Articles

Sur le livre

Le libraire - Numéro 81
Poing à la ligne

Poing à la ligne

Par Stéphane Picher, Pantoute, publié le 31/01/2014

Le monde de l’édition semble récemment décidé à gâter l’amateur de « noble art » que je suis. Comment, lecteur, tu ne savais pas que c’est ainsi qu’on appelle la boxe? Je sais, noble, elle n’est pas toujours, loin de là; artistique non plus, si on y réfléchit un peu. N’empêche, les amateurs littéraires de boxe, dont je suis, qui ont dévoré plus de livres et de films sur le sujet que vu de combats en chair et en sang, aiment l’appeler « noble art », pour se donner l’impression d’appartenir à un club où ils fréquenteraient Hemingway, Jack London et Budd Schulberg. Et je ne suis pas seul là-dedans, si l’on se fie à cette petite sélection commentée.

Les éditions 13e note, vous connaissez? Jeune de cinq ans, cette maison parisienne a vite trouvé sa personnalité, mieux, sa nature : faire la promotion et la découverte d’une littérature, américaine « mais pas que », publiée sous le signe de la transgression. En 2013 sont parus deux petits bijoux dans leur écrin de papier, j’ai nommé De sueur et de sang (F.X. Toole) et Raging Bull (Jake LaMotta). Si vous ne connaissez pas F.X. Toole, vous connaissez sans doute un produit dérivé de son œuvre, Million dollar baby. Et De sueur et de sang est dans la même veine, précieuse, ne serait-ce que parce qu’il s’agit des derniers inédits du regretté Toole, des nouvelles sculptées dans un bois noble par un artisan de l’écriture, un homme qui soigne ses personnages comme un vieux coach qui n’a plus rien à perdre.

Mais la parution qui m’a fait chaud au cœur est celle d’un livre qui était introuvable depuis des décennies dans la langue de Marcel Cerdan, je veux parler de Raging Bull de Jake LaMotta. L’autobiographie d’un gaillard teigneux et orgueilleux, qui semble ne boxer que pour se punir de ses péchés réels ou imaginés, pourrait virer au banal récit de vantardise héroïque, mais Raging Bull est tout le contraire : le bilan provisoire d’un homme violent mais lucide, sans grande culture mais très intelligent, qui ne cherche jamais à se donner le beau rôle ni à se justifier — au contraire — et qui finit par se bâtir une certaine sagesse amusée. C’est aussi un récit classique d’ascension et de chute, et une preuve que, pour plusieurs hommes, la boxe n’est pas une métaphore éculée de la lutte pour la survie, mais plutôt le seul moyen de vivre. Rares sont ceux qui vivent aussi vieux que LaMotta : le Taureau du Bronx survit à Marcel Cerdan, coincé pour toujours dans son avion vers New York à la reconquête de son titre mondial, depuis maintenant plus de 60 ans.

Le neuvième art s’est souvent inspiré de la boxe, mais rarement de façon aussi juste que Reinhard Kleist dans sa BD Le Boxeur, publiée l’hiver dernier chez Casterman, basée sur la véritable histoire de Hertzko Haft, Juif polonais qui apprit la boxe dans les camps nazis. On essayera, sans réussir tout à fait, de ne pas comparer Le Boxeur à Maus; mais là où Maus était un reportage intime et familial, Le Boxeur est le fruit d’une recherche historique; là où Maus était graphiquement dans la mouvance de l’avant-garde américaine, Le Boxeur est une œuvre à la facture plus classique, un magnifique noir et blanc livré par un dessinateur à la discrète virtuosité. Mais ce sont deux incontournables.

Qui a dit que la boxe n’intéressait pas les femmes? Pas Joyce Carol Oates, qui a signé en 1987 un essai sur la question, que j’ai parcouru à l’occasion avec beaucoup de plaisir. Le plaisir fut renouvelé l’an dernier lorsqu’une édition en français paraissait chez Tristram. Il faut dire qu’avec les années le texte d’Oates, intelligent, subtil et généreux, est devenu rien de moins qu’un classique. Si, comme moi, vous n’avez pas encore mis la main sur La vérité et rien d’autre, l’autobiographie de Mike Tyson, lisez au moins le chapitre que l’écrivaine américaine lui consacre, loin des clichés presque obligés du genre.

Je m’en voudrais de ne pas mentionner, avant de terminer, deux de mes… « coups de poing » des dernières années, très différents. D’abord Les boxeurs finissent mal… en général, de Lionel Froissart, un « roman en douze rounds », douze destins réels et imaginés de boxeurs plus ou moins célèbres, ciselés avec une écriture fine et sensible. Mais le livre sur la boxe, si vous avez le budget ou quelqu’un qui vous aime à ce point, est l’extraordinaire, le magnifique, le « définitif » Greatest of all time, un album avec 3 000 photos et des textes incontournables pour célébrer le plus grand boxeur de tous les temps, Muhammad Ali. On en sort sonné.

Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Articles
  3. Sur le livre
  4. Poing à la ligne