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L’instant même: les gens fidèles font les nouvelles

L’instant même: les gens fidèles font les nouvelles

Par Mathieu Simard, Pantoute, publié le 17/10/2005
En dépit d’une riche tradition, qui remonte au moins à L’Heptaméron de Marguerite de Navarre, la nouvelle ne jouit pas en français d’un statut comparable à celui des littératures anglophone ou hispanophone. L’instant même, qui fête cette année son vingtième anniversaire, peut se targuer d’avoir redoré l’éclat de ce genre négligé, au Québec comme en France. Si on accorde d’ordinaire aux poètes deux façons d’être rentables, rendre les armes ou en vendre, la maison d’édition de l’avenue Moncton à Québec prouve qu’on peut réussir en évitant l’un et l’autre, tout en demeurant fidèle à ses rêves.
En 1986 paraissait Parcours improbables de Bertrand Bergeron, premier ouvrage signé L’instant même. Depuis, avec 113 recueils originaux et anthologies publiés, la maison s’est imposée comme le plus important éditeur francophone de nouvelles. À l’autre bout du fil, Gilles Pellerin, écrivain, professeur et directeur littéraire de L’instant même, me parle de base-ball avec le verbe luxuriant d’un Barthes au meilleur de sa forme. Qu’il tire ses analogies du lexique sportif ou musical n’y change rien, l’édition est affaire d’équipe. Par ailleurs, l’auteur de Ï (i tréma) use constamment du terme «quatuor» lorsqu’il se réfère aux origines de L’instant même: «C’était moins le cas de Denis (LeBrun), qui est un lecteur plus généraliste que nous, mais Marie (Taillon), Jean-Paul (Beaumier) et moi nous étions des fanas de nouvelles. On se demandait à l’époque pourquoi il n’y en avait pas davantage. On trouvait qu’il en manquait singulièrement dans le paysage littéraire québécois. Comme j’étais en librairie, c’était facile d’avoir la réponse : le rendement commercial du genre est infime. Nous avons d’ailleurs pu le vérifier…»

Il n’y a pas d’amertume dans la chute savoureuse de ce commentaire ; on n’en trouvera pas plus dans Nous aurions un petit genre, où Gilles Pellerin, dans le cadre d’une plus large réflexion sur la littérature, évoque les difficultés de la nouvelle à trouver ses lecteurs. L’une d’entre elles, et non la moindre, repose sur la parenté narrative du genre avec le roman: «En certaines circonstances, le roman est la dernière chose dont un nouvelliste veuille entendre parler. Pour son malheur, toute entrevue qui excède dix minutes comportera l’amicale question: “Nous préparez-vous un roman ?”» (p. 21). Parce qu’elle se résume difficilement, la nouvelle souffre aussi d’un manque de visibilité critique. Raconter ce qui se passe dans un roman, c’est déjà détacher d’un ciel sans nuage une seule étoile: réduire ainsi une nouvelle, c’est en plus occulter le recueil qui forme sa constellation. Gilles Pellerin ne manque pas de voir, dans l’art de la composition d’un recueil, une similitude avec le calendrier de publication d’un éditeur: «On ne place pas ensemble deux auteurs dont le travail est semblable, de peur que la critique nous en fasse le reproche. La combinaison est d’ailleurs un problème que les nouvellistes comprennent: quand on se retrouve avec vingt-cinq nouvelles, il faut construire une séquence. Nous ne sommes plus à l’époque de Maupassant.»

Tout semble pourtant concourir à ramener sur le tapis la comparaison de la nouvelle avec le roman, même en ce qui concerne la mise en marché : malgré une demande moindre, la commercialisation du recueil s’approche plus du modèle de diffusion du roman que de celui de la poésie. L’instant même en fait paraître, en moyenne, de trois à quatre par saison, à raison de 850 à 1000 exemplaires chacun. Impossible de faire moins, si l’on souhaite obtenir un rayonnement suffisant. Difficile de faire plus, en raison d’une demande limitée. La mémoire de l’éditeur reste hantée par le souvenir de l’automne 94, où les sept recueils se sont partagé des ventes comparables à celles des saisons habituelles: «La nouvelle est viable, mais exige un certain renoncement de la part de l’éditeur. C’est comme s’il y avait un nombre fini. Si on accroît l’offre, on fait simplement diluer le débit commercial.»


