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Les libraires - Numéro 109
Voyager en littérature

Voyager en littérature

Par Isabelle Beaulieu, publié le 22/10/2018

C’est sans sortir de chez moi que j’entrepris mon voyage. Il me tardait de partir à la rencontre d’autres contrées où je pourrais entendre des gens me raconter leurs malheurs et leurs fortunes, où je pourrais contempler des paysages qui m’apprendraient à voir ce que je ne savais plus regarder.

C’est aux îles Orcades, un archipel du nord de l’Écosse, que mon aventure commença. J’y fis la connaissance d’une jeune femme alors qu’elle tentait de se réapproprier les fragments éclatés de sa vie qui avaient été propulsés aux quatre coins par son besoin avide d’alcool qu’elle avalait au rythme étourdissant de nuits d’angoisse effarées. Hésitant pour s’établir entre le Londres lumineux où elle vécut dix ans de vrille et le pays natal, désert et plat, elle finit par revenir au berceau d’origine, mais se déplace à « l’écart », un endroit sauvage situé le long de la côte, battu par le vent et les embruns. C’est en ce lieu indompté qu’elle travaillera à recenser le « roi caille », une sorte d’oiseau en voie de disparition, et à colmater les fissures qui la lézardent de part en part.

C’est encore profondément secouée et émue par L’écart d’Amy Liptrot (Globe) que je me dirigeai vers Istanbul en Turquie où une autre jeune femme venue retrouver son amant me fit témoin avec elle des incertitudes qui hantent le territoire. Le sillon de Valérie Manteau (Le Tripode) m’ouvrit au destin de Hrant Dink, un journaliste turco-arménien mort assassiné, m’interrogeant du même coup sur la part de violence qui plane sur nos vies et sur les conditions qui mènent l’amour à s’user. Mêlant le politique et l’intime, ce voyage m’aura appris la résistance, autant celle qui appelle à l’insurrection que celle qui nous tient solidement devant l’adversité.

Je fis ensuite un fascinant voyage au Yukon dans l’immensité de l’Alaska avec Lorna del Rio, femme fatale et aventurière fuyant la Californie avec Jessie, une petite fille de 6 ans, n’ayant pour seul plan qu’une carte à l’itinéraire improbable, et dans ses bagages, une écharpe de vison, un nécessaire de maquillage, de l’argent chapardé à un homme mort et une arme à feu. L’escapade fut encore plus grande que je ne fus pas que propulsée en d’autres paysages, mais que je fis aussi une traversée dans le temps, me retrouvant dans les années 30, puis 50 avec Jessie narrant son périple à Bud Cooper. Le Grand Nord-Ouest d’Anne-Marie Garat (Actes Sud) galope de façon unique dans une langue soufflée par les légendes des grandes tribus amérindiennes et évoque, par les fictions qui parsèment nos cultures, un réel plus grand que soi.

C’est en Angleterre, dans un Londres englouti par la Seconde Guerre, que je fis la connaissance de Nathaniel et de Rachel, deux adolescents de 14 et 16 ans dont les parents partis en poste à Singapour les ont laissés aux bons soins d’un tuteur que les enfants appellent « Papillon de nuit », faisant référence à ses activités suspectées interlopes et à ses gestes d’insectes inhibés. Dans Ombres sur la Tamise de Michael Ondaatje (Boréal), je ne pus pas souvent reprendre haleine, inquiétée par les mystères qui s’infiltraient dans les moindres espaces, couronnés par les replis du mensonge qui nous laissaient pour la plupart du temps intranquilles. Bien que chaque chose possède sa part d’ombre, ce n’est que dans la vérité que l’âme humaine s’apaise. C’est au bout de cette quête qu’ensemble nous nous sommes rendus.

C’est au milieu de la frénétique New York aux États-Unis que je déambulai avec Vivian Gornick dans La femme à part (Rivages), ne faisant rien d’autre que d’arpenter les rues qui selon le moment du jour ou notre état d’esprit nous paraissaient vaporeuses, cacophoniques, languissantes ou vivifiantes, nous laissant griser par une réclusion mentale bienveillante où les pavés, les trottoirs, les ombres et les lumières nous défilaient leur lot de souvenirs et de mélancolie. Tout en nous rendant au café rejoindre l’ami Leonard, nous nous laissions volontiers imprégner par l’aura des passants, qui nous inspiraient des observations sur l’art et la littérature, sur la vieillesse et l’amitié, sur le féminisme et la solitude. À la fois atmosphériques et intellectuelles, nos promenades ancraient nos corps et nos cœurs dans l’existence.

Je fus invitée dans une papeterie de Kamakura au Japon par Hatako, 25 ans, qui exerce également le métier d’écrivain public, comme sa grand-mère avant elle. Plusieurs personnages passent en ce lieu où chaque histoire est entendue afin de bien les transposer en mots qui feront office de vœux sincères, serviront de consolation, incarneront des aveux amoureux ou risqueront des souhaits de réconciliation. Avec La papeterie Tsubaki d’Ito Ogawa (Philippe Picquier), je suis entrée dans un monde de sensibilité où chaque situation possède les mots pour le dire. Elle me fit aussi découvrir ses temples et ses sanctuaires qui à l’image des activités de la jeune femme sont garants des choses léguées à travers le temps, préservant la mémoire des lieux autant que celle des gens qu’on a aimés.

En Pologne, j’ai suivi avec une jubilation ostentatoire la rocambolesque épopée de Jakób Frank qui traversa sept territoires en même temps qu’il se convertit à trois religions et quelques poussières, et qu’il parcourut sa vie en cinq langues. Quoique représentant un merveilleux personnage romanesque, il vécut bel et bien en ce monde, de 1726 à 1791, et Olga Tokarczuk entreprit de le raconter avec Les livres de Jakób (Noir sur Blanc), foisonnant récit qui constitue un pavé de plus de 1000 pages, un fabuleux voyage où les mystiques sont prodiges, où les hérétiques sont légion, où la transgression des mœurs est l’acte vital d’un suprême appel à la liberté.

Puis, en compagnie d’une inconnue sans mémoire, je déambulai dans l’entre-deux, dans ce lieu suspendu entre les mondes qu’est un aéroport, plus tout à fait dans un pays, mais pas encore dans un autre, à la frontière de tous les horizons. Ayant établi son port d’attache dans ce lieu, la femme se trouvait en perpétuel transit, faisant face à toutes les vies qui pourraient être siennes, mais décidant de n’en choisir aucune, sinon celle de demeurer au carrefour des destins. Dans Roissy de Tiffany Tavernier (Sabine Wespieser), j’allai avec cette femme éternellement en partance dans les multiples couloirs de cette aérogare à la rencontre des gens et de leurs histoires. Au milieu de l’étoile qui nous offrait tous ses embranchements, nous avons fait un vœu, espérant être portées par la chance.

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