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Les libraires - Numéro 105
La bibliothèque publique : une société rêvée

La bibliothèque publique : une société rêvée

Par Isabelle Beaulieu, publié le 05/02/2018

On compte pas moins de 1 055 bibliothèques publiques réparties aux quatre coins du Québec. Véritable lieu de culture, la bibliothèque publique est importante en ce qu’elle offre un exemple fabuleux de démocratisation : elle rend accessible à tous le savoir et la connaissance.

Rares sont les endroits rassembleurs où l’on trouve une aussi grande vitalité et une aussi belle diversité. Précieuse et nécessaire, la bibliothèque est là pour qu’on l’investisse. Fière de sa condition de lieu culturel inspirant et polyvalent, la bibliothèque publique s’est pourvue d’une douzaine de missions entérinées par l’UNESCO qui, dans son manifeste sur la bibliothèque publique, la proclame « institution essentielle pour la promotion de la paix et le bien-être spirituel de l’humanité ».

Partir en mission
Officiellement, il y a une douzaine de missions-clés que la bibliothèque a identifiées, toutes émises sous quatre principaux axes que sont l’éducation, la culture, l’information et l’alphabétisation. Sous leurs airs solennels, ces catégories contiennent tous les ingrédients requis à l’émergence d’une société rêvée. L’ignorance est remplacée par la connaissance, et le clivage entre les statuts sociaux est annulé par la gratuité de la plupart des services. En 2018, au Québec, il ne reste plus que deux ou trois bibliothèques qui exigent un coût d’abonnement. Quant au pourcentage d’accessibilité, il y a encore 4,3 % de la population qui ne possède pas les avantages de la bibliothèque dans leur localité. « Il n’y a pas de loi sur la bibliothèque publique au Québec, contrairement à d’autres pays ou provinces canadiennes, expose madame Eve Lagacé, directrice générale de l’Association des bibliothèques publiques du Québec. Il n’y a rien qui oblige une municipalité à offrir un service de bibliothèque à ses citoyens. » Autre constatation qui laisse le Québec loin derrière : la reconnaissance des professionnels. Seulement 40 % des bibliothèques publiques au Québec sont gérées par un bibliothécaire dont la tâche est souvent palliée par un technicien en documentation. L’embauche de celui-ci assure la qualité des services offerts en mettant en place la philosophie inclusive et le mandat social de l’institution. Ce ne sont pourtant pas les ressources qui font défaut, on note même une augmentation du taux de formation dans les dernières années. Quand la tuyauterie coule, on n’aurait pourtant pas idée de confier la tâche à quelqu’un d’autre qu’un plombier.


L’autre noble ambition de la bibliothèque et qui, selon Eve Lagacé, représente probablement le plus grand défi, est d’incarner un véritable lieu de vie, un endroit qui donne un peu à chaque individu qui le fréquente le sentiment d’être chez soi. Pas seulement une vaste pièce où s’opèrent des transactions, mais un lieu vivant qui serait le centre névralgique d’une communauté. La bibliothèque serait l’exemple par excellence de ce qui est désormais nommé le troisième lieu, c’est-à-dire là où, après la maison et le travail, l’humain a envie de se rendre pour combler son besoin d’appartenance. En somme, entendre plus souvent dans la famille et dans les groupes d’amis quelqu’un lancer : « À tantôt, je m’en vais à la bibli! »

