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Les libraires - Numéro 115
La « cli-fi » : Un courant porteur de mises en garde

La « cli-fi » : Un courant porteur de mises en garde

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 21/10/2019

Il y a environ dix ans, le terme « cli-fi » — en référence à climate fiction — a fait son apparition aux États-Unis. Sous cette dénomination à laquelle se collent de plus en plus d’adeptes, on retrouve des ouvrages qui mettent en scène un monde méconnaissable en raison des changements climatiques et dont les prémices s’attardent à trouver comment, ou pourquoi, survivre dans ce nouveau chaos engendré par l’humain. Bien que ces thématiques ne soient pas nouvelles (Herbert, K. Dick, Vernes s’y sont aventurés), les fictions climatiques ont eu un fort regain dans le paysage littéraire de la dernière décennie. Bref survol de quelques titres de « cli-fi » à garder dans votre mire d’écologiste comme autant de mises en garde sur l’avenir de la planète.

En 1931, l’auteur Emmanuel Desrosiers écrit La fin de la Terre (BQ), présenté comme étant le premier roman de science-fiction de l’Amérique française. En visionnaire, Desrosiers y explorait la question suivante : quoi faire lorsque la Terre n’aura plus aucune matière première à offrir, et que sa population ne pourra plus y survivre, prise en otage par les volcans qui surchauffent et les continents qui s’engloutissent sous l’eau?

Ces questions, elles trouvent également écho dans une multitude d’autres ouvrages, parmi lesquels on souligne l’excellent Exodes, de Jean-Marc Ligny (Folio). Ici, la Terre est aussi devenue hostile à toute vie humaine et tous cherchent un moyen de survivre. On suivra donc six protagonistes, et autant de façons choisies de poursuivre leur destin. Devant cet ouvrage brillamment écrit, le lecteur se posera inévitablement la question : que ferait-il, lui? Abrégerait-il ses souffrances en brûlant la chandelle par les deux bouts jusqu’à la toute fin et dans un état d’empressement qui témoigne de la violence du constat? Tenterait-il de sauver les derniers animaux? De s’enfuir tout simplement, pour vivre en couple le plus en paix possible ses derniers moments? Ou ferait-il l’autruche, continuant de vivre tel quel, sans égard à la catastrophe qui a eu lieu? Jusqu’où irait-il pour se soigner et continuer d’exister? Un bel exemple de « cli-fi » qui flirte avec la philosophie.

Du côté canadien, Margaret Atwood utilise également la catastrophe écologique comme assise de son roman Le dernier homme (10-18). Alors que le monde regorge à la fois de conditions climatiques difficiles et de manipulations génétiques qui donnent froid dans le dos, un homme — cherchant eau, nourriture et sécurité — luttera pour sa survie, mais également pour celle de son espèce. Dans Le temps du déluge (10-18), cette même auteure met notamment en scène une secte religieuse et écologiste mandatée pour préserver les conditions essentielles à la survie de l’espèce humaine, alors que la population vit sous le joug d’une catastrophe naturelle annoncée : le « Déluge des airs », qui viendra venger tout le mal fait par les hommes à la Terre.

L’or bleu en détresse
Au sommet des désastres écologiques se retrouvent la sécheresse caniculaire et le manque d’eau potable, terreau ironiquement fertile pour les auteurs. Dans Les sables de l’Amargosa de Claire Vaye Watkins (Albin Michel), on se retrouve au cœur d’une Californie desséchée à bord d’un road novel écologique en compagnie d’un couple de marginaux et d’une jeune fille — porteuse d’espoir — qu’il a prise sous ses ailes. Presque tout le monde a déserté l’État, mais le trio décide de braver les dunes de sable et de rejoindre une colonie dont il a eu vent, dirigée par un sourcier qu’il ne sait pas encore manipulateur… Dans Bleue (Presses de la Cité), Maja Lunde nous berce entre deux histoires, deux époques, tricotées par un même fil rouge. Il y a celle, en Norvège en 2017, où une militante écologiste a renoncé à un amour au profit de ses idéaux, mais qui, à 67 ans, se voit obligée d’affronter cette idylle de jeunesse pour protéger son glacier natal. Puis il y a celle, en 2041 et en France, en pleine sécheresse alors que les ressources d’eau commencent à manquer et créent de plus en plus de réfugiés climatiques. De son côté, Paolo Bacigalupi nous invite dans Water Knife (J’ai lu), alors que l’eau est devenue une denrée si rare qu’une partie de la population accepte de boire son urine recyclée. L’auteur, mettant en scène les guerres qui opposent les États pour l’exploitation de l’eau, soulève de graves questions : qui exploitera l’eau en temps de crise, et à quelles conditions? Le capitalisme aura-t-il raison de la survie des gens?

Questions de science ou de politique?
Kim Stanley Robinson, auteur américain, a signé entre 2004 et 2007 sa « trilogie climatique », chez Pocket. Dans Les 40 signes de la pluie, on se retrouve aux côtés de deux scientifiques qui ont la lourde tâche d’alerter le monde sur les dangers imminents du réchauffement climatique. Mais rien ne sera fait jusqu’à ce qu’une pluie prolongée inonde Washington… Dans 50° au-dessous de zéro, on se retrouve quelques années plus tard, alors que les eaux se sont retirées. Mais nouveaux défis : une ère glaciaire semble dorénavant se préparer, alors que les enjeux portés à bout de bras par les scientifiques ne semblent pas toujours concorder avec ceux de la politique. Et finalement, la trilogie se clôt avec 60 jours et après, dans lequel l’auteur met en scène un président pro-environnement qui réunira des scientifiques pour contrer l’imminence de la fin de l’humanité. Ce qui est intéressant dans ce roman, c’est qu’il nous montre à quel point il n’est pas toujours aisé de mettre en place des politiques pro-environnement, et ce, même lorsque l’on est à la tête du gouvernement.

