Chroniques

Bande dessinée

Le libraire - Numéro 84
Antihéros patrimoniaux

Antihéros patrimoniaux

Par Jean-Dominic Leduc, publié le 08/09/2014

Si la bande dessinée québécoise jouit d’une visibilité médiatique sans précédent, que les structures éditoriales se multiplient et que moult nouveaux créateurs y affluent, plusieurs pensent, à tort, qu’elle est née avec l’avènement de La Pastèque et sa série phare des « Paul » de Michel Rabagliati. Bien que l’éditeur soit en partie responsable d’un renouveau de publication salutaire, le 9e art local a produit bon nombre de séries et personnages dignes d’intérêt au siècle précédent. Cette croyance prouve hors de tout doute notre méconnaissance historique de la BD d’ici, causée par cette incapacité à mettre la main sur des albums depuis longtemps épuisés, jamais réédités.

Heureusement, ces dernières années, quelques maisons ont entrepris de vastes chantiers patrimoniaux, dont Les 400 Coups (Une piquante petite brunette, Onésime. Les meilleures pages et Séraphin illustré d’Albert Chartier), L’Oie de Cravan (Fantastic Plotte! de Julie Doucet), Pow Pow (Chroniques du Centre-Sud de Richard Suicide) et La Pastèque (Retour de vacances de Jacques Gagnier, Des tondeuses et des hommes de Jean-Paul Eid avec son Jérôme Bigras, Michel Risque et Red Ketchup de Réal Godbout et Pierre Fournier). Voilà que l’illustre maison d’édition récidive pour notre plus grand bonheur avec la publication de deux grands classiques des années 80.

Michel Risque
Si le personnage principal et éponyme de cette série n’a pas pris une seule ride, bien que sa légende semble trop lourde à porter sur ses robustes épaules sur la nouvelle couverture de L’intégrale (t. 1), « Michel Risque » n’en demeure pas moins le premier feuilleton contemporain dont s’est dotée la scène locale. Sporadiquement paru dans les pages de différentes publications éphémères des années 70 (La Nouvelle barre du jour, Mainmise, Dessins et Comiques), période communément nommée le « printemps de la bande dessinée québécoise », c’est indubitablement dans le mensuel humoristique Croc que le notoire antihéros connaît sa fulgurante épopée. Véritables bancs d’essai pour toute une génération de jeunes créateurs, le magazine et sa cadette, Titanic, ont jeté les premières bases de l’industrie, rémunérant leurs auteurs, qui, en échange, firent leurs gammes en pondant chaque mois des récits.

Et c’est justement ce que cette première intégrale de deux volumes nous donne à voir : Réal Godbout et Pierre Fournier qui, lentement, forgent la légende de cet émule de Gaston Lagaffe et Bob Morane, page après page. De Bornéo à LaSalle, en passant par Moscou et la lune (trente ans après un célèbre reporter à houppette), ce québécois très moyen traverse sans heurts tout un pan de notre histoire. Et fait la rencontre déterminante d’un certain agent fou du FBI, roux et albinos.

Après trois albums à couverture souple édités par Croc, vendus à des milliers d’exemplaires dans les kiosques à journaux au début des années 80, et l’intégrale de la série publiée en cinq tomes aux éditions La Pastèque entre juin 2005 et avril 2007 (incluant Croc nos 1 à 70 et 87 à 101; Cocktail no 5 et Safarir nos 87 à 90), le héros à la mâchoire carrée effectue un dernier tour de piste. Bonifiée d’un copieux avant-propos de Sylvain Lemay (directeur du programme de bande dessinée de l’UQO et émérite chercheur ayant consacré une partie de son mémoire de maîtrise à Michel Risque et Red Ketchup) et de planches numérisées de récits antérieurs à Croc (dont quelques-unes inédites à ce jour en couleur), la série trouve enfin sa forme définitive, au-delà même de ce que le pauvre bougre aurait pu rêver.

Gilles La Jungle
Alors que débute dans les pages de Titanic la seconde série culte du tandem Godbout/Fournier intitulée Red Ketchup, un autre antihéros (décidément!) y sévit. Né de l’imaginaire débridé de Claude Cloutier, Gilles La Jungle, une version très édulcorée de Tarzan, tente de faire régner la justice dans une jungle des plus déjantées où vampires-ninjas, traîtres à temps partiel et fourmis ouvrières de métier friandes de mayonnaise se côtoient. Si Michel Risque subit l’action, Gilles La Jungle s’élance au-devant de celle-ci, aidé d’une liane et d’une forte dose d’insouciance.

D’abord publié dans la collection Kami-Case des éditions Boréal, l’album Gilles La Jungle contre Méchant-Man, depuis longtemps épuisé, proposait le récit-titre tiré des Titanic nos 3 à 12 et quelques morceaux choisis publiés dans Croc, dont le mythique récit L’Ascension et la chute de Rodolf Leclair, le dictateur de Drummondville. Voilà que La Pastèque revisite l’intégralité du funambulesque corpus sous une seule et colorée couverture, permettant ainsi à une nouvelle génération de faire connaissance avec ce justicier de pacotille et, du même souffle, aux nostalgiques lecteurs de Croc, de renouer avec le second récit inachevé Gilles La Jungle contre les vampires, inédit en album.

On ne peut que saluer pareils travaux patrimoniaux. Espérons que d’autres chantiers locaux de cette importance suivront. Car, bien qu’Henriette Valium (Valium Ab Bédex Compilato, L’Association, 2006) ainsi que Sylvie Rancourt et Jacques Boivin (Mélody, Ego comme X) eurent droit à de magnifiques intégrales chez nos cousins français, c’est la Belle Province qui doit se doter d’une mémoire durable.

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