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Le marché de la BD au Québec

Le marché de la BD au Québec

Par Michel Giguère, publié le 17/06/2004
Dresser un profil du marché de la bande dessinée francophone au Québec ? Vaste programme. D’autant que la BD qui nous vient d’Europe et celle qui se fait ici répondent à deux réalités fort différentes, même si elles s’interpénètrent davantage qu’avant.
L’édition

Les ventes au Québec ne représenteraient que 5 % de tout le marché francophone de la BD jeunesse ; un pourcentage qui chute à 2, voire 1 % pour la BD ado/adulte, plus développée en Europe, selon Raynald St-Hilaire, responsable du secteur bande dessinée chez DLM (Diffusion du livre Mirabel) : « Les titres parus dans une collection de prestige comme “Aire Libre” s’écoulent à moins de 1000 copies au Québec, un très bon “Poisson Pilote” à 300 ! Par contre, les vieux “Lucky Luke”, réalisés il y a 50 ans, se vendent encore très bien. »

En Europe francophone, au moins 50 albums se vendent chaque année à plus de 100 000 exemplaires : des performances qui suscitent bien des convoitises. D’où la multiplication du nombre d’éditeurs, de créateurs et de publications: 512 nouveaux titres parus en 1992; 1055 en 1999; près de 2500 en 2003. Positif ou inquiétant? «C’est la fuite en avant, commente St-Hilaire. Le lectorat, lui, ne s’est pas multiplié par 5! Il y a donc beaucoup d’appelés et peu d’élus.» Autre effet secondaire de cette surproduction : le nivellement par le bas des standards de publication, la dilution de la qualité, avec ces recettes qu’on nous ressert à toutes les sauces, ces «sous-Lanfeust de Troy», ces «sous-Blueberry »…

Un aspect positif de l’explosion du marché se révèle dans la diversification des genres, des formats et des nationalités avec, notamment, la déferlante manga. La force de la BD nipponne (25 à 30 000 copies vendues de chaque «Dragon Ball» au Québec seulement) réside dans la prodigalité : ainsi, il paraît 6 titres par année de la série de l’heure, «Yu-Gi-oh». La clientèle manga se rapproche plus de celle des comic books américains (largement traduits depuis une quinzaine d’années, eux aussi) que de la tradition franco-belge, d’expliquer St-Hilaire : «Les grosses maisons d’édition ont vite réagi à l’émergence de différents lectorats», se disputant les droits de traduction des gros canons étrangers et recrutant les auteurs révélés par des labels indépendants en plein essor, tels que L’Association, Cornélius, Ego comme X et Atrabile.

Grâce à ces «indépendants» qui affichent une ligne éditoriale audacieuse, les artisans de la BD québécoise ont pu tisser des liens, et les œuvres circulent dans les deux sens. Par exemple, les Éditions de La Pastèque, de Montréal, à qui l’on doit notamment la revue Spoutnik, publient 50 % de contenu québécois et 50 % d’étranger. La maison d’édition Mécanique Générale, une écurie de 5 auteurs prolifiques, sera distribuée en France à partir de septembre : «On a hâte, confie Jimmy Beaulieu, auteur et directeur de la maison. Ça va rentabiliser nos tirages qui, même s’ils demeurent modestes, ne s’épuisent pas au Québec. Ici, quand tu vends 300 copies, tu te tapes dans les mains et tu vas prendre une bière; juste une.» Selon Yves Millet, propriétaire de la Librairie Fichtre! à Montréal et directeur de la collection Zone Convective (aussi aux 400 Coups), cette ouverture du côté de l’Europe s’avère capitale : «Les éditeurs de BD au Québec sont plus stables, plus solides qu’avant ; ils DURENT. On a le goût, et beaucoup de détermination. Mais quand tu te sais condamné à ne vendre que 400 exemplaires de chaque livre, à la longue, c’est démoralisant. Parce qu’il est distribué ailleurs (et traduit), Michel Rabagliati sort 3000 copies des aventures de Paul (voir l’entrevue), les vend puis en réimprime ! C’est stimulant pour nous tous.»

