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Bande dessinée

Les libraires - Numéro 110
Déracinements

Déracinements

Par Jean-Dominic Leduc, publié le 10/12/2018

Voici quatre titres phares de la saison automnale de 2018 qui explorent avec panache les questions du déracinement, de l’exil et du deuil par le truchement de différents genres.

D’entrée de jeu, 13e Avenue de Geneviève Pettersen et François Vigneault publié aux éditions La Pastèque est un titre important à plusieurs égards. D’abord parce qu’il s’adresse en premier lieu à un lectorat adolescent, si difficile à cerner et souvent mal servi. Ensuite parce qu’il aborde avec une sensibilité rare la perte de repères des suites d’un deuil et d’un déménagement.

Premier volet d’une série — que l’on espère longue —, 13e Avenue raconte l’histoire d’Alexis, jeune garçon à l’aube de l’adolescence qui doit faire le deuil de son père mort à la suite d’un accident de travail, mais aussi celui de sa ville natale, Chicoutimi. Sa mère souhaitant repartir sur de nouvelles bases, ils élisent tous deux domicile dans un appartement spartiate du quartier montréalais de Rosemont, flanqué d’une minuscule cour arrière au parfum d’urine de chats et de ruelles défraîchies. De ce déracinement émotionnel et géographique naît un lumineux et brillant récit sur la résilience, alors que les auteurs abordent ces multiples transformations de la perspective d’Alexis. Le jeune garçon vivra ses premiers émois d’adolescence grâce à Alice, charmante voisine dégourdie qui l’aidera à s’acclimater à la grande ville, en plus de faire la rencontre d’Ernest, énigmatique voisin de palier du même âge vivant seul.

L’écrivaine Geneviève Pettersen, lauréate du Grand Prix littéraire Archambault 2015 pour La déesse des mouches à
feu publié au Quartanier, et François Vigneault, auteur du formidable récit intimiste de science-fiction Titan paru chez Pow Pow l’an dernier, livrent un poignant récit d’une justesse inégalée dans ce registre. L’album jouit d’un habile équilibre entre la prose, d’une touchante retenue, et du découpage séquentiel, magnifique et généreux. Cette première collaboration est un pur délice et prouve, si besoin il en est, que la bande dessinée est un médium capable d’aborder l’intime en visant l’universel, tout en s’adressant avec une vive pertinence à un vaste lectorat.

Avec Jane, le renard et moi et Louis parmi les spectres de Fanny Britt et Isabelle Arsenault, les éditions La Pastèque jettent les bases d’un terreau éditorial inédit à ce jour dans la bande dessinée québécoise destinée aux adolescents, que l’on se doit de saluer. 13e Avenue en joint dignement les rangs.

Le témoignage
L’exercice du « Je est un autre » peut s’avérer risqué à bien des égards. L’incandescente réussite du Photographe d’Emmanuel Guibert, où l’auteur, d’après un long témoignage, racontait la traversée du territoire afghan d’un photographe comme s’il y avait été lui-même, a fixé la barre très haut. Fabien Toulmé, qui nous avait offert le bouleversant Ce n’est pas toi que j’attendais, revient à la charge avec le captivant récit du périple d’un jeune jardinier syrien fuyant la guerre, laissant du même souffle derrière lui famille, amis, entreprise, rêves. Sans jamais sombrer dans le misérabilisme, L’odyssée d’Hakim témoigne avec éloquence de l’inimaginable condition de migrant. D’une franchise déconcertante et d’une actualité tristement criante, ce récit nous incite à la réflexion, notamment à l’urgence d’abattre les frontières.

L’aventure
Après nous avoir offert la meilleure reprise de Spirou en 2008 dans la collection « Le Spirou de… », Émile Bravo revient à la charge avec le palpitant premier volet d’une suite prévue en quatre albums (L’espoir malgré tout). Les lecteurs retrouvent donc avec grand bonheur le fameux groom, alors plongé en pleine Seconde Guerre mondiale, qui ignore tout des atrocités qui s’abattront sous peu sur la Belgique. L’ingénu, encore loin d’être l’aventurier aguerri animé par l’unique André Franquin, perdra peu à peu de son innocence. Cette tragicomédie humaniste explore avec verve et intelligence ce pan de l’Histoire, nous rappelant par la même occasion que l’humanité est plus que jamais sur le bord du gouffre d’un nouvel ordre mondial. De la très grande bande dessinée.

L’intime
1939, Afghanistan. À l’aurore de la Seconde Guerre mondiale, une voyageuse européenne et une archéologue s’éprennent l’une de l’autre. 2016, Berlin. Neyla, astronome expatriée d’Alep, tente de prendre refuge dans la capitale allemande alors qu’elle ignore tout de cette terre d’accueil. Elle y fait la rencontre de Karsteen, qui tente de la guider. Ces deux récits amoureux finissent par converger vers une question fondamentale : comment trouve-t-on pays en plein exode, quelles qu’en soient les raisons? Dans Prendre refuge, la mise en image poétique de Mathias Énard, qui nous avait offert le sublime Piano occidental, nous fait naviguer avec volupté sur la question de l’exil amoureux.

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