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Le « je » en vaut la chandelle

Le « je » en vaut la chandelle

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 12/03/2010
Cinq jours après l’avant-goût de l’Apocalypse en Haïti, La Presse et Radio-Canada décernaient en grande pompe à Dany Laferrière le titre de «Personnalité de l’année 2009», distinction qui s’ajoute à celles qui lui avaient été attribuées dans la foulée de la sortie de son roman L’énigme du retour: Médicis, Grand Prix de la Ville de Montréal, Prix de la Fondation Metropolis Bleu, hommage de l’Assemblée nationale du Québec. «Celle-là a bien failli être une récompense posthume», a dit en substance Dany à l’animatrice France Beaudoin, lors du gala présenté à la télé nationale le surlendemain de son retour de Port-au-Prince.
À propos de cet honneur, comme des précédents, on a répété à satiété qu’il rejaillissait sur l’ensemble de la littérature et de la culture haïtiennes, voire sur le peuple haïtien en entier. Et parce que le peuple haïtien se retrouve encore, comme trop souvent, en deuil de bonnes nouvelles, personne, surtout pas Dany, n’a chipoté, même si, ce faisant, on ravissait un peu de mérite au romancier. Car ce n’est pas la communauté littéraire d’Haïti ni le peuple haïtien qui a signé L’énigme du retour; Dany Laferrière seul a ajouté une brique à l’édifice qu’il construit avec la patience et l’opiniâtreté des véritables artistes. Avec ce livre, il a poursuivi sa démarche solidaire de celles des siens et néanmoins solitaire. Qu’on soit ou non d’origine haïtienne, aussi fier que l’on puisse se sentir, il faut laisser à Laferrière le mérite intégral de son travail.

Ce n’est certes pas aisé, aux lendemains lugubres de ce mardi fatidique qui a vu Port-au-Prince s’écrouler tel un château de cartes sous les assauts du séisme que l’on sait. Ce n’est jamais aisé de penser en termes d’individualité quand toute une collectivité souffre. Et pourtant, il faudra reconnaître un jour aux Haïtiens et aux Haïtiennes cette dignité rarement remise en question dans le cas des autres peuples: le droit de parfois s’exprimer à la première personne du singulier. Le peuple haïtien, abstraction chère aux démagogues, n’est pas un troupeau de bêtes de somme ou un essaim d’insectes; il est la somme de quelques millions d’individus que les malheurs collectifs ne doivent pas priver du droit légitime au rêve personnel, aux aspirations intimes. Dans le brouhaha qui a fait office d’écho au fracas de la chute de Port-au-Prince, il s’est trouvé des langues de vipère pour critiquer Laferrière d’avoir regagné son «confort» à Montréal au lieu d’être resté dans la moitié d’île en proie au chaos. Encore un peu et on le traitait de lâche — mais ces patriotes auraient alors été dans la délicate position de prêcher par l’exemple et de s’envoler eux-mêmes vers Haïti. Et pour y faire quoi? À quoi donc aurait servi un séjour prolongé du romancier là-bas? À lui donner le loisir d’être touriste en terre dévastée et de s’ajouter à la liste des bénéficiaires privilégiés d’un lit, d’un toit, d’un couvert dans un pays où ces choses sont devenues un luxe?

Dany n’a pas besoin de moi pour savoir qu’il a fait le bon choix en revenant ici pour mettre son aura médiatique au service des victimes avec son témoignage, pour prêter sa voix à ces frères et soeurs qui n’en ont pas et faire entendre leur douleur, pour contribuer à solliciter les ressources financières et humaines que nécessitera la longue et pénible reconstruction d’Haïti. Et malgré toute l’admiration que je voue au flamboyant romancier Jacques Stephen Alexis, assassiné lors de sa tentative d’organiser la résistance contre Papa Doc, Dany Laferrière me semble plus utile à Haïti ici que peinant à se frayer un chemin entre les décombres. S’il est une leçon à tirer de l’histoire de la littérature haïtienne, c’est que les artisans de celles-ci — tout individualistes qu’ils puissent sembler aux yeux de ces esprits chagrins qui préfèrent l’image du troupeau —, ces poètes, ces dramaturges, ces romanciers et ces essayistes qui ont célébré les joies et pleuré les déveines de ce pays ont fait oeuvre individuelle, certes, mais leurs «je» en valaient la chandelle. D’Oswald Durand à Edwidge Danticat en passant par Price-Mars, Roumain, Depestre, Alexis, Chauvet, Davertige, Étienne, Frankétienne, Laferrière et tant d’autres, ces voix distinctes réunies en une chorale ont contribué à exprimer dans sa paradoxale splendeur, dans son infinie complexité, l’esprit haïtien, indomptable, résilient, éternel.
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