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La bonhomie des bourreaux

La bonhomie des bourreaux

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 23/04/2012
À ce que rapportait Tristan Malavoy-Racine dans un récent éditorial de l’hebdomadaire culturel Voir, le dixième anniversaire de Culture Montréal «a donné lieu à une scène digne d’un opéra-bouffe».
Le 28 février dernier, alors que les membres de ce mouvement citoyen oeuvrant à la promotion des arts et des lettres sous toutes leurs formes commémoraient une décennie de valeureux efforts, l’honorable James Moore, ministre conservateur du Patrimoine canadien, s’est non seulement présenté à la petite fête, mais a tenu à adresser quelques mots pour redorer son image de défenseur des arts.

Il faut tout de même le faire! Et on ne saurait trop dire si cette intervention, au cours de laquelle M. Moore a fait montre d’autant de subtilité que le proverbial éléphant dans la boutique de porcelaine, relève de l’outrecuidance crasse ou de la simple inconscience.

En dépit de sa bonhomie notoire, le ministre conservateur, dont le propos se résume à systématiquement ramener la culture aux manifestations populaires relevant de l’entertainment (Festival Juste pour rire, Festival International de Jazz, etc.), n’a guère de quoi pavoiser. Non seulement le gouvernement Harper n’a cessé de multiplier ses attentats contre la santé intellectuelle et artistique du Canada entier, il l’a fait avec un mépris à l’égard des créateurs, créatrices, travailleurs et travailleuses des milieux culturels canadiens.

Son mépris, le gouvernement fédéral l’a affiché de manière générale: qu’on pense seulement à la suppression des programmes de promotion des oeuvres culturelles qui avait fait couler tant d’encre à l’automne 2008. Dans une optique plus précisément liée au livre et à la littérature, ce mépris a aussi trouvé sa place: qu’on songe à l’infâme projet C-11 de réforme de la Loi canadienne sur le droit d’auteur, dont l’un des effets non négligeables sera de faire entrer dans le domaine public les oeuvres — littéraires ou autres — du vivant de leurs créateurs et créatrices, ravalés au statut de simples fournisseurs de contenus.

Vous me pardonnerez d’avoir l’air de m’acharner, mais cette apparence d’acharnement n’est rien en comparaison de l’hostilité permanente du gouvernement Harper pour le monde culturel et ses artisans.

Sous prétexte d’actualiser la législation canadienne à l’ère du numérique, le projet C-11 vise à rendre gratuits des dizaines de types d’utilisation, notamment dans le milieu scolaire et universitaire. En somme, on demande aux ayants droit de dire adieu à toute forme de rémunération équitable pour l’usage académique du fruit de leur travail.

Pourtant, à ce qu’on sache, tous les intervenants du milieu scolaire et universitaire, des recteurs et directeurs d’école aux concierges en passant par les employés de cafétéria, touchent un salaire pour leur labeur. Alors que signifie cette volonté de supprimer les redevances, quand même pas faramineuses, à ceux et celles sans qui l’éducation n’aurait ni âme ni sens?

Au risque de me répéter, on verrait mal les autorités tenter d’imposer à de puissantes corporations comme Windows ou Apple l’idée de la copie et de l’usage gratuits, du piratage tous azimuts et légal de leurs logiciels en prétextant une prétendue nécessité pédagogique.

Mais il est tellement plus aisé et profitable de réaliser des économies sur le dos des créateurs et créatrices canadiens, dont se foutent royalement les conservateurs qui les estiment collectivement — et sans doute à juste titre — réfractaires à leurs idéologies rétrogrades, obscurantistes et anti-intellectuelles.

Au fait, combien d’hélicoptères et d’avions de guerre de plus le Canada pourra-t-il s’offrir avec les 41 millions qu’il épargnera annuellement en niant la notion mondialement reconnue de propriété intellectuelle?

Au moment où j’écris ces lignes, le gouvernement Harper, fort de sa majorité en chambre, se propose d’accélérer l’adoption de son répréhensible projet de loi sur le droit d’auteur. À l’heure où vous les lirez, il sera sans doute trop tard: sourds aux protestations du milieu culturel et intellectuel, M. Harper, M. Moore et leurs complices auront enfoncé un autre clou dans le cercueil collectif des créateurs et créatrices de ce pays, avec la bienveillance satisfaite et arrogante des bourreaux de l’esprit.
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