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Les libraires - Numéro 112
Les mémoires : La vie inventée

Les mémoires : La vie inventée

Par Isabelle Beaulieu, publié le 08/04/2019

Même s’ils prennent leur source dans la « vraie » vie, les autobiographies et les mémoires n’en sont pas moins approximatifs et floués par le temps qui réorganise les souvenirs et les interprète selon une logique qui, bien souvent, n’a rien à voir avec la vérité. Prenons pour exemple un même événement vécu par plusieurs personnes : chacune d’entre elles aura sa version des faits et gardera en mémoire des composantes et des impressions différentes, preuve qu’il est impossible de capturer la vérité. 

La vie réelle ne se trouve pas dans la réalité
C’est dans l’œuvre éclatée de Bibi de Victor-Lévy Beaulieu (Grasset) qu’on peut trouver le plus bel exemple d’une autobiographie qui échappe à elle-même. Quoique VLB consente à les appeler ses mémoires, les pages de ce livre n’en sont pas moins exaltées par une imagination et un style qu’on ne saurait de prime abord qualifier de récit de vie linéaire. Mais justement, parce que l’auteur sait que la vérité est toujours assujettie à celui qui la raconte, il fait preuve dans son œuvre d’une grande transparence. « […] une autobiographie, c’est le choix que l’on fait de ses menteries », dira l’écrivain en entrevue au journal Le Soleil. Conscient de ses digressions par rapport à la vérité, il va même jusqu’à les souhaiter puisqu’elles lui permettent de s’affranchir de la trivialité des jours ordinaires et de se projeter dans un ciel d’envergure. C’est d’ailleurs dans les écrits plus que dans la vie réelle qu’il pense rencontrer la lucidité, comme il l’écrit dans Bibi. « C’est ce à quoi les livres, quand ils en sont vraiment, doivent servir : nous délivrer de nos idées reçues, de l’exotisme dont elles sont parées, et nous rapprocher le plus possible de la vérité… » Pour VLB, une certaine clé se trouve dans l’oubli parce qu’il importe souvent « de désapprendre » les schémas erronés avant d’être libres de s’inventer.

Le pari du cœur
C’est d’une manière chronologique que le philosophe Jean-Jacques Rousseau entreprend de raconter les cinquante-trois premières années de sa vie dans Les confessions (Le Livre de Poche), dont le choix du titre n’est pas anodin puisqu’il connote une notion de fautes à expier, d’aveux à faire. En nommant ainsi son autobiographie — il est un des premiers écrivains à en écrire —, il demande d’entrée de jeu l’indulgence du lecteur, qu’il ne cessera d’ailleurs de réclamer tout le long des pages en avançant qu’il a toujours bien agi parce qu’en soi, il n’y a ni bien ni mal, seule l’intention prévaut et, toujours selon lui, les siennes ont toujours été pures. Même si Rousseau fait souvent preuve de présomption, il veut parler avec sincérité, et d’emblée il prend le pari du cœur pour excuser ses maladresses. « Je n’avais aucune idée des choses, que tous les sentiments m’étaient déjà connus. Je n’avais rien conçu, j’avais tout senti. » Ses sentiments, bien qu’ils soient véritables, ne veulent pas dire qu’il s’approche de la vérité des faits. Lire Les confessions permet cependant d’avoir un regard passionnant sur la ruse de l’ego et le travail forcené qu’il déploie pour justifier ses pensées et ses actes. Pétri de contradictions, Rousseau use constamment de stratagèmes pour apparaître sous son meilleur jour. Ce qu’il nous apprend n’est pas l’exactitude des faits, mais sûrement les méandres du cœur, qui recherche constamment l’estime des autres et possède assurément la mémoire la plus prégnante.

Le chant d’une grive
François-René de Chateaubriand, né cinquante-six ans après Rousseau, amalgamera sa vie personnelle à son époque, faisant des Mémoires d’outre-tombe (Gallimard) un témoignage politique et historique important, ayant lui-même été ministre et ambassadeur de France. Il n’ambitionnait pas au départ d’écrire son autobiographie, mais comme il le raconte dans la première partie du livre trois, un oiseau l’y encouragea alors qu’il se promenait au parc de Montboissier. « Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. À l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel; j’oubliai les catastrophes dont je venais d’être le témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j’entendis si souvent siffler la grive. […] Mettons à profit le peu d’instants qui me restent ; hâtons-nous de peindre ma jeunesse, tandis que j’y touche encore […]. » C’est de constater que le temps emporte tout sur son passage qui donne à Chateaubriand le désir de rassembler les éléments de sa mémoire qui le fit témoin de la Révolution française. Quelques années plus tard à peine, Marcel Proust vivra une expérience similaire avec une madeleine trempée dans du thé, ce qui le lancera dans sa Recherche du temps perdu, qu’il retrouvera, tandis que chez Chateaubriand, la perspective d’un passé révolu qu’il l’a la plupart du temps éprouvé le laisse dans une certaine amertume. Mais l’existence des Mémoires d’outre-tombe prouve le contraire puisqu’avec eux, il signe une imposante œuvre qui marque les générations suivantes. « [Il] a fait éternel le jour où, regardant enfin en lui-même, il a dû forcément faire vrai », dira plus tard un certain Émile Zola à propos du vicomte.

Esprit libre
C’est pour honorer la mémoire de Zaza, son amie d’enfance dont la mort marquera profondément l’auteure, que Simone de Beauvoir commence à écrire Les mémoires d’une jeune fille rangée (Folio). Ce premier tome entraînera l’écriture des suivants qui formeront, jusqu’à La cérémonie des adieux (Folio), six volumes où le travail d’introspection de Beauvoir mêlé à l’observation de son époque en fera un document d’exception. L’écrivaine avoue d’avance les failles de l’autobiographie, elle pour qui rigueur et conscience sont des valeurs de premier plan. « On ne peut jamais se connaître mais seulement se raconter. » L’esprit de Beauvoir est tout entier mené par l’émancipation qui passe par la connaissance, de soi et des autres, des mouvements qui ponctuent une société, des cycles qui font tourner l’Histoire. Et elle espérait amener ses contemporains dans son sillage. « Pénétrer si avant dans des vies étrangères que les gens, en entendant ma voix, aient l’impression de se parler à eux-mêmes : voilà ce que je souhaitais ; si elle se multipliait dans des milliers de cœurs, il me semblait que mon existence rénovée, transfigurée, serait, d’une certaine manière, sauvée. » De ce point de vue, Beauvoir est arrivée au plein accomplissement puisque ses idées ont eu, entre autres dans l’évolution des femmes en Occident, une influence capitale qui trouve encore ses résonances aujourd’hui.

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