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Les libraires - Numéro 104
Le fabuleux destin des best-sellers

Le fabuleux destin des best-sellers

Par Luca Palladino, publié le 11/12/2017

S’il est presque impossible de déceler la recette secrète pour écrire un best-seller, comme aime nous le rappeler Éric St-Pierre dans sa parodie de livre psycho-pop Comment écrire Comment écrire un best-seller, il est possible, en revanche, d’identifier un best-seller. C’est même devenu un métier : celui de l’éditeur. On aura beau rabattre les ambitions mercantiles des éditeurs, en tant que bon Québécois qui épouse les idéaux d’égalité, de fraternité et de kale frisé, la vérité reste que sans best-seller, il y aurait beaucoup moins de livres qui se publieraient. Pourquoi? Tout simplement parce que ce sont ces ouvrages, destinés à un succès commercial, qui propulsent les éditeurs – et la littérature en général – vers de nouveaux sommets (capitalistes, certes, mais parfois même littéraires!).

Lorsque vient le temps de négocier les droits, les éditeurs d’ici se voient souvent couper l’herbe sous les pieds par leurs compatriotes français qui disposent d’une machine de marketing géante, faisant d’eux des rouleaux compresseurs du livre. C’est alors avec un mélange de patience, de subtilité et de ruse qu’ils doivent approcher cette opération afin d’obtenir les droits d’un best-seller qui les feront gravir les prochains échelons du panthéon de l’édition.

Deux éditeurs, deux chasseurs de best-sellers au pif aiguisé, nous racontent leur aventure pour obtenir la perle rare dans les marécages, souvent opaques, de la littérature venue d’ailleurs. Cœurs sensibles s’abstenir.

Prochaine Station Eleven
Antoine Tanguay (fondateur des éditions Alto) tapote sur son ordinateur un soir de pleine lune lorsqu’il s’égare dans les interwebs. Il tombe nez à nez avec Station Eleven d’une certaine Emily St. John Mandel. C’est l’histoire d’une grippe géorgienne qui anéantit 99 % de la population terrienne en deux semaines. Jusque-là, tout va mal. Des cendres de cette ancienne civilisation naît une nouvelle humanité propulsée par un groupe d’artistes troubadours.           

Les critiques dithyrambiques sonnent aussitôt l’alarme chez Tanguay : « Je ne l’ai pas encore lu, mais mon radar, avec lequel j’ai appris à vivre et à me fier au fil des ans, détecte un signal. Une lecture plus tard, je suis sur la trace des droits, détenus par Rivages, un éditeur que j’aime beaucoup. » Mais, coup de malchance, son lien privilégié avec Rivages s’efface alors que son contact a quitté la maison. Tanguay appelle cela la dure loi de l’édition, cette industrie qui, plus que d’autres, est basée sur des relations de confiance. Tanguay en discute avec Tania Massault (directrice commerciale chez Alto) qui, sans broncher, prédit au roman le prochain Prix des libraires du Québec et l’encourage à poursuivre ses démarches auprès de Rivages.

Les deux se retrouvent devant Hélène Fiamma (directrice chez Rivages) à tenter, coûte que coûte, de convaincre Rivages du pourquoi il serait plus lucratif pour la maison de céder ses droits pour le Québec à un éditeur québécois. Entre-temps, le roman ne cesse de gagner en popularité, en reconnaissances et en prix, le buzz autour de Station Eleven s’amplifie. Si le premier entretien avec Fiamma est resté sans conclusion, Alto obtient quand même un deuxième rendez-vous. « L’enjeu est de taille, admet Tanguay, puisque chaque fois que je fais une offre pour reprendre un titre, les attentes, à juste raison, sont plutôt élevées. » Lors de ce deuxième rendez-vous, Tanguay fait valoir à nouveau ses arguments : son lectorat fidèle, sa promotion efficace et sa production locale, de même que le lien de confiance qu’il a établi avec des libraires qui apprécient que le livre soit offert à un prix accessible. « Notre enthousiasme, doublé de notre détermination, l’a emporté auprès de l’éditeur. Mais encore fallait-il convaincre l’auteure. Notre offre, sans être insensée, devait témoigner de notre force de frappe, car la partie n’était pas gagnée. Il restait à faire nos preuves, et c’est à ce moment qu’entrent en jeu la complicité de Dimedia [le distributeur d’Alto] et, surtout, l’appui des libraires à qui nous avons offert le livre deux à trois mois avant sa sortie. »

