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Le biographe: Entre détective et moine bénédictin

Le biographe: Entre détective et moine bénédictin

Par Catherine Lachaussée, publié le 26/02/2008

Les biographes — les bons! — semblent tous avoir au moins un point en commun: ce sont des bourreaux de travail, obsédés par la précision de leur documentation. Derrière leurs livres se cache souvent une recherche colossale, qui se sera éventuellement étendue sur des années. «Le succès d’une biographie repose sur l’enquête, affirme Micheline Lachance, qui a écrit sur la vie du frère André et du cardinal Léger comme sur celle de Julie et de Louis-Joseph Papineau, chef des Patriotes. Le bon biographe est à la fois détective et moine bénédictin: il est aussi à l’aise devant les témoins vivants que devant une montagne de vieux papiers!»

Au Québec, Pierre Godin est souvent cité comme l’exemple même du biographe rigoureux et zélé; ses quatre tomes sur la vie de René Lévesque ont impressionné nombre de ses collègues: «Je trouve ça monstrueux, ce qu’il a fait comme travail, raconte Georges-Hébert Germain, qui a écrit sur plusieurs archétypes québécois, de la chanteuse Céline Dion au joueur de hockey Guy Lafleur. Je le voyais pendant qu’il travaillait sur le deuxième et le troisième tomes: il classait tout, archives, coupures de presse, entrevues… Son plan était tellement précis qu’un autre auteur aurait pu prendre ses notes et continuer le livre à sa place.» Micheline Lachance renchérit: «Il y a certainement passé dix ans. Il a interviewé près de
150 personnes, des proches comme des conseillers ou des adversaires politiques. Pierre pense que chaque petit détail compte. Mais c’est vrai que je suis un peu biaisée en disant que j’admire son travail, puisque c’est mon mari!» Micheline Lachance a d’ailleurs pleinement profité du regard de Godin sur son propre travail: «Le soir, on soupait avec nos personnages. Papineau et Lévesque, j’vous dis qu’ils s’entendaient bien, ces deux-là! Et on peut tout se dire. Quand j’ai écrit mon premier tome sur Julie Papineau, c’était effrayant de voir ce qu’il m’écrivait dans la marge, des choses comme “ Là, elle a l’air d’une belle tarte ”. J’ai tellement pleuré! Et son deuxième tome sur René Lévesque, il était tellement long, ça n’avait pas d’allure: je pense que j’ai dû enlever 150 pages.»

Les biographes vous le diront: leurs sujets peuvent devenir envahissants, au point où la recherche semble sans fin. Pierre Assouline, qui a écrit sur Simenon et Hergé, a réglé le problème en se fixant une date de remise dès le début du processus. Et s’il a failli se retrouver englouti sous les centaines de milliers de lettres conservées par Simenon, il a aussi connu le cas épineux du sujet sur lequel il n’existe presque aucun document, comme Jean Jardin, un homme à l’entregent inouï qui a marqué le XXe siècle français. À l’inverse, Georges-Hébert Germain a failli se retrouver enseveli sous les milliers de pages écrites sur Guy Lafleur: «J’ai trouvé ça épouvantable: j’étais complètement écrasé par toutes les entrevues que j’avais faites, la montagne de choses que j’avais lues sur lui. Il s’est cassé un orteil et ça a été le petit orteil le plus célèbre de l’histoire du sport! Et le père de Lafleur avait assez de scrapbooks sur son fils pour remplir une pièce.»

Organiser le chaos
De là le grand défi qui attend le biographe quand vient le temps d’organiser toute cette matière, rappelle Germain: «Avec Lafleur, je ne faisais que ramasser de la documentation. Mais il faut avoir un plan. C’est Jean Paré, mon patron à L’Actualité, qui a fini par me dire: “ As-tu pensé que la vie, c’est comme un match de hockey, avec des punitions, des gagnants et des perdants, des périodes…? ” C’est à partir de là que j’ai réussi à organiser la vie de Lafleur autour de trois périodes et une prolongation!»

