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«J’aurais voulu être un libraire»

«J’aurais voulu être un libraire»

Par Caroline Chabot, publié le 25/10/2005
Le libraire, contrairement à certains autres intervenants du milieu culturel, évolue souvent dans l’ombre. Vendre des livres, c’est facile? Pas si sûr. Une vocation, que d’être libraire? Parfaitement. Voici un bref portrait de ce métier formidable.
J’ai toujours aimé les livres. Toute petite, j’écoutais sans broncher les histoires que ma mère me racontait. Puis, à l’école, j’ai appris à lire. Après Tintin, Astérix, la Comtesse de Ségur, le Clan des Sept, Fantômette et Mlle Âge Tendre (non, La courte échelle n’existait pas encore…), j’ai plongé dans les lectures prescrites du secondaire, qui m’ont conduite tout droit à un D.E.C. en lettres et un baccalauréat en littérature. Je lisais de plus en plus. Ma soif de livres n’étant jamais rassasiée, je fréquentais assidûment les bibliothèques et les librairies.

Je suis devenue libraire un peu par hasard. J’étais inscrite à la maîtrise en création littéraire à l’Université Laval, je dirigeais une revue littéraire et je me cherchais un emploi à temps partiel pour payer mes études; je ne savais pas vraiment quoi et à vrai dire, je ne faisais pas la fine bouche. Puis, sans prévenir, quelqu’un m’a dit qu’il avait aperçu, dans le journal, une offre d’emploi comme assistant-libraire. Libraire? L’idée ne m’avait jamais traversé l’esprit. Acheter des livres, certes, mais en vendre? Mais oui : «Tu aimes les livres, tu as étudié en littérature et le service à la clientèle, tu connais et blablabla». Bon, après tout, je n’avais rien à perdre. Vous m’auriez demandé à ce moment quel était le livre en première position de la liste des best-sellers, et je n’aurais pas su quoi vous répondre. À mon grand étonnement, après une entrevue et un test de connaissances, j’étais engagée: ma nouvelle vie de libraire pouvait commencer.


La petite histoire

Quelles sont les origines du métier de libraire au Québec? À la lecture de Histoire de la librairie au Québec de l’historienne Fernande Roy, on apprend qu’il n’y avait ni livres, ni journaux, ni imprimeries sous le régime français. À ce moment, en Nouvelle-France, le livre religieux prédomine, principalement parce que les gens d’Église constituent la majorité de ceux qui savent lire et écrire. Il faudra attendre la Conquête pour avoir véritablement accès au livre qui, même s’il est importé de France, doit transiter par l’Angleterre par l’intermédiaire d’un agent londonien (les rapports avec la France sont interdits) et dont le transport par bateau est long, risqué et coûteux. Les premiers libraires sont des hommes, de véritables commerçants, des importateurs vendant aussi porto, papier peint, dentelle et autres produits de luxe. On est loin des amoureux de la lecture: le livre est un bien comme un autre. De plus, étant donné qu’à cette époque les anglophones sont mieux nantis, ils ont plus d’argent, font de meilleures affaires et ont accès à des œuvres de qualité (Homère, Shakespeare, Cervantès). Au début, les libraires sont aussi imprimeurs; l’un ne semble pas aller sans l’autre. Puis, les bibliothèques publiques apparaissent. Le roman, quoique condamné par l’Église comme étant immoral, a la faveur du public, particulièrement l’œuvre de Walter Scott. Le manuel scolaire et le livre de récompense, distribué par le gouvernement québécois aux écoliers comme prix de fin d’année, font leur apparition dans les transactions des libraires. La littérature nationale voit le jour et se taille une place parmi les livres étrangers. Cependant, le clergé — pour lequel il existe de bons et de mauvais livres — exerce une telle emprise sur la société que les libraires vendant des livres à l’Index se voient pointés du doigt (sans faire de mauvais jeu de mots) et condamnés. Dès 1880, excédés par le pouvoir abusif de l’Église qui, en plus, fait commerce des manuels scolaires, les libraires-éditeurs se regroupent pour la première fois en une association avec les imprimeurs et les relieurs. Des libraires célèbres? Édouard-Raymond Fabre, Octave Crémazie, Jean-Baptiste Rolland, Louis-Joseph-Odilon Beauchemin et Flavien J. Granger, pour ne nommer que ceux-là. Plus près de nous, le libraire Henri Tranquille, véritable légende vivante, ouvrira à Montréal sa très fréquentée librairie en 1948 pour ne fermer ses portes qu’en 1974.