Répandre la bonne nouvelle

Comment, dans ces conditions, faire grandir l’entreprise ? Faute de pouvoir accroître l’offre, il reste à la diversifier. La possibilité de publier des romans, soulevée dès les débuts de L’instant même, a longtemps été rejetée. Sept ans plus tard, on pouvait l’envisager plus sérieusement, puisque la mission que s’étaient donnée les fondateurs de la maison avait été partiellement remplie: «En 1993, nous avions un fonds de 37 livres, des recueils (de nouvelles)». Le premier roman publié est La Complainte d’Alexis le trotteur de Pierre Yergeau. L’écrivain avait déjà fait paraître un recueil, Tu attends la neige, Léonard ?, finaliste au Prix littéraire du Gouverneur général en 1993. Le risque qu’un écrivain de ce calibre se tourne vers une autre maison d’édition ajoutait à l’intérêt de s’ouvrir au roman: «Certains de nos nouvellistes avaient déjà publié des romans dans d’autres maisons. Mais on redoutait que ceux qui avaient commencé avec nous s’en aillent ailleurs.» Décision financière? Gilles Pellerin ne le nie pas, mais insiste sur d’autres points: «Garder les auteurs a un aspect commercial, mais professionnel et humain aussi. Quand on travaille avec quelqu’un, on aime faire un bout de chemin avec lui».

Avec Marie Taillon à la direction générale et Hélène Taillon au volet commercial, L’instant même a atteint une belle maturité. Outre les 113 recueils de nouvelles, son fonds comporte aujourd’hui 59 romans originaux. Si l’on ajoute à cela les essais publiés par la maison depuis 1994, nous approchons les 225 titres. L’équipe de L’instant même ne se repose pas pour autant sur ses lauriers. On cherche présentement à augmenter la fréquence de publication de la collection didactique «Connaître». De plus, deux nouvelles collections ont été créées. «L’instant scène» regroupe pour l’heure les pièces Lentement la beauté et La Trilogie des dragons, de même qu’un essai de Ludovic Fouquet, Robert Lepage, l’horizon en images. Elle a pour particularité de dépasser les frontières des genres : «Ce qui nous intéresse, précise Gilles Pellerin, c’est le fait d’habiter la scène. On a étudié l’hypothèse de placer Le Cinéma, âme sœur de la psychanalyse dans la collection, sauf qu’il y avait un passage qui se faisait mal entre l’écran et la scène. “L’instant ciné” va aborder le cinéma par le plus d’angles possible. Le prochain titre, un essai sur le sacré au cinéma, sera d’ailleurs fait en collaboration avec Les 400 coups».

À l’intervieweur, plus friand de hockey que de balle, qui demande si un livre le rend particulièrement fier, Gilles Pellerin affirme d’abord qu’il y en a plusieurs, puis, parmi ses favoris, il en identifie un récent: «5-FU. Le travail avec Pierre Gagnon, c’est comme si j’avais eu l’occasion de réapprendre mon métier, après dix-neuf ans. C’est un livre qui raconte une histoire épouvantable, la traversée du cancer, et qui provoque chez ceux qui l’ont lu un apaisement extraordinaire. La même sérénité a présidé au travail final, la petite parcelle qu’un éditeur peut ajouter.»


Bibliographie :
L’INSTANT MÊME 865, avenue Moncton Québec (Québec) G1S 2Y4 Tél. (418) 527-8690 Courriel : info@instantmeme.com Site Internet : www.instantmeme.com
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