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Les 400 coups : Électron libre

Les 400 coups : Électron libre

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 19/04/2005
Malgré ce que suggère leur nom, Les 400 coups n’ont pas encore atteint le cap des… quatre cents « coups ». Ils n’en sont pas loin, cependant. Du nombre, il y en a de très bons, d’autres excellents et, évidemment, quelques-uns moins satisfaisants. Et encore, on pourrait aisément expliquer les petits échecs par le goût du risque qui anime cette maison d’édition, ouverte aux délires créatifs d’un bassin d’auteurs et d’illustrateurs aussi bigarrés que prestigieux. On peut aussi la louanger pour son flair, saluer son impertinence et la qualifier de véritable laboratoire d’idées éclectiques. Peine perdue ; un seul qualificatif résume, à défaut de mieux, le dynamique éditeur montréalais : imprévisible.
Il ne faut pas compter sur Les 400 coups pour suivre le courant et endiguer la douce folie qui traverse leurs nombreux projets d’ouvrages pour jeunes et adultes. Éclatée, la maison d’édition l’a toujours été, comme le récit de son parcours, d’ailleurs. Les 400 coups ont d’abord connu une première naissance en 1989 sous l’appellation « Mille-Îles » (fondées par l’imprimeur Pierre Belle), avant de véritablement prendre leur envol en 1994 sous la férule d’un nouvel associé, Serge Théroux. Le catalogue, jusqu’alors essentiellement composé de bandes dessinées, accueille bientôt des albums jeunesse, des livres d’art et des ouvrages sur le cinéma. Au cours des huit années suivantes, trois autres maisons se joignent à l’équipe de Théroux, soit Studio Sontag (1995), Zone convective (1998) et Mécanique générale (2002). À ce moment, Les 400 coups deviennent le plus important éditeur de bandes dessinées dans la Belle Province. En 1997, ils fondent Les heures bleues en compagnie des éditions L’instant même, et publient des livres mariant art et littérature pendant six ans. Enfin, une percée sur le marché européen est rendue possible grâce à une filiale française, qui leur ouvre grandes les portes du marché international.

Récemment, on a lancé une autre offensive, du côté de la vieille Albion cette fois : « Nous ferons paraître en mai nos premiers livres en anglais sous la marque Smith, Bonappétit & Son chez l’excellente maison Hornblower. Nous reprendrons sept titres déjà publiés et prévoyons édités plus ou moins deux titres par année », raconte le directeur, Serge Théroux. Quelques années et de nombreux bons coups plus tard (songeons au sublime Poil de serpent, dent d’araignée de Stéphane Poulin et Dominique Demers, ou à Une enfance en noir et blanc, un collectif déjanté de souvenirs télévisuels), l’éditeur continue de surprendre, se consacrant « prioritairement au plaisir, à la beauté, à la force des mots, des idées et des images. » Pour Théroux, les choses se résument même plus simplement  : « L’amour du livre et de la lecture, le livre comme passage vers le savoir, la connaissance, l’imaginaire ; nous visons à faire des livres où textes et images nous portent vers ces lieux. Beaucoup de livres pour les enfants, mais pour les grands aussi. »


Un catalogue aussi fantastique qu’éclectique

Nous dirons, pour simplifier les choses, que la production des 400 coups s’adresse à ceux qui ont grandi trop vite ou qui attendent encore que leur tombe dessus ce fléau terrible que l’on nomme l’âge de raison. Bien que catégorisée jeunesse, la maison, outre ses bandes dessinées pour adultes (La Saveur du vide de Lino, L’œil de bœuf de Stef D.), propose en effet un catalogue où trônent des albums et des beaux livres qui traitent de divers sujets (sports, arts visuels, histoire, théâtre, cinéma, photographie, biographies) et qui s’adressent, pour reprendre une expression consacrée, aux lecteurs de 7 à 77 ans (Bestiaire de Stéphane Poulin, Le Voyage de Monsieur Caca d’Angèle Delaunois et Marie Lafrance, Thésée et le Minotaure de Pan Bouyoucas, Une vue du champ gauche de Marc Robitaille, Les Nouveaux Cinémas de Jacques Dufresne ou Robert Gravel, les pistes du cheval indompté de Raymond Plante. De plus, Les 400 coups sont également responsables de la découverte d’illustrateurs talentueux, et tous les grands noms du métier ou presque (Pierre Pratt, Anne Villeneuve, Mylène Pratt, Roslyn Schwartz, etc.), ont un jour fréquenté les pages d’un de leurs albums. Surprenante usine à fabriquer des œuvres ludiques, la maison sise rue Atlantic constitue donc un électron libre dans l’édition québécoise.

Cet éclectisme s’explique en partie par l’ouverture d’esprit des personnes qui œuvrent à la bonne santé des (très, très) nombreuses collections des 400 coups (sans doute un record dans le domaine). Christiane Duchesne, Jimmy Beaulieu, Raymond Plante, Yves Nadon, Bertrand Carrière et les autres (qui excuseront cette liste sommaire et injuste), sont autant d’acteurs de premier plan d’une entreprise visant à fleurir le terreau de collections, qui tantôt amusent (« Carrément petit », « Grimace »), tantôt interpellent notre mémoire, notre conscience (« Mémoire d’images », « Bilbochet ») ou notre sensibilité artistique (« Les grands albums », « Photographie »). Serge Théroux explique : « La qualité des collaborateurs a fait en sorte qu’on leur a permis de développer des projets, souvent par groupe d’âge, qui demandaient la création d’un lieu spécifique — leur collection. Ce sont des éditeurs qui lisent les textes, travaillent avec les illustrateurs, font un suivi avec la directrice générale. Et qui arrivent toujours, ou presque, à me convaincre qu’il faut faire un livre. Cela suppose une relation de confiance forte. »

Enfin, des nouveaux projets, il y en a plein en chantier. Outre le magnifique album de Pierre Pratt, Le Jour où Zoé zozota, ou le rigolo Voyage en amnésie et autres poèmes débiles de François Gravel et Virginie Egger, plusieurs publications sont fraîchement sorties. D’autres sont en préparation et devraient paraître dans les mois qui suivent, comme Détails obscurs, première monographie du photo-reporter Roger Lemoyne, une ode à l’enfance sur fond de guerre. Quant aux avenues qu’empruntera la maison dans les prochaines années, on ne saurait dire où elles mèneront. Mais qu’importe : tant que d’autres bons coups se préparent en chemin ! Après tout, Les 400 coups, qui à ce jour ont publié quelque 350 titres, ce n’est qu’un nom… Avouez qu’il serait un peu compliqué de changer sa raison sociale pour les 500, puis les 600 coups !
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