L’univers des possibles
Il y a plusieurs bonnes nouvelles concernant les bibliothèques publiques dans les dernières années. Certaines ont vu le jour, ce qui est nécessairement bien aussi pour les perspectives d’emploi et les propositions offertes à la communauté. D’autres ont été réaménagées, et par le fait même leurs orientations repensées, ce qui fait souvent place à l’ajout ou l’amélioration de services dont tout le monde peut bénéficier. L’essor du livre numérique a également eu ses répercussions dans les bibliothèques avec l’avènement de pretnumerique.ca, une plateforme de prêts mise en place il y a six ans qui – ne vous en faites pas, amoureux du papier – n’a pas pour autant réduit l’offre des livres physiques. Ainsi, les usagers peuvent emprunter un livre immatériel, peu importe l’endroit où ils se trouvent. Jean-François Cusson, directeur général de Bibliopresto, un organisme qui est à l’origine de la plateforme pretnumerique.ca, nous informe des statistiques les plus récentes qui remontent à décembre 2017 : 380 397 personnes se sont prévalues du service de prêt numérique, ce qui représente un peu plus de 10 % des usagers des bibliothèques, et ce chiffre est en constante progression. Au total, c’est 5,5 millions de livres numériques qui ont été empruntés. Un succès fulgurant quand on compare avec l’Europe francophone qui adhère peu à l’option numérique en bibliothèque, « pour des raisons que bien souvent on ignore. Ce qui est intéressant à dire, c’est que 5,5 millions de prêts numériques n’ont pas représenté 5,5 millions de moins de livres papier. On ne peut pas avoir de données précises là-dessus, mais tout porte à croire qu’avec le numérique, on est allés chercher des lecteurs. On remarque également que la grande majorité des personnes qui lisent en numérique sont des lecteurs hybrides », ajoute monsieur Cusson. « On a souvent mis, surtout il y a quelques années, le papier et le numérique en opposition en disant que l’un allait remplacer l’autre, mais ce n’est pas du tout ce qu’on voit en ce moment. Ce sont vraiment des services qui sont complémentaires. » Preuve qu’une cohabitation harmonieuse est possible entre le tangible et le virtuel.

On voit que proportionnellement, c’est en région que les livres numériques sont beaucoup empruntés, là où l’accessibilité n’est pas toujours facile. L’offre numérique permet une disponibilité 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Et comme les petites bibliothèques sont desservies par un grand Réseau biblio qui possède une collection variée, le choix est intéressant pour l’usager. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le livre numérique est très populaire chez les personnes âgées. Elles n’ont pas à se déplacer pour aller chercher et porter le livre et peuvent grossir les caractères au besoin. On observe aussi qu’en plein cœur de l’hiver, il y a 5 à 10 % des utilisateurs, en vacances ou en tant que Snowbird, qui empruntent depuis le Sud. Bref, il existe mille et une raisons de le faire.

On voit une adéquation entre le développement des collections des bibliothèques et les statistiques de prêts, les deux courbes se suivent. La plateforme fait maintenant partie de l’offre de presque l’ensemble des bibliothèques publiques du Québec et du Nouveau-Brunswick. « Ce sont les bibliothèques elles-mêmes qui ont créé ce projet-là », nous explique monsieur Cusson. La principale raison étant encore un souhait d’accessibilité, celui cette fois d’une littérature numérique en français, en particulier québécoise. Chose qui n’existait pas particulièrement à l’époque où il y a eu les premières réflexions, donc autour de 2010. » À l’époque, tout restait encore à imaginer. Il y a six ans, on en était à construire les bases de ce nouveau modèle; aujourd’hui, est-il possible de prévoir ce que dans six ans il sera devenu? « C’est déjà difficile de savoir où on sera dans dix-huit mois ou deux ans, explique Jean-François Cusson. La technologie évolue tellement vite. Dans six ans, on va sans doute utiliser des technologies auxquelles on n’a même pas encore commencé à réfléchir. Le livre numérique peut-être en réalité virtuelle, la bibliothèque où les gens vont pouvoir se promener avec des casques VR, on aura peut-être intégré le livre augmenté de façon à pouvoir ouvrir un livre et se faire raconter une histoire. »