Tanguay et Massault ont réussi le pari d’obtenir les droits, mais la pression augmente drôlement puisque seul un succès retentissant assurera à Emily St. John Mandel et à Rivages d’avoir fait le bon choix. À l’été, alors que le livre n’est pas encore paru, le buzz bourdonne déjà aux oreilles de Tanguay. Mais l’automne est encore loin. Finalement, le livre est lancé et c’est le coup d’éclat! Station Eleven dépasse les attentes, les libraires et les lecteurs sont au rendez-vous et Mandel viendra même chercher son Prix des libraires, que Massault avait prédit, en personne à Montréal. Une conclusion heureuse, donc, d’une aventure éditoriale qui continue d’être renouvelée entre la France et le Québec, alors que d’autres éditeurs tels Denoël (Steven Price, Lori Lansens et Nick Cutter), Phébus (Madeleine Thien), Seuil (Heather O’Neill) ou Monsieur Toussaint Louverture (Emil Ferris) acceptent de céder leurs droits pour le Québec à une maison d’édition bien d’ici.

Tout peut changer
Avant la parution en 2015 de la traduction de This Changes Everything, Lux a passé trois longues années à écrire à Naomi Klein régulièrement pour la convaincre de publier son prochain livre chez eux, raconte Alexandre Sánchez, aujourd’hui éditrice pour la France chez Lux. « Nous avons aussi beaucoup insisté auprès de son agente de l’époque, issue d’une importante agence internationale, faisant des exercices d’équilibriste pour montrer à la fois notre côté engagé politiquement et notre côté entreprise prospère et solide. Celui qui s’occupait de ce dossier, Louis-Frédéric Gaudet, est même allé voir les agents à Londres. Il s’agissait de montrer notre enthousiasme dans toute son ampleur! »

Lorsque This Changes Everything est annoncé, Lux, encouragé par l’agente de Klein, tente de soutirer les droits mondiaux à Actes Sud. Les enchères montent rapidement entre Lux et trois éditeurs français. La tension est à son comble dans les bureaux de Lux alors qu’une première offre puis une seconde sont rejetées. Rien n’y fait, alors Lux propose un bonus à Klein. En fin de journée, la décision est rendue : Naomi Klein choisit finalement de rester avec son éditrice chez Actes Sud... mais uniquement pour la France! Au Québec, elle choisit de se tourner vers Lux, qui le publie alors sous le titre Tout peut changer.

« En fin de compte, ce qui a convaincu Klein, c’est la possibilité que nous lui offrions d’allier la publication de son livre en français à la formation d’un réel mouvement politique pour la justice climatique. Elle a vu que nous avions une portée politique considérable et c’est ce qu’elle cherchait en changeant de maison d’édition au Québec. »

Pour le livre subséquent de Klein (No Is Not Enough), Lux revient à la charge avec une offre de droits mondiaux, insistant sur la nouvelle implantation de Lux en France et sur l’engagement politique axé sur le contre-pouvoir et la contestation. Sans surprise, Klein reste fidèle à Lux, qui a publié l’ouvrage en octobre dernier sous le titre Dire non ne suffit plus.

Comme on vient de le démontrer, avec un seul coup de téléphone, tout peut changer et les destins de l’auteur et de l’éditeur peuvent basculer. Mais pour y arriver, on doit avoir une détermination de fer et une volonté d’acier pour transformer les droits acquis en best-seller. Si la chasse au best-seller est aussi angoissante qu’elle est euphorique, tout compte fait, ce sont les lecteurs québécois qui gagnent à voir des œuvres traduites dans une langue qui leur ressemble.

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