Mécanique générale, La Pastèque, L’Oie de Cravan (bande dessinée à tendance poétique) sont autant de petites maisons qui offrent toutes une BD dite alternative, avec une vision plus artistique que commerciale. Qui donc au Québec occupe ce dernier créneau? Certains éditeurs généralistes ont tâté de la BD (Les Éditions Logiques, Soulières, Trois-Pistoles, Boréal avec sa filiale « Kami-Case »), mais de façon plutôt sporadique. Il n’y a guère que Les 400 Coups, anciennement mieux connus sous le label Mille-Îles, qui proposent de la BD jeunesse ou de genre. Qui dit BD grand public dit série: viennent de paraître le tome 2 du «Naufragé de Mémoria» et le troisième de «Paul». Line Arsenault, quant à elle, en est au cinquième tome de «La Vie qu’on mène». Le principe de fidélisation des lecteurs peut-il fonctionner de façon significative dans notre «micro-marché» et assurer la durée ? «Série ou pas, avance Millet, c’est la fréquence des sorties qui importe pour garder son public. Ce n’est pas évident quand l’auteur a un autre emploi dit alimentaire. Heureusement, il y a les bourses d’aide à la création, comme en littérature.»


La distribution

La distribution est, aux dires d’Yves Millet, un milieu très mouvant : «Les éditeurs se promènent d’un distributeur à l’autre au gré des transactions.» Tenté par l’expérience, il s’est lui-même lancé, il y a deux ans, mais à une échelle certes plus modeste que DLM, qui distribue entre autres Dargaud, Dupuis, Le Lombard, Les Humanoïdes Associés, Marsu Productions et quelques éditeurs de mangas. «À l’époque où j’ai commencé dans le métier, raconte St-Hilaire, on ne travaillait pas la BD comme la littérature : pas d’office [1], ni prénotés [2]... Quand j’ai instauré cette pratique, il y a 20 ans, j’ai passé pour l’idiot du village. Aujourd’hui, les opérations sont mieux structurées, les clientèles mieux identifiées, les points de vente plus nombreux.» Et les stratégies, diversifiées : prix coupés, «plus-produits» (du genre cédérom inclus), chandails, casquettes, rencontres d’auteurs, concours («Gagnez votre poids ou votre hauteur en BD! »). Les distributeurs font bien leur boulot, croit d’ailleurs Jimmy Beaulieu : «Mes livres sont présentés à toutes les librairies du Québec avec affiches, signets, catalogues… Le problème est ailleurs.»


Médias, librairies, bibliothèques et lecteurs

Toutes les personnes interrogées considèrent que les lecteurs et les institutions d’ici ne sont pas parvenus au même degré de maturité qu’en Europe. Jean St-Hilaire sent encore des réticences dans les écoles et les bibliothèques : «Si les bibliothèques publiques achètent des BD, c’est surtout pour gonfler leurs statistiques.»

Le Festival de la bande dessinée de Québec est bien couvert, reconnaît Beaulieu, par ailleurs chroniqueur sur le site Internet de l’émission Bande à part; et la nouvelle génération de journalistes connaît mieux la BD («Il y a 20 ans, ils ne savaient pas qui était Tardi.»). Mais pour le reste, les médias parlent peu ou pas du médium. La sortie de chefs-d’œuvre passe inaperçue, alors que l’arrivée en salle du moindre navet cinématographique fait l’événement : «En France, poursuit le bédéiste, lire est dans les mœurs: il y a des émissions littéraires, des dossiers dans L’Express ou Télérama. Ici, les libraires n’ont pas vu une ligne dans le journal sur nos albums, alors ils n’en veulent pas en magasin; “L’affaire souple en noir et blanc faite au Québec”, ça n’a même pas d’existence propre, ça n’a sa place ni avec la littérature québécoise ni avec la bande dessinée traditionnelle qui vient d’Europe.» Beaulieu concède que les temps sont durs pour les librairies, dont il souhaite néanmoins «un effort de militantisme, une logique de soutien envers la BD d’ici. Ce ne serait pas risqué ni si compliqué de lui réserver une section, de l’aménager.» Raynald St-Hilaire soulève un autre aspect : «Trop de librairies engagent du personnel ne connaissant rien à la BD, alors qu’elles n’embaucheraient jamais quelqu’un qui ne connaît pas la littérature.»

