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Les libraires - Numéro 112
Les souvenirs de l’enfance : Le pays perdu

Les souvenirs de l’enfance : Le pays perdu

Par Isabelle Beaulieu, publié le 08/04/2019

Fantasque ou discrète, difficile ou tranquille, l’enfance fait partie des souvenirs les plus entêtés qui soient. 

LE NOM ET LA NAISSANCE DE SOI
Qu’on l’ait quittée à regret ou qu’on ait voulu le plus vite possible la laisser derrière, l’enfance constitue pour une bonne part ce que nous sommes aujourd’hui. Bien sûr, il est possible de s’en affranchir, mais reste qu’elle figure les premiers arcanes d’un devenir qui se fabrique à chaque instant par un processus d’enchaînement, de liens, de voies de passage, et c’est en cela qu’elle est déterminante. « Dès que notre premier souvenir s’ancre dans notre conscience, nous cessons de percevoir le monde et de penser linéairement, nous vivons tout autant dans les événements passés que dans le présent », dit le narrateur d’Ásta de l’Islandais Jón Kalman Stefánsson (Grasset) qui a entrepris de raconter la vie du personnage éponyme. Il n’y a pas d’existence lisse et pure qui peut se dérouler seule sur un fil, elle s’enchevêtre constamment à celle des autres, réorganise son parcours selon les expériences vécues, est continûment influencée par ce qui tournoie en elle et autour d’elle. Le prénom Ásta, si on enlève la dernière lettre, c’est aussi le mot « amour » en langue islandaise, peut-être le premier souvenir que ses parents ont voulu créer pour leur fille, lui parler de l’histoire de sa venue, tout en espérant qu’il fasse office d’heureux présage. Ásta nous dit que la vie est mouvante et que le passé a une incidence sur le reste : il participe activement à nous inventer. Le roman débute par « Commençons par le commencement », mais de lui-même bifurque vers le morcellement puisqu’aucune vie ne naît vierge, elle est nécessairement précédée par les histoires avant nous, celles de nos familles, mais aussi celles de notre culture et de notre époque.

L’INTIME ET LE COLLECTIF
Annie Ernaux est une écrivaine de la mémoire qui a réussi dans Les années (Folio) à écrire conjointement sur ses souvenirs personnels et ceux de sa société, corroborant la maxime qui veut que le privé soit politique. En amalgamant le privé et le public, elle montre bien que tout est interrelié. Les féministes américaines de la fin des années 60 l’ont d’ailleurs scandé bien haut, the personal is political, ce que l’on vit dans nos maisons vaut la peine d’être entendu et discuté dehors. Avec sa parole, Ernaux dit en quelque sorte que c’est chacun de nous qui compose le monde et que pour ça, nul ne peut être tenu à l’écart. Même si ce sont ses propres souvenirs et ceux de la France des années 40 aux années 2000 qui sont évoqués — puisque c’est dans cet intervalle qu’elle est née et qu’elle vit et écrit —, le mécanisme est le même pour tous, le rouleau de la mémoire s’imprime et se déplie. « Ce sera un récit glissant, dans un imparfait continu, absolu, dévorant le présent au fur et à mesure jusqu’à la dernière image d’une vie. » Certains qui ont vécu l’expérience de mort imminente ont prétendu, à l’approche de la Grande Faucheuse, que le film de notre vie défile sous nos yeux, nous laissant peu de choses mais peut-être l’essentiel, quelques personnes aimées, un paysage, les gestes de l’enfance. « L’enfance est un lieu auquel on ne retourne pas mais qu’en réalité on ne quitte jamais », écrit Rosa Montero dans L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir (Points). Dans La honte (Folio) ou dans Mémoire de fille (Folio), mais partout, dans tous ses livres, Ernaux revient à l’endroit de la jeunesse et de l’enfance, tout simplement parce que même adulte, elle n’en est jamais vraiment revenue.

LA DÉAMBULATION DE LA MÉMOIRE
Le vagabondage intérieur que s’offre Patrick Modiano, et par le fait même qu’il offre aux lecteurs, tente de capter à travers une conversation courante, entre les rais de lumière que le jour d’un store laisse filtrer ou encore dans l’angle incliné d’un lustre suspendu, sa jeunesse révolue. Cet auteur nobélisé pour « l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables », selon l’Académie suédoise, est hanté par le temps de l’enfance. Le narrateur est souvent en décalage par rapport à ce qui l’entoure. « Moi non plus je ne me suis jamais senti au diapason de rien », dira-t-il dans Accident nocturne (Folio). C’est dans la quête du passé que Modiano trouve une portée au présent, même si les faits anciens ne sont pas toujours heureux. L’enfance, parce qu’elle est la source, l’origine, porte en elle une puissance qui donne bien souvent les raisons du présent. Dans Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier (Folio), Jean Daragane, à cause d’un carnet d’adresses perdu et retrouvé, sera confronté à la peur de l’abandon que, gamin, il a éprouvée jusqu’au déséquilibre. « Cet enfant, que des dizaines d’années tenaient à une si grande distance au point d’en faire un étranger, il était bien obligé de reconnaître que c’était lui. » L’écrivain récupère et transforme les traces affligeantes de l’enfance qui, une fois sorties de l’alambic, sont polies comme des pierres précieuses. Le chagrin chez Modiano n’est jamais désespéré parce qu’il sait le hisser au rang de grand art, comme toute son œuvre en fait la démonstration.

L’IMMORTALITÉ DE L’ENFANCE
Dire que Marcel Proust a utilisé les matériaux de la réminiscence pour bâtir son monumental chef-d’œuvre relève d’un spectaculaire euphémisme. Le titre À la recherche du temps perdu (Gallimard) évoque à lui seul l’ampleur, quasi irréaliste, du projet. Tellement que Proust est devenu en somme un intouchable à moins d’y consacrer une thèse pour tenter de l’approcher. Mais on ne pouvait envisager un dossier sur la mémoire sans considérer ce qui pour plusieurs correspond à l’un des plus grands auteurs de tous les temps. Proust a voulu capturer les détails des instants pour les fixer par l’écriture et contrer l’évanescence des beautés de l’amour et de l’enfance, en même temps qu’il voulait lui rendre hommage, car pour l’écrivain, « les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus ». À ce titre, Marguerite Yourcenar rejoint cette idée quand elle énonce dans Les yeux ouverts (Le Livre de Poche) que « quand on aime la vie, on aime le passé parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine ». Encore une fois, chez Proust comme chez les autres, l’enfance est mise sur un piédestal parce qu’elle représente l’époque des premières découvertes qui s’inscriront dans les ornières de notre affect et définiront notre vision du monde.

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