C’est d’ailleurs exactement pour ça que Cusson aime ce qu’il fait, toujours en train de penser de nouvelles avenues. « On est dans un contexte où il y a beaucoup de défrichage à faire. Par exemple, pour négocier les licences avec les éditeurs, il a fallu partir de zéro. On est dans un modèle qui est encore très calqué sur ce qu’on fait dans le papier. À ce stade-ci, tout est ouvert devant nous. Je pense entre autres que les libraires ont une grosse expertise en termes de recommandations et de curation qui n’est pas énormément exploitée. J’ai l’impression qu’en numérique, le libraire se limite à vendre des contenus alors qu’il pourrait tellement aller vers la valorisation de ces contenus dans une perspective de service, ce qu’il fait déjà très bien avec le papier. » Le bibliothécaire n’a pas nécessairement de conversation avec son libraire local pour construire sa collection numérique, comme il peut en avoir en se rendant dans la salle d’exposition de la librairie pour les livres papier. Plus la proposition de livres numériques sur le marché augmentera, plus la pertinence du service d’un libraire s’imposera pour affiner la sélection selon les besoins de chaque bibliothèque.


Perspectives d’avenir
Sans demander l’équivalence entre toutes les bibliothèques du Québec, le souci de faire en sorte que chacune de celles-ci mette de l’avant les principes d’accessibilité et d’intégration est primordial selon madame Lagacé. Le programme « Une naissance, un livre » témoigne de la valeur d’éducation que promeut la bibliothèque. Chaque enfant de moins d’un an qui est abonné à la bibliothèque reçoit gratuitement une trousse qui contient tout le nécessaire à son devenir de lecteur (un livre, un guide d’accompagnement à la lecture en famille, un dépliant de stimulation du langage, etc.). On recense un bébé sur cinq qui est abonné à sa bibliothèque de quartier grâce à ce programme qui fêtera ses 20 ans en 2019. Madame Lagacé nous informe que l’on profitera de cet anniversaire pour renouveler la formule. Il n’est jamais trop tôt pour mettre un enfant en contact avec le livre et les bénéfices reliés à cette habitude se comptent à la douzaine. Lire une histoire à son enfant, c’est commencer son apprentissage du monde, c’est tracer les premières lignes de son propre récit.

Les choses ne risquent pas de stagner en ce qui concerne l’avenir des bibliothèques. « On se fait souvent dire qu’on est un secret bien gardé. On a à mieux se faire connaître du grand public. On a un taux élevé de notoriété, c’est-à-dire que tout le monde sait à peu près ce que c’est une bibliothèque, mais les gens ne savent pas toujours tout ce qu’on peut y trouver. »

Tout en continuant à mettre le livre au cœur de sa mission, « lire demeurera toujours une compétence de base », la bibliothèque concertera ses efforts autour de ce qui est appelé le Fab Lab, contraction des mots fabrication laboratory, ce qui pourrait se traduire par laboratoire de fabrication, où le partage d’informations est valorisé et où la protection du patrimoine informationnel se fait par licences libres. Des équipements informatiques sont mis à la disposition des usagers qui ont aussi l’opportunité de recevoir de la formation.

La bibliothèque publique a compris que pour se rendre utile à sa société, il faut emboîter le pas de ses changements et de son évolution. « Par exemple, Montréal a des séances de codage en bibliothèque maintenant. On a des programmes comme “Générations@Branchées” où des adolescents donnent des formations aux adultes sur l’utilisation de logiciels, tablettes, etc. » Encore une fois, ce type d’initiative respecte en tous points l’esprit de communauté si cher aux bibliothèques publiques.

Une communauté tissée serrée
Madame Eve Lagacé parle d’explosion des services. Il y a la Bibliothèque de Montréal qui prête des instruments de musique, celle de Rimouski des télescopes, à Québec on peut emprunter des œuvres d’art. Des partenariats se font aussi avec des programmes nationaux, comme Biblio-Aidants qui en est un d’informations pour les proches aidants. Dans l’importance que prend la rencontre dans le sentiment d’appartenance, des ateliers d’éveil à la lecture invitent des mères nouvellement immigrantes et leurs jeunes enfants à se joindre à des mamans québécoises. Aussi, des ateliers de conversation française permettent autant l’apprentissage de la langue que la fraternisation entre les individus. « Une bibliothèque, c’est le carrefour de tous les rêves de l’humanité », écrivait Julien Green.