Le rapport aux sciences est également un angle prisé, notamment par Ian McEwan, qui, avec Solaire (Folio), met en scène un Nobel de physique dont les recherches portent sur le réchauffement climatique. Mais il nous le dépeint comme un être égoïste, immonde, qui en est à son cinquième mariage. L’ironie du sort est que l’avenir du monde serait bel et bien entre les mains d’un tel homme…

Mais la politique est-elle vraiment la solution? Dans AIR (Raphaël de Andrèis et Bertil Scali, Michel Lafon), on plonge dans un monde — situé dans un futur tout proche — où le gouvernement élu est devenu une dictature verte. Maintenant, tout importe : un procès pour génocide écologique est mis en place, il est déconseillé d’avoir un animal de compagnie, le divorce est dorénavant interdit, car l’achat de seconds électroménagers nuit à la planète, une police verte peut vous forcer à suivre un stage d’éveil à l’écologie, etc. Mais si les « méchants », inscrits sur une fameuse liste Carbone sont punis, les « gentils » sont de leur côté récompensés. On y suit un père de famille qui, sur la liste Carbone malgré lui, tentera de fuir ce régime. Véritable miroir déformant d’un avenir parallèle possible, ce roman éveille en nous une question, voire une peur : faudra-t-il se rendre jusque-là?

Petites bêtes ailées
Grand roman écologiste s’il en est, Une histoire des abeilles (Pocket) de la Norvégienne Maja Lunde (qui signe également Bleue, voir ci-dessus) nous invite à visiter trois époques différentes : 1851 avec un apiculteur qui met sur pied une ruche révolutionnaire; 2007 avec l’imminence de la disparition des abeilles; puis 2098 où la pollinisation doit dorénavant se faire à la main. On assiste de plus en plus aux mises en garde des apiculteurs concernant l’utilisation des pesticides, on reçoit de plus en plus d’informations sur la pertinence des abeilles dans notre écosystème : ce roman ne fait que confirmer le tout, liant ces travailleuses jaune et noir à notre destin. Toujours sur la thématique des abeilles, c’est l’auteur Samuel Archibald, sur les ondes de Radio-Canada, qui a attiré notre attention sur une nouvelle intitulée « Wu-Tang » du recueil Le basketball et ses fondamentaux (Le Quartanier), de William S. Messier, la qualifiant d’« exemple le plus achevé de “cli-fi” québécoise à ce jour ». Cette fois, les bestioles bicolores sont devenues des abeilles tueuses africaines et s’en prennent aux résidents de Granby, dans un futur empêtré dans les changements climatiques. Si près de nous… on en frissonne!

Voilà une petite suggestion qui allie humour, intelligence et écologie : La fonte des glaces, de Joël Baqué (Folio). C’est l’histoire de Louis, retraité, qui, après avoir acheté un manchot empereur empaillé et être devenu un brin obsédé par l’animal jusqu’à se rendre en Antarctique pour découvrir son habitat naturel, deviendra une icône mondiale de l’écologie. Gentiment ironique, la plume de Baqué nous renvoie à notre crédulité collective.

Du côté des classiques
Les amateurs de science-fiction classique seront heureux de découvrir la sélection de textes, d’après les soins d’Alain Grousset, qu’on retrouve dans 10 façons d’assassiner notre planète (Flammarion). Des auteurs de talent y sont réunis, de Danielle Martinigol à Donald A. Wollheim, en passant par Pierre Bordage et Philip K. Dick. S’ils y parlent de pollution, de biodiversité, de glaciation, de surpopulation, de pandémie et de nucléaire, c’est toujours sous l’angle des effets effroyables que cela engendre pour la survie de la planète. Et grâce aux introductions ajoutées par Grousset à chaque nouvelle, il est possible de prendre conscience de notre propre apport pour la survie de la Terre. De son côté, l’auteur britannique James G. Ballard s’est également attardé aux catastrophes climatiques, et ce, dès les années 60, avec les trois premiers volets de sa série « Les quatre apocalypses », dont chacun des romans explore des avenues différentes : les tempêtes dans Le vent de nulle part, l’élévation du niveau des océans dans Le monde englouti, la canicule dans Sécheresse et — on s’éloigne ici de la « cli-fi » — la cristallisation de gens et d’objets dans La forêt de cristal (Folio).

Pourquoi ne pas lire les ouvrages issus de ce genre littéraire comme si nous lisions notre avenir à travers une boule de cristal? Certes, le reflet qu’elle nous renvoie est celui de nos angoisses grandissantes face à l’avenir d’une nature encaissant déjà beaucoup les coups, mais peut-être faudrait-il écouter ces alertes avant que la maison ne brûle… Mobiliser, voire ébranler, les consciences en passant par la littéra-ture, c’est bien ça le défi auquel se frotte la « cli-fi ».


Autres livres sur le sujet
/Un ami de la Terre, T.C. Boyle (Le Livre de Poche)
/La dernière déclaration d'amour, Dagur Hjartarson (Le Peuplade)
/Automne, Jean Henrik Nielsen (Albin Michel)
/État d'urgence, Michael Crichton (Pocket)

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