Chroniques

Bande dessinée

Le libraire - Numéro 86
L’auteur bicéphale

L’auteur bicéphale

Par Jean-Dominic Leduc, publié le 09/12/2014

En octobre dernier, le prolifique Philippe Girard lançait La grande noirceur, son quatorzième album de bandes dessinées en carrière. Pour un artiste local publié au Québec, ce nombre n’est certes pas anodin. Même qu’il force le respect. Chaque projet est l’occasion pour l’auteur originaire de Québec de consolider son univers unique, que ce soit grâce à ses romans graphiques sombres (La visite des morts, Lovapocalypse) ou ses expérimentations plus légères (Passionrougeman, créé spontanément dans le cadre du printemps érable de 2012 et Riton & Rita, nouveau projet web hebdomadaire pour le compte de Radio-Canada). Qu’il s’agisse du rire ou des pleurs, il est de la trempe de ceux qui savent soutirer les larmes.

En 1997, sous le pseudonyme de Phlpp Grrd, il cofonde le fanzine Tabasko! avec Djief Bergeron et Leif Tande. Il y crée notamment l’emblématique strip Jim le Malingre. Puis en 2000, il est de la création de la structure éditoriale Mécanique générale avec Jimmy Beaulieu, Leif Tande, Benoit Joly, Luc Giard et Sébastien Trahan. L’auteur y fait ses classes, en produisant notamment d’improbables conversations fictives entre personnages historiques, mais aussi avec « Béatrice », une charmante série humoristique inspirée de sa jeune fille, qui sera publiée dans le quotidien La Presse et le légendaire Journal Spirou.

Avec la publication de l’album Les ravins en 2008, une importante transformation s’opère chez l’artisan, qui abandonne d’ailleurs son pseudonyme. Ce premier « roman graphique » de Philippe Girard l’élève au statut d’auteur consacré. Il y jette les bases de cette nouvelle orientation bibliographique, où les thèmes de la mort, de la religion et de la perte de l’innocence le hanteront. À l’instar de Michel Rabagliati, le bédéiste campe l’action de ses récits dans le Québec d’antan (les années 30 dans La mauvaise fille, les années 70 avec Tuer Vélasquez). Un angle historique rarement abordé dans le 9e art local, qui confère aux histoires de Girard une ambiance singulière. Du point de vue graphique, l’artiste abandonne peu à peu la ligne claire et les formes géométriques au profit d’un trait souple et jeté, ce qui sied davantage à son univers dramatique.

Dans son nouvel opus La grande noirceur, c’est le Québec du début des années 40, dirigé d’une main de fer par le clergé et Maurice Duplessis, que l’artiste nous donne à voir. Un Québec étriqué à l’aube de grands bouleversements, qui sert de toile de fond à cet angoissant récit. Une immigrante italienne, assistant à l’embarquement des soldats canadiens sur le quai du port de la vieille capitale, est sauvée in extremis d’un chauffard grâce à un mystérieux inconnu qui se jette devant la voiture lui étant destinée. Troublée par cet événement, la jeune femme se rend chaque jour au couvant où repose l’homme plongé dans un coma. Lui faisant d’abord la lecture de la Bible, elle glisse rapidement vers des textes mis à l’index. Peu à peu, elle s’amourache du blessé dont elle ne sait rien.

À la lecture de ce récit haletant, les nombreux admirateurs de Philippe Girard renoueront avec cet univers unique qu’il anime admirablement. Une fable introspective et obsessionnelle qui enrichit avec aplomb une bibliographie déjà copieuse.

 

Un douchebag, un prisonnier et un inventeur
Les nombreux lecteurs de Riad Sattouf ont de quoi se réjouir, cette rentrée. Outre le premier volet de L’Arabe du futur, récit de jeunesse célébré de toutes parts, l’artiste revient à sa série culte « Pascal Brutal », l’instant d’un hilarant quatrième opus. Arborant la gourmette, les espadrilles Adidas, le jeans et le t-shirt ajustés à sa musculature, notre héros pavane sa virilité dans les rues de France d’un futur pas si lointain, en quête de sensations fortes (sexe, drogue et Diam’s). Ce « douchebag » défonce tous les tabous avec la subtilité d’un rouleau compresseur, pour le plus grand plaisir de ses admirateurs.

Emprisonné à Toronto en 2010 lors des manifs lors du Sommet du G20, Nico Las fait la rencontre de Charles, un anarchiste coloré. À la suite de sa remise en liberté, l’artiste entreprend la rédaction d’un manifeste-témoignage sous forme de bande dessinée, intitulé Cher Charles, qu’il adresse à ce nouvel ami incarcéré. Ce plaidoyer, en faveur de la désobéissance civile afin d’éradiquer les corporations et de remettre l’humain au centre de nos vies, bouleverse. Lucide, articulé, intelligent, viscéral et empreint d’humour, cet album posthume d’un jeune artiste au talent confirmé et porteur de si belles promesses nous donne qu’une seule envie : reprendre les casseroles, reprendre la rue.

Prévert, inventeur : voilà une bien charmante biographie du poète Jacques Prévert, tout à son image : truculente, inventive, drôle, poétique, spontanée. C’est le jeune Prévert des années 20, bien avant Paroles et Le roi et l’oiseau, que l’on retrouve dans cet ouvrage élégamment mis en images par Cailleaux. Chacune des pages est un véritable festin pour les yeux, qui s’imprègnent du Paris surréaliste, de ses festives soirées où l’illustre homme de lettres rencontre Louis Aragon, Yves Tanguy, Robert Desnos, André Breton, avec lesquels il donne naissance au cadavre exquis. Loin du récit biographique traditionnel mis en cases, Prévert, inventeur rivalise de créativité. Une vie peu banale extravagamment racontée. À peine la dernière page terminée que, déjà, il nous tarde de lire la suite.

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