Madame Lagacé tient à souligner l’impact que la Grande Bibliothèque de Montréal a eu, non seulement pour les gens de la métropole, mais à titre d’inspiration pour d’autres bibliothèques et administrations publiques. Depuis son opération en 2005, elle n’a cessé d’accueillir de plus en plus de visiteurs. Elle est devenue la bibliothèque la plus fréquentée de la francophonie, et même de l’Amérique du Nord. En 2015, alors que l’on célébrait ses 10 ans d’existence, plus de 7 000 personnes passaient ses portes quotidiennement. En mai 2014, elle a marqué le coup en annonçant avoir franchi le cap des 25 millions de visiteurs. Et c’est sans compter les quelques milliers qui y pénètrent par voie virtuelle. Son mandat s’élargit d’ailleurs à l’ensemble du Québec en tant que principale bibliothèque ressource.

Son rayonnement se manifeste à plusieurs égards. « On le voit, il y a plus de collaborations avec la communauté dans les bibliothèques. Dans les dernières années, on a vu beaucoup plus d’activités qu’on appelle “hors les murs” avec des agents bibliothécaires médiateurs qui vont dans des organismes pour faire connaître les différents services, ce qui a toujours des effets toujours très positifs. » La bibliothèque, un réseau de discussion et d’intervention? Puisqu’elle est une émissaire neutre qui se trouve au cœur de la vie de quartier et qu’elle a un devoir de démocratisation, elle fait un peu office de maison ouverte qui possède en son antre beaucoup de matériaux pour contrer l’ignorance, la cause de bien des préjugés.

Offert à tous
Les moyens d’une bibliothèque fluctuent d’une région, d’une ville, d’un arrondissement à l’autre, selon entre autres son nombre d’habitants. Par contre, le prêt entre bibliothèques permet à tous d’avoir la même accessibilité aux documents, suffit d’en faire la demande. Ce qui vous laisse le choix entre 25 millions de livres. À ce compte-là, on peut sûrement parler de diversité de l’offre. Les DVD bénéficient du même traitement et peuvent voyager selon la requête. Les chiffres de 2015 indiquent que ce sont près de 225 000 documents qui sont passés d’un lieu à un autre pour remplir leur rôle de missionnaire culturel. Accommodantes avec ça, les bibliothèques!

Ce ne sont pas seulement les usagers qui profitent des différentes vertus des bibliothèques, les libraires aussi y trouvent leur compte. En 2015, 47,2 millions de dollars ont été dépensés dans les librairies agréées du Québec. Eve Lagacé insiste d’ailleurs sur l’excellence de la collaboration entre libraires et bibliothécaires. Ce n’est pas toujours facile d’y voir clair parmi la quantité impressionnante de publications qui déferlent chaque année. Les libraires possèdent les connaissances pour débroussailler le sentier selon les demandes respectives. « De pouvoir s’appuyer et discuter avec le libraire, lui expliquer les besoins de nos usagers, développer tels types de collections, qu’il soit à l’écoute et puisse aussi s’adapter à nos services et à la façon dont on fonctionne, c’est assurément très précieux. Pour ma part, j’ai toujours vu les collectivités d’une librairie s’ajuster d’une bibliothèque à l’autre et tenter de la satisfaire. » Qualité, rapidité, relation essentielle sont encore des mots utilisés par madame Lagacé pour caractériser ce lien.

D’une façon plus personnelle, ce qui a motivé et motive encore Eve Lagacé à endosser la cause des bibliothèques publiques est la croyance profonde en la valeur démocratique de la culture. « Moi, de savoir que n’importe quel Québécois puisse avoir accès à la culture, peu importe qui il est, de quel milieu il vient, de l’âge qu’il a, c’est le rêve auquel j’aspire. » Les sources de 2015 nous apprennent que la bibliothèque publique est l’institution culturelle la plus fréquentée au Québec avec 32,6 % de la population qui y est abonnée. La bibliothèque publique, véritable joyau de nos cités, est en passe de devenir le centre idéalisé de transmission des connaissances où les générations, les cultures et les classes sociales cohabitent sans distinction. Un pont jeté entre toutes les rives.

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