Être ou ne pas être… libraire

Être libraire, c’est vendre des livres. Quiconque vous dit le contraire n’est pas, selon moi, tout à fait honnête. Ce n’est pas que ça, bien évidemment, mais c’est son mandat premier. Si les livres ne se vendent pas, c’est tout le milieu qui s’en ressent. Et si les livres ne se vendent pas, il n’y a tout simplement pas de librairies qui vaillent. Le libraire n’est pas un bibliothécaire, quoique dans les deux cas, ils partagent le même amour de l’objet imprimé et veillent à sa bonne diffusion. Il faut cesser de voir ce commerce comme le gros méchant loup capitaliste et surtout d’avoir honte: le libraire, en vendant des ouvrages, assure la survie et la pérennité des auteurs, des éditeurs et des œuvres. Le mandat est noble et essentiel.

Un grand lecteur ne fait pas obligatoirement un bon libraire, mais un bon libraire doit être un grand lecteur. Sa devise: un livre lu est un livre vendu! Néanmoins, il faut oublier l’idée que le libraire passe ses journées à lire; il a bien trop à faire! Les tâches varient selon le type de librairie, les responsabilités, le rang, l’ancienneté: un commis débutant place les livres, effectue les transactions à la caisse et s’occupe du service à la clientèle sur le plancher de vente et au téléphone. Certains libraires, derrière les portes closes, se chargent de la réception et de l’expédition. D’autres sont responsables de l’approvisionnement auprès des distributeurs et rencontrent les représentants des différentes maisons d’édition. Ils peuvent voir aussi à la gestion des stocks (les achats et les retours). Certains libraires sont dédiés aux ventes institutionnelles. Le libraire senior (ou le directeur) est plutôt un gestionnaire, responsable des finances et des ressources humaines; dans les librairies indépendantes, c’est souvent le propriétaire ou un actionnaire. De toute évidence, plus les revenus sont importants, plus le travail est fragmenté et hiérarchisé; dans les plus petites entreprises, deux ou trois personnes peuvent se partager tout le travail.

Un libraire, c’est aussi un acteur important du milieu culturel; par son entremise, les consommateurs-lecteurs ont accès à l’art, au savoir et à la littérature. Et ce qui différencie le libraire des autres vendeurs des magasins de vente au détail, c’est bien sûr qu’il vend un contenu. Et le libraire, qui ne peut pas avoir tout lu, doit, très souvent, vendre un livre qu’il n’a pas lu. Cela peut sembler anodin, mais c’est plus difficile qu’il n’y paraît. Parfois, il faut faire travailler ses méninges, surtout quand «c’est pour un cadeau». Ou bien : «Je cherche le livre dont on a parlé à l’émission de Bazzo de ce matin». Bon: ce matin, vous étiez au boulot et aviez autre chose à faire qu’écouter la radio. Il faudra tout de même le trouver, ce livre mystère!

Quand ce n’est pas ce livre dont on a parlé à la télévision dimanche soir… Seulement voilà: le dimanche soir, vous aviez mieux à faire que de regarder la télé! Et je ne parle pas de l’édition du Devoir de samedi, que vous n’avez pas eu le temps de lire car vous étiez partis en week-end… Un libraire doit posséder une très large culture générale; il doit tout savoir, tout entendre et tout voir, être au courant de ce qui se passe dans l’actualité ainsi que dans le milieu culturel.


Le milieu du livre

Quoique le rôle du libraire soit déterminant, il n’en est pas moins qu’un maillon dans la chaîne du livre, qui va comme suit: auteur, éditeur, imprimeur, diffuseur, distributeur et libraire. C’est ainsi que dans le prix d’un livre, chaque intervenant de la chaîne a droit à sa part du gâteau. Les clients, quant à eux, se divisent en deux catégorie: les particuliers (comme vous) et les collectivités (bibliothèques, écoles, organismes gouvernementaux, compagnies, entreprises, etc.).

La librairie, contrairement aux autres magasins de vente au détail, est régie par une réglementation très stricte. La librairie agréée relève directement du ministère de la Culture et des Communications et est soumise, depuis 1979, à la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre (ou, dans le langage du milieu, la loi 51). La librairie coopérative, quant à elle, est en plus soumise à la Loi sur les coopératives. La librairie agréée, donc reconnue comme telle par le gouvernement du Québec, doit se soumettre à des exigences: par exemple, maintenir un minimum de 6000 titres de langue française, dont 2000 titres différents publiés au Québec et 4000 titres publiés ailleurs (à noter qu’il ne s’agit pas de nombre d’exemplaires, mais bien de titres différents, et ce, en respectant des quantités minimums dans certaines catégories déterminées. Elle se doit aussi de recevoir les offices (ou nouveautés) des éditeurs agréés. Conforme aux normes, la librairie a comme avantage (il faut bien qu’il y en ait!) le droit de vendre aux collectivités et de bénéficier d’une remise auprès des distributeurs.

Et ce milieu de la librairie, de quoi est-il composé? Si l’on exclut les librairies d’occasion, qui ne sont pas soumises à la même réglementation, on retrouve principalement les librairies indépendantes membres de l’Association des libraires du Québec (ALQ), les librairies coopératives regroupées sous la bannière Coopsco, ainsi que des chaînes telles Renaud-Bray et Archambault.


