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Relire dans le feu de l’action

Relire dans le feu de l’action

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 19/06/2012
Appelez ça une déformation professionnelle: débarqué depuis à peine deux jours dans la Ville lumière, j’ai déjà fait le tour d’une demi-douzaine de librairies. Drôle de manière de prendre le pouls de la France, je sais, mais nos cousins d’outre-Atlantique ont encore aujourd’hui un rapport tellement organique avec le livre que j’ai l’impression de sonder leur imaginaire collectif juste à voir les titres qui occupent les présentoirs de leurs librairies, indépendantes comme franchisées.
Appelez ça une déformation professionnelle: débarqué depuis à peine deux jours dans la Ville lumière, j’ai déjà fait le tour d’une demi-douzaine de librairies. Drôle de manière de prendre le pouls de la France, je sais, mais nos cousins d’outre-Atlantique ont encore aujourd’hui un rapport tellement organique avec le livre que j’ai l’impression de sonder leur imaginaire collectif juste à voir les titres qui occupent les présentoirs de leurs librairies, indépendantes comme franchisées.

Il faut quand même applaudir la réactivité des éditeurs hexagonaux. Tout juste une dizaine de jours se sont écoulés depuis le deuxième tour des élections présidentielles que déjà les libraires sont envahis d’ouvrages sur la victoire de François Hollande et la défaite de ce triste sire de Sarkozy. La plupart d’entre eux ont été bouclés le soir même du scrutin; j’imagine leurs auteurs, mettant le point final au moment même de l’annonce des résultats.

Quelques exemples? Tandis que Nicolas Barotte et Nathalie Schuck font le post-mortemde la campagne des deux adversaires dans Coups pour coups (Moment), que Philippe Corbé récapitule les derniers mois du mandat du président sortant dans La dernière campagne (Grasset), que Stéphane Grand et Arnaud Leparmentier analysent les raisons de l’échec de Nicolas Sarkozy dans Les coulisses d’une défaite (Archipel), Sibylle Vincendon célèbre le retour de la gauche au pouvoir dans François Hollande, Président élu (Privat) de la même manière que Corinne Delpuech et Christine Pouget esquissent dans De la Corrèze à l’Élysée (Archipel) le parcours de celui qui a été le premier secrétaire du Parti socialiste entre 1997 et 2008.

Cette profusion de bouquins qualifiés de «quick books» par le magazine Le Point fait rêver de ce qui se publierait chez nous ce printemps, si notre industrie éditoriale avait les reins aussi solides, les moyens et la tradition de celle des Français. Sans rien vouloir enlever aux brillantissimes analyses des chroniqueurs d’opinion de nos quotidiens, il serait amusant de voir paraître au Québec un ou deux ouvrages de fond, écrits dans le feu de l’action, sur le désolant conflit opposant les étudiants et l’irresponsable gouvernement de Jean Charest, usé jusqu’à la corde par l’exercice du pouvoir.

On se réjouirait en effet de lire sous quelques plumes prestigieuses et habiles des essais qui replaceraient avec finesse cette grève déclenchée autour de l’augmentation somme toute pas si énorme des frais de scolarité dans son véritable contexte: à savoir, celui d’un gaspillage éhonté des deniers publics dans nos universités qu’on prétend sous-financées, mais dont les cadres s’octroient souvent des primes assez incroyables; celui d’une époque où certains élus ne voient pas vraiment de problème moral dans le fait d’accepter de généreuses contributions à la caisse électorale du parti ou des billets pour un concert de Céline Dion offerts par des patrons de firmes d’ingénieurs en quête de nouveaux contrats ou même des membres de la mafia; celui d’un ras-le-bol généralisé de la population qui n’accorde à peu près plus de crédibilité à une classe politique déconnectée de la réalité et assujettie aux seuls intérêts des «amis» du parti… et qui attend sans trop espérer de miracle les révélations qui seront faites l’automne prochain par la commission Charbonneau…

Ne nous leurrons cependant pas trop: même si une avalanche de «quick books» à propos de cet hiver et ce printemps qui se donnent des allures de remake de Mai 68 devait s’abattre sur nos librairies, ces ouvrages trouveraient-ils preneur? Une bonne partie de la population québécoise ne s’est-elle pas contentée de râler quand les manifestations troublaient la circulation automobile, sans trop réfléchir au véritable enjeu de cette partie de bras de fer entre les étudiants volontiers dépeints comme des enfants gâtés par la presse de droite et ce gouvernement tellement anxieux de brader pour des peanuts les ressources naturelles de la Belle Province?

Il n’y a pas si longtemps, le premier ministre Jean Charest aimait répéter avec cette grandiloquence que plus personne ne confond avec des convictions sincères que l’«éducation est l’une des missions essentielles de l’État.»

Tant pis si nos éditeurs ont la gâchette moins rapide que leurs cousins de France. Peu importe le temps qu’il faudra, j’attends avec une certaine impatience l’essai historique qui dressera le bilan juste et implacable de ces années de dérive et de corruption ou le roman qui en esquissera le tableau vivant et lucide.
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