Il n’est pas facile non plus de plonger dans la vie d’un sujet qui a vécu il y a très longtemps. Max Gallo, qui a écrit sur Napoléon et Louis XIV, a trouvé l’exercice plus difficile avec Jules César: «C’est quelqu’un qui appartient à un monde extrêmement différent du nôtre. Je devais essayer de comprendre comment fonctionnait un chef de guerre de l’époque romaine il y a 2050 ans, et le danger qui guette l’historien comme le biographe, c’est l’anachronisme qui fait qu’on prête des sentiments d’aujourd’hui à des personnages du passé, qui nous les font juger selon notre propre code de valeurs. Du temps de César, au terme d’une bataille, on triait les vaincus. On gardait ceux qui étaient en bonne santé comme esclaves. Les autres, on les égorgeait sur le champ de bataille. Et personne ne trouvait ça monstrueux.»

Autre problème: la confrontation des témoignages. Dans son blogue, La République des livres, Assouline explique pourquoi il n’a rencontré la veuve d’Hergé que quelques heures avant d’écrire sur son mari: elle ne l’avait connu qu’à la fin de sa vie, quand son œuvre était derrière lui. «La méthode que j’ai adoptée, c’est de lire toutes les coupures de presse, tous les livres susceptibles de jeter un éclairage sur le sujet, d’aller dans les archives inédites. Je ne fais les interviews de témoins qu’à la toute fin, explique-t-il; les gens interviewés ont tendance à exagérer leur rôle, ils s’agrandissent dans l’image. Quand on confronte la mémoire aux documents, souvent, ça ne colle pas. J’accorde beaucoup moins de temps qu’avant aux entrevues, et surtout, j’y vais les mains dans les poches, pour bavarder, respirer l’air du temps.» Quand il a travaillé sur la vie de Monica la Mitraille, Georges-Hébert Germain a aussi dû faire la part des choses «face aux témoignages d’affabulateurs éhontés qui me racontaient plein de choses contradictoires». «Mais le document écrit aussi a ses limites, rappelle Micheline Lachance. Il peut être tout aussi biaisé qu’un témoin vivant.»

L’effet de réel
Une recherche rigoureuse ne sert pas qu’à jeter les bases de la biographie: elle est aussi la clef qui permet d’entrer dans la tête du sujet qui, autrement, risquerait de demeurer aussi plat qu’inanimé sous la plume du biographe. Max Gallo aime plonger dans l’univers intellectuel et les écrits de ses personnages avant de lire tout autre document historique: «C’est par cet ensemble, et par une écriture qui est finalement l’essentiel, qu’on parvient à faire surgir ce que j’appelle l’effet de réel, c’est-à-dire que le personnage est vraiment vivant. J’ai l’habitude de dire que je considère chacune de mes biographies comme une autobiographie rêvée, puisque mon propos, c’est de voir le monde à travers les yeux de mon personnage. Il y a un mot que j’emploie souvent, et c’est le mot “ fonctionner ”. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment marche l’individu, comment ça tourne dans sa tête, et comment à travers lui va fonctionner toute une société.»

«Il y a un moment où on devient tellement familier avec sa recherche, c’est comme si on devenait un membre de la famille, explique quant à elle Micheline Lachance. Dans le cas de Julie Papineau et de la femme et de la maîtresse de George-Étienne Cartier, j’ai fait une sorte de transfert. Quand j’exprimais leurs émotions, j’allais loin en dedans de moi.» Pierre Assouline est du même avis: «Le plus important, et c’est valable tant pour le romancier que pour le biographe, c’est l’imprégnation. Il y a des moments où le biographe est obligé d’interpréter les blancs, et s’il a lu beaucoup de choses, il arrivera à recréer ce blanc, mais en restant prudent, de manière littéraire, allusive. Quand on passe trois ans à enquêter sur quelqu’un, et que l’imprégnation s’est vraiment bien faite, on atteint un état au-delà de l’empathie. On est vraiment lui.»

