Chroniques

Bande dessinée

Le libraire - Numéro 82
Classique revisité

Classique revisité

Par Jean-Dominic Leduc, publié le 10/04/2014

Affirmer que Jimmy Beaulieu est un acteur incontournable du 9e art québécois est en soi pléonastique. Artiste, éditeur, pédagogue sont autant de qualificatifs qui définissent l’homme. Même si le métier d’auteur en est un de solitude, l’artiste originaire de la région de Québec a su, au fil du temps, créer une communauté artistique des plus dynamiques, peuplée d’auteurs de la relève de grands talents, dont Vincent Giard, François Samson-Dunlop, Alexandre Fontaine Rousseau, David Turgeon.

Cofondateur des éditions Mécanique générale en 2001 avec Sébastien Trahan (aujourd’hui aux commandes de La Mauvaise tête), Luc Giard, Benoit Joly, Philippe Girard et Éric Asselin, il pilote, l’année suivante, le projet de nanoédition Colosse, qui propose de luxueux fanzines à petits tirages faisant office de laboratoire. De cette structure éditoriale, il publie bon nombre de courts récits qui, intégrés aux albums À la faveur de la nuit (Impressions nouvelles, 2010) et Comédie sentimentale pornographique (Delcourt, 2011), en constituent le fil narratif.

Alors que plusieurs artistes répugnent à rééditer, ou même revisiter d’anciens travaux, Jimmy Beaulieu profite de la remise sur pied de Mécanique générale, après un hiatus de quelques années, afin d’offrir aux lecteurs ses Non-aventures, un exaltant « director’s cut » composé de Quelques Pelures, Le moral des troupes (épuisé depuis un moment déjà), et bonifié du Roi-cafard, pléiade de courts récits à ce jour inédits en album. Ainsi, sous ce copieux format, les réflexions et indignations du trentenaire issu de la génération X prennent vie, au point d’ailleurs où l’expérience autobiographique se transfère subrepticement de l’auteur au lecteur. Beaulieu est de la trempe des rassembleurs et grands conteurs, qu’on ne s’y méprenne pas.

De ce long et riche voyage introspectif, le lecteur arrive à destination à la fois bouleversé et rassasié, ayant passé par toute la gamme des émotions. D’un trait fébrile, sensible et habile, Jimmy Beaulieu anime admirablement ce petit théâtre de papier aux accents de comédie douce-amère. Il y fait preuve d’une maîtrise du rythme et de la mise en scène qui préfigure sa seconde période, fictive cette fois-ci, où l’auteur se dévoile somme toute davantage que dans ses récits autobiographiques. C’est donc sous cette forme d’ultime intégrale que ces morceaux assemblés prennent véritablement leur sens. Ainsi, non seulement l’ouvrage trouve naturellement sa place au panthéon du 9e art québécois, aux côtés de ceux d’Albert Chartier, Réal Godbout, Michel Rabagliati, mais aussi dans les rangs des piliers du genre autobiographique, dont les Frédéric Boilet, Chester Brown, Fabrice Neaud en sont les dignes porte-étendards.

Ces fragments de vie au « je » témoignent non seulement de l’évolution picturale et narrative de Jimmy Beaulieu, elle clôt superbement tout un pan d’un réjouissant renouveau du médium amorcé la décennie précédente, dont il est indéniablement l’un des importants instigateurs.

Si les ouvrages de référence généralistes traitant de la bande dessinée peuvent parfois nous sembler rébarbatifs au premier abord, celui de l’auteur anglais Tim Pilcher s’avère une passionnante lecture, qui aborde le genre érotique dans l’histoire du 9e art. Toute la BD érotique présente moult artisans des quatre coins du globe, dont les Québécois Sylvie Rancourt et Jacques Boivin et leur série « Mélody », en explorant ce segment de production relativement méconnu sous différents angles (politique/social/historique).

Joann Sfar est sans contredit l’un des plus illustres porte-étendards du renouveau de la bande dessinée franco-belge du début des années 1990. Cumulant plus d’une centaine d’albums, deux longs métrages et un roman, il consolide les bases de sa mythologie riche et métissée dans les pages de sa série le « Grand Vampire » au début des années 2000. Mettant en scène Fernand, vampire rétro et romantique dont on suit avec grand intérêt les errances affectives, la série en sept tomes illustre également Ossour Hyrsidoux, le professeur Bell, l’Homme-Arbre, Zlabya (du Chat du Rabbin), Imhotep (La Fille du professeur) et le Golem, autant de personnages emblématiques de l’imposant corpus de l’auteur. Bonifiée d’archives inédites à ce jour, l’intégrale permet de revisiter la plus belle période du génie créatif de l’artiste iconoclaste.

Lorsqu’on plonge dans un album de Ludovic Debeurme, on doit impérativement accepter la perte instantanée de tous ses repères. Passé maître dans la création d’atmosphères oniriques, il explore avec talent les tréfonds de l’âme humaine. Trois fils, ce premier opus d’un prometteur triptyque, s’ouvre sur trois frères habités par un vif désir de parricide, alors qu’ils furent abandonnés par leur père. La peur laissera lentement et insidieusement place à la rancœur. C’est donc à la perte de l’innocence, conséquence de la survie, qu’est convié le lecteur. À mi-chemin entre un conte des frères Grimm et un film de David Lynch, Debeurme anime magistralement ce cauchemar à la couleur directe, une première.

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