des albums phares du début de l’année.

Automne 1970. Dans le cadre d’un travail scolaire, Laurent, âgé de 13 ans, doit créer un héros québécois. La province est plongée au cœur d’une crise sans précédent, alors que le Front de libération du Québec (FLQ) use de méthodes radicales afin d’exprimer un désir d’émancipation nationale. À quoi donc peut bien ressembler un héros pure laine dans un Québec en pleine mutation où se côtoient contestations étudiantes, grèves, montée du féminisme et libération des mœurs? À Hydroman, calque des mutants en spandex qui envahissent les kiosques à journaux chez nos voisins du Sud, dans lequel le jeune garçon s’investit et auquel il s’identifie. Mais voilà que Picard, un collègue de classe, lui vole son héros. À l’intimidation, le jeune Laurent répondra d’abord par la violence – à l’image du FLQ en somme – pour ensuite rebondir par le truchement de la création d’un second héros, autochtone cette fois-ci. 

C’est le Québec en perte de repères que Côté et Vallerand nous livrent avec une verve et une sensibilité rares. Car ce n’est pas que les feuilles des arbres qui virent au rouge et se meurtrissent dans la promesse d’une fulgurante renaissance printanière, c’est le Québec, oscillant entre la peur et la fierté, qui s’y transforme profondément. Peu d’œuvres du 9e art ont abordé cette période charnière de notre histoire, outre Pour en finir avec novembre de Sylvain Lemay et André St-Georges (Mécanique générale, 2010) et Paul au parc de Michel Rabagliati (La Pastèque, 2011). Si Côté y confirme une fois de plus ses talents de conteur, Vallerand, quant à lui, brille de mille feux par l’incandescente élégance de son trait. Avec ce second album en carrière après Le vol TS-236 (Dominique et compagnie, 2014), relatant l’histoire du colonel Piché, Richard Vallerand passe du statut d’artisan porteur de belles promesses à celui d’artiste confirmé.

En cette période trouble d’instabilité mondiale où les frontières éclatent et où sévit partout la menace terroriste, Automne rouge se veut un vibrant plaidoyer pour l’ouverture vers l’autre, l’affirmation inclusive de ce que nous sommes.

Roman noir
La classe moyenne, majorité silencieuse, s’est fait entendre lors des dernières élections américaines. Ces hommes et ces femmes enlisés dans les dettes après la crise financière de 2008 se sont prévalus d’un vote contestataire. Dans Proies faciles, qui aborde la question à l’extrême du spectre réactionnaire, un groupe de retraités détroussés de leurs économies de toute une vie sèment l’émoi alors qu’ils assassinent différents acteurs de la chaîne bancaire. Seul maître à bord, l’auteur du sublime Traie de craie propose un roman de procédure policière palpitant qui incite à la réflexion. Car les banques, s’enrichissant sur le dos des petits épargnants, ne sont pourtant pas imputables. Si le mouvement Occupy Wall Street a choisi de dénoncer les abus du capitalisme financier de manière pacifique, ce glaçant récit nous rappelle que d’autres pourraient faire le choix de la violence afin d’exprimer leur mécontentement.

Rire jaune
Après un premier tome fort réussi publié au début de l’année dernière, le brillantissime Zep nous convie à une formidable rétrospective de 2016. Originalement publiées sur le site du journal Le Monde, les brèves alternent entre actualité, enjeux sociétaux et fixations personnelles de l’auteur (musique, calvitie et blagues salaces). Nous apparaissant plus que jamais comme l’un des dignes successeurs de Marcel Gotlib, Zep s’y confirme comme l’un des grands humoristes du 9e art. À travers le rire et toute une gamme d’émotions, l’auteur nous invite surtout à la réflexion. Ce second opus ouvre avec un poignant récit mettant en scène son Titeuf plongé dans la réalité des migrants fuyant la guerre. Bref, son What a Wonderful World est en passe de devenir l’incontournable rendez-vous de début d’année. 

Week-ends hauts en couleur
Le tandem iconoclaste nous revient – oh, bonheur! – avec un nouvel opus expérimental. Prépubliées depuis 2014 dans Le Monde, les vignettes verticales de 360 mm de haut par 55 mm de large, vitrioliques à souhait, nous donnent à voir des êtres dysfonctionnels placés dans des situations extrêmes, dévoilant ainsi, pour notre plus grand plaisir, leur abyssale connerie. Comme toujours, on s’amuse ferme en compagnie de Ruppet et Mulot.

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