Un lieu d’écrivain
Quelle part de liberté un biographe doit-il s’accorder par rapport à son sujet? Quelle place doit occuper le style même du biographe? Entre la biographie quasi documentaire et la biographie romancée, il y a un monde. Alors que Micheline Lachance ne s’accorde de liberté de style et d’interprétation que dans ses romans historiques, Georges-Hébert Germain se décrit comme un portraitiste impressionniste plutôt qu’un biographe. Il aime créer ce qu’il appelle des scènes génériques: des scènes fortes, qui canalisent à elles seules une forte part de symbolisme, un peu comme au cinéma: «Dans mon livre sur Guy Lafleur (L’Ombre et la Lumière, épuisé), j’ai créé une scène de ce genre entre Jacques Lemaire et Guy Lafleur. Ils avaient connu la gloire et le succès en jouant ensemble. En devenant l’entraîneur du Canadien, Lemaire s’est retrouvé en position d’autorité envers Lafleur, et ils ont eu une discussion dont ils m’ont parlé tous les deux, mais qui aurait paru ennuyante au lecteur si je l’avais rapportée telle quelle. Alors j’ai créé une mise en scène dans laquelle la discussion a lieu dans un forum désert, sur la glace où Guy est resté après que tout le monde soit parti. Je pense qu’il faut savoir charmer le lecteur et habiller la réalité, tant qu’on reste fidèle à l’idée qu’on se fait du sujet.»

Pour Assouline et Gallo aussi, la part de création est essentielle: «D’abord, la biographie doit être un lieu d’écrivain, il faut qu’il y ait un effort d’écriture, précise le premier. La biographie à l’anglaise ou à l’américaine, c’est différent. Dans l’anglo-saxonne, il ne manque pas un boulon, mais c’est parfois d’un ennui mortel. À la française, il manque toujours quelque chose, il y a toujours une ou deux erreurs, mais c’est superbement écrit. Moi, j’aime penser que je me situe entre les deux, mais s’il n’y a pas d’écriture, je ne le fais pas.» Micheline Lachance est d’ailleurs admirative devant les angles à partir desquels Assouline a abordé certains sujets historiques, comme dans Le Portrait, où il raconte la vie de la baronne de Rothschild à partir d’un tableau. Même exercice dans Lutetia, un célèbre hôtel parisien réquisitionné par les nazis pendant la guerre de 39-45: «Le terme “ biographie ” est certainement maladroit, dans la mesure où c’est l’objet qui est au centre du livre plutôt qu’un être humain, mais je trouve le procédé extrêmement habile», estime Lachance.

Historienne aussi bien que journaliste, cette dernière croit qu’il est primordial de ne pas tenter d’interpréter trop librement ses sources historiques. Or, Max Gallo a beau avoir une formation d’historien, il considère que la vie de personnages depuis longtemps décédés offre une plus grande part de liberté à l’écrivain: «La vie des personnages lointains, où l’imaginaire peut jouer un rôle dans la mise en scène, m’intéresse davantage que la vie de personnages vivants. Je suis alors libre de ma reconstruction. Et je pense que c’est plutôt de l’intérieur qu’on reconstruit l’exactitude, grâce au degré de fusion qu’on atteint avec son sujet.»

Le poids des secrets
Et le travail sur les vivants? Il est souvent compliqué pour le biographe. «Pour [lui], c’est un avantage, mais aussi un inconvénient, explique Assouline, qui a écrit sur son ami, le photographe Cartier-Bresson. On a beaucoup parlé, mais il me cassait les pieds sans arrêt en me disant: “ Si tu publies ça, je me suicide. ” C’était un vrai chantage affectif. C’est l’amitié et l’admiration qui m’ont fait persister. Quand la biographie a paru, je lui en ai apporté trois exemplaires. Il était très ému.»

