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L’abondante production de titres au Québec: des livres jetés par les fenêtres

L’abondante production de titres au Québec: des livres jetés par les fenêtres

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 29/11/2011

On choisit de manger «local», on préfère l’autobus à la voiture et on utilise des couches réutilisables; pendant ce temps, des milliards d’arbres sont coupés pour des livres qui seront jetés. Absurde, dites-vous? Huit cent mille. C’est le nombre approximatif de livres détruits chaque année, au Québec seulement. En France, on parle plutôt de cent millions d’ouvrages. Devant ce pilonnage de livres, certains crient à la catastrophe écologique, d’autres au scandale idéologique. Pourtant, ce phénomène est présent depuis longtemps et découle de deux principaux facteurs, soit d’un jugement erroné de la part de l’éditeur quant à la popularité d’un titre, soit d’une stratégie de commercialisation.

Un jugement qui vaut de l’or
D’une part, il arrive qu’un éditeur croie avoir déniché le manuscrit qui lui rapportera notoriété et ventes mémorables, mais que l’engouement du public et des médias ne suive pas et que l’éditeur ne vende que 200 exemplaires des 4 000 imprimés. Que fait l’éditeur des 3 800 restants? Il peut décider d’en garder 150, pour la postérité, peut-être, et… de détruire les autres. Mais attention: cela ne fait pas de l’éditeur un grand méchant loup pour autant. Des raisons financières expliquent que les livres invendus ne puissent dormir sur les tablettes de leur distributeur jusqu’à leur vente. L’espace en entrepôt est dispendieux lorsqu’il s’agit d’y laisser des livres qui ne rapportent pas. Peu d’éditeurs peuvent se permettre le luxe de l’entreposage durant plusieurs années et préféreront plutôt réimprimer lorsque nécessaire.

Selon Guy Champagne, directeur des éditions Nota Bene, «une des qualités d’un éditeur est de se montrer judicieux en faisant preuve de beaucoup de discernement et de flair». Mais qu’est-ce qu’un bon livre? «Essai ou roman, un bon livre doit répondre à deux critères, soit la pertinence et l’originalité», répond l’éditeur. Dans le premier cas, on soutient que le sujet ne doit pas avoir été traité plusieurs fois auparavant, alors que dans le deuxième, on s’attend à ce que le propos soit novateur. Toujours selon ses dires, il faut être le premier à publier sur un sujet, sinon le traiter de la façon la plus originale. Élodie Comtois, des éditions Écosociété, corrobore ses propos: «Il y a plusieurs façons d’aborder la mise en marché d’un livre et nous faisons attention à nos tirages, pour tenter d’évaluer au mieux la vie de chaque livre et le potentiel de ventes. Comme tout petit éditeur indépendant qui doit être prudent dans ses décisions de publication et d’impression, nous nous efforçons de faire des choix éditoriaux qui s’inscrivent dans la durée et qui viendront enrichir le fonds de notre catalogue. Le critère de durabilité d’un livre, au sens des idées, est très important pour notre maison d’édition.»

De la pile au pilon
Côté marketing, il est important de comprendre en quoi un gros tirage s’avère lucratif. D’une part, c’est à cause de «l’effet pile», qui occupe visuellement le marché. Les exemples les plus notables sont les pyramides érigées lors des différents salons du livre. Les quelque 200 exemplaires mis de l’avant ont alors comme objectif de convaincre les visiteurs que s’il y en a autant, c’est qu’il s’agit d’un titre incontournable! Il peut effectivement être question d’un texte de qualité, mais le lecteur/acheteur doit rester vigilant devant ce qui pourrait s’avérer rien de plus qu’une stratégie commerciale. Le hic dans ces «effets piles» est que, comme le mentionne Guy Champagne, «la pile conduit au pilon», puisque de tous ces livres, plusieurs seront manipulés, abîmés et impossibles à revendre.

L’arrivée des nouvelles technologies change les mentalités, n’en déplaise aux détracteurs du livre numérique. Ces derniers pourront continuer de plaider en faveur de l’odeur du papier ou encore du toucher agréable d’un livre, le livre numérique n’en demeure pas moins une solution à l’impression d’ouvrages qui ne trouvent pas preneurs en librairie. Mais encore, soyons conscients que la pléthore de livres conçus par nos auteurs est avant tout signe d’une incroyable vivacité de leur part, preuve que la santé créative et littéraire de gens de chez nous se porte bien. Peut-être, au final, la solution est-elle à notre portée, à nous, lecteurs: lire davantage, tout simplement...

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