Où et comment devenir libraire

Là où le bât blesse, c’est en ce qui a trait à la reconnaissance du métier de libraire au Québec. Tout d’abord, on constate avec consternation qu’il n’existe pas de formation adéquate pour qui veut devenir libraire... Malheureusement, sauf exception, les libraires ne font que passer en librairie et rares sont ceux qui en font une carrière. Or, le métier de libraire est une vocation! De plus, il s’agit d’un métier fort complexe, avec ses techniques de gestion particulières et un vocabulaire spécifique (réassort, pré-notés, dépôt, tabelle, complément d’office, ISBN, etc.) que le libraire doit maîtriser. Il doit aussi connaître les différents outils bibliographiques, électroniques ou en version papier (revues spécialisées, répertoires), essentiels à son travail. Il doit être un expert en service à la clientèle, en gestion, en vente, en approvisionnement, mais doit tout apprendre sur le tas, dans le feu de l’action. Il y a bien eu le Séminaire de librairie au Collège Marie-Victorin où, pendant deux semaines chaque année, les libraires recevaient une excellente formation donnée par des intervenants du milieu, et ce, sur trois années. Cette formule a été remplacée par des journées offertes conjointement par l’ALQ et Coopsco (merci à la SODEC et à Patrimoine Canada) sur différentes thématiques au cours de l’année.

Cependant, ces formations, quoique très pertinentes, se révèlent insuffisantes et ne sont pas reconnues comme partie intégrante d’un diplôme quelconque. Au contraire, en France, les futurs libraires ont droit à plusieurs cours, dont ceux offerts par le Centre de formation de commerciaux en Librairie (800 heures de cours en 24 semaines en plus de stages en librairies) et l’Institut national de formation de la librairie (1 400 heures de cours en deux ans), où les apprentis bénéficient d’une scolarité gratuite en plus d’être rémunérés! Lorsque j’ai travaillé à la Librairie du Québec à Paris, j’ai été abasourdie par la confiance quasi aveugle et le très grand respect de la clientèle française envers les libraires. Cet écart constitue bien la preuve que le métier de libraire, au Québec, n’est pas reconnu à part entière, avec une formation et un traitement adéquats. Toutefois, tout n’est pas perdu: plusieurs intervenants du milieu du livre (ALQ, Coopsco, libraires et gouvernement) travaillent présentement au Programme d’apprentissage en milieu de travail (PAMT). Il s’agit donc d’une histoire à suivre.

Le salaire se révèle, lui aussi, un bon indicateur de reconnaissance des qualités requises pour ce travail. Selon une analyse du métier de libraire préparée par la société Éduconseil, on démontre que «le salaire horaire du libraire se situe généralement entre 7,40 et 12 dollars». Avouez que ce n’est pas la mer à boire pour ce métier de conseiller pas comme les autres, et exigeant autant de connaissances… Et comme c’est le cas pour d’autres métiers traditionnels, les libraires sont majoritairement des femmes et les patrons, souvent des hommes…


La vocation avant tout

En plus du maigre salaire et du peu de reconnaissance du côté du ministère de l’Éducation, être libraire aujourd’hui demande tout de même un peu de courage: pour les librairies indépendantes, il faut se battre contre la compétition des joueurs plus costauds et les prix réduits. Les librairies, quelles qu’elles soient, souffrent régulièrement de la concurrence des autres points de vente, en particulier les hypermarchés, qui leur mènent une chaude lutte car ces magasins, vendant principalement du best-seller, bénéficient souvent de rabais des éditeurs sans devoir se soumettre aux devoirs et obligations des librairies agréées; en un mot, ces magasins à grande surface ont tous les avantages sans les inconvénients. D’autre part, on aura remarqué la visibilité réduite du livre et des libraires indépendants dans les médias électroniques: et quand on parle du livre, on a souvent besoin d’une personnalité du showbiz pour attirer l’attention et faire vendre…

Au risque de me contredire, j’affirme haut et fort que le métier de libraire, malgré le manque de reconnaissance sociale pourtant bien méritée, est un des plus nobles du monde; vendre un livre, c’est proposer à un futur lecteur des moments de plaisir et de découvertes, mais c’est aussi l’occasion de partager son savoir et sa passion du livre et de la lecture. Un libraire se doit d’être contagieux! Son enthousiasme et sa curiosité pour les œuvres méconnues ou parfois jugées plus difficiles sont essentiels à la bonne santé du livre. On apprend ce métier à la dure, et on le fait rarement pour s’en mettre plein les poches; mais quand un lecteur revient, conquis par nos suggestions, et nous dit que cela a changé sa vie, on se dit que le bonheur est dans le livre.
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