«C’est difficile d’écrire sur un être vivant, confirme Micheline Lachance. C’est une arme à deux tranchants: on bénéficie d’un témoignage privilégié de son sujet, mais en même temps, on a toujours l’impression de l’avoir derrière son épaule. Je me souviens, avec le cardinal Léger: j’essayais de lui faire raconter quel rôle il avait joué dans la destitution de Monseigneur Charbonneau pour devenir archevêque de Montréal. Il m’a appelée chez moi à 6 heures du matin pour me dire qu’il n’avait pas dormi de la nuit et qu’il allait me prouver qu’il n’avait rien à voir dans tout ça. Finalement, j’ai mis les deux versions: la sienne et la mienne.»

Autre source possible de conflits: les secrets de famille. Au biographe de faire la part des choses, et de vivre avec sa conscience. «Il y a des choses que j’ai regretté d’avoir faites, avoue Georges-Hébert Germain à propos de sa première biographie sur Céline Dion. Céline a une sœur, qui avait autant de voix qu’elle quand elle était jeune, paraît-il, mais qui a sombré dans la drogue, l’alcool et l’amertume. C’est devenu une triste histoire et j’aurais pu en mettre moins, mais c’est l’fun pour un auteur de jouer sur le sombre versant d’un personnage. Aujourd’hui, je ne le referais pas.»

Assouline a préféré laisser clos le chapitre qui concernait la fille de Cartier-Bresson tant que sa femme était vivante, quitte à l’ajouter ultérieurement une fois les témoins disparus. Max Gallo a choisi de ne pas passer sous silence certains massacres qui feraient de Napoléon un criminel de guerre aujourd’hui. Quant à Micheline Lachance, elle s’est fait quelques ennemis au cours de ses enquêtes, en écrivant par exemple que George-Étienne Cartier s’affichait publiquement avec sa maîtresse, ou en révélant que le cardinal Léger abusait parfois des médicaments au point de ne plus pouvoir dire la messe: «À partir du moment où on fait une recherche fouillée, on ne peut pas décider unilatéralement de cacher une information parce qu’elle ne fait pas l’affaire de certains: cela manque de sérieux.»

Le moteur du biographe
Quel est le moteur de tout bon biographe? «C’est la curiosité, peu importe qu’à la base, il soit journaliste, historien ou romancier», pense Pierre Assouline. «Je me souviens d’une phrase que m’avait dite Max Gallo alors qu’il venait de terminer sa biographie sur Victor Hugo, raconte Micheline Lachance. Il m’a dit qu’il avait cassé la statue pour voir quel homme se cachait dedans. C’est exactement ce qu’il faut faire.»

La passion pour son sujet est une autre puissante motivation, assez forte pour en pousser certains à tout abandonner pour ne se consacrer qu’à leur projet. Micheline Lachance a quitté son poste de rédactrice en chef de Châtelaine pour se consacrer entièrement à son ouvrage sur Julie Papineau. Et elle est en train de documenter une nouvelle histoire sur les filles-mères au XIXe siècle, les «filles tombées». Georges-Hébert Germain a laissé son travail à L’Actualité pour plonger dans ses recherches sur Christophe Colomb. Mais au-delà de leur intérêt pour leur sujet, il y a aussi l’envie de comprendre une époque, d’en étudier les rouages plus à fond. Assouline a obstinément documenté le XXe siècle, et Gallo revient sans cesse aux épisodes marquants de l’histoire de France. «Je suis devenu fou quand j’ai écrit sur Christophe Colomb: c’est une des plus belles époques du monde», se souvient Georges-Hébert Germain. «Certains personnages sont comme des clés de voûte, précise Gallo. À travers eux, c’est toute une époque qui se constitue et qui s’incarne.»

Et les livres sur Colomb ou Napoléon auront beau pulluler, le bon biographe arrivera toujours à se distinguer: «Il y a peut-être 80 000 livres écrits sur Napoléon, mais il n’y a pas de sujet épuisé, parce que la réalité d’un homme a 1000 facettes, affirme Max Gallo. On peut toujours revenir sur un sujet abondamment traité. Mon hypothèse, c’est que la vie d’un homme et la réalité tout court sont des matières inépuisables.»

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