Dans ces conditions, difficile de développer un lectorat aussi avisé, ouvert. «J’aime raconter le quotidien, témoigne Beaulieu. Ce n’est pas pointu ou élitiste, les gens se reconnaîtraient là-dedans comme dans l’œuvre de Michel Tremblay ou Un gars, une fille. Sauf qu’en BD, ils veulent de l’évasion.» Chez Fichtre!, ce sont les Québécois qui font les meilleures ventes, mais Millet se sait marginal : «Mon fonds s’apparente à la littérature et au livre d’art, alors qu’en général, on associe BD avec aventure, humour ou livre jeunesse. J’essaie de tenir tout ce qui se publie au Québec, mais pour les amateurs de BD qui fréquentent les librairies généralistes, il est difficile de savoir que la bande dessinée québécoise existe quand les 12-15 titres parus dans l’année sont noyés parmi les 1500 qui nous arrivent d’outremer.»


Les créateurs

Noyés pour noyés, une poignée de bédéistes québécois a eu la chance ou l’audace de surfer sur la vague européenne : Zoran a été publié chez Le Lombard, Robert Rivard chez Glénat, François Lapierre et Thierry Labrosse chez Soleil, Voro et Jean-Philippe Morin (alias Gyzmo) chez Vents d’Ouest, François Miville-Deschênes chez Humano, pour ne citer qu’eux. Julie Doucet à L’Association et Leif Tande chez 6 pieds sous terre font de même, mais dans un créneau plus alternatif, tandis que Guy Delisle, à L’Association et chez Dargaud, joue sur les deux tableaux. D’autres encore, tels que Pierre-André Déry et Dub, du studio Graphiksismik à Québec, se sont tournés vers le marché américain: maillons plus anonymes de la chaîne de production des comic books, en tant que crayonneurs ou encreurs, ils n’en vivent pas moins de leur art. Sur le seul territoire du Québec, rappelle Jimmy Beaulieu, les subventions et les ventes permettent tout juste de payer la production de l’album : «Ça justifie qu’on imprime notre travail; on peut continuer à faire ce qu’on aime.»

Émergée du creux de la vague, que Millet situe au début des années 90, la bande dessinée québécoise connaît depuis une lente progression. La proportion de publications à compte d’auteur a diminué, le marché se structure, une belle solidarité s’installe entre les artisans. Et par-delà leur lucidité face à une conjoncture ingrate, on sent chez ces derniers une ferveur plus forte que tout.


[1] Les termes «office» ou «grille d’office» font référence à une liste de nouveautés (titres, quantités, etc.) pré-établie entre le libraire et le représentant d’une ou plusieurs maisons d’édition.

[2] Ententes prises entre un libraire et son représentant, selon diverses conditions et lors de la visite de ce dernier en librairie, visant à promouvoir certains titres (mises en place, dépôts, promotions, concours, etc.) ou, plus souvent, pour présenter les nouvelles parutions.

Depuis 1989, Michel Giguère enseigne la bande dessinée à la Maison Jaune de Québec, un centre d’art multidisciplinaire qui propose des activités de formation et de diffusion artistiques pour tous les groupes d’âge. Il travaille également à la Bibliothèque Gabrielle-Roy.
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