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Heureux qui comme Ulysse

Heureux qui comme Ulysse

Par Mathieu Simard, Pantoute, publié le 11/04/2006
Invité à choisir ce qu’il préfère entre les voyages, les livres et les affaires, Daniel Desjardins n’hésite pas longtemps: «C’est en voyageant que j’ai constaté que le besoin d’information était là.» En 1980, le président de Guides de voyage Ulysse, ingénieur de formation, fonde avec ses partenaires une première librairie. Sa seule expérience du livre, à l’époque, tient à son engagement au sein de la coopérative de l’École Polytechnique. Mais la passion fait parfois plus que la science : le commerce, offrant à une clientèle accroc au dépaysement des ouvrages difficiles à dénicher, a conquis sa toison.
Il aura fallu vingt ans au héros d’Homère pour retrouver son nom. Ulysse aura mis moitié moins pour faire le sien. En 1990, la clientèle demande massivement des guides pour le Costa Rica. À l’époque, l’entreprise n’a qu’un guide en anglais à lui offrir. La demande entraîne Daniel Desjardins à ajouter une corde à son arc: «Le guide connaissait un succès fou. C’est ce qui nous a décidés. Dès le début, avant même que le guide ne soit publié, on a tout de suite trouvé quelqu’un en France pour le distribuer.» Dans le créneau voyages, la concurrence est nécessairement internationale: il faut se distinguer par rapport aux guides étrangers. Par ailleurs, les coûts de production obligent l’accès à un grand marché. Avec cartes, photos, indications précises et vérifiées sur le terrain, les coûts d’un seul guide peuvent atteindre jusqu’à cent mille dollars. Cette situation explique d’ailleurs l’une des particularités de l’entreprise, qui compte essentiellement sur des salariés, y compris pour le graphisme et la cartographie. S’ajoute à la fonction du guide et l’importance de son coût sa durée de vie, qui dépasse rarement les deux à trois ans. Sur la trentaine de titres publiés chaque année, on compte une vingtaine de rééditions, dont les ventes atteignent le plus souvent les 3000 exemplaires, un standard essentiel pour Ulysse.

Avec un catalogue qui compte désormais 110 titres français et 60 anglais, la maison peut compter sur une bonne présence en Europe. Ses guides de voyages et de conversation sont reconnus et recherchés. Cette notoriété, pour Daniel Desjardins, est d’ailleurs l’une des clés du succès en édition, y compris littéraire: «C’est un domaine moins facile, mais les éditeurs littéraires ont moins cherché à développer leurs marques à l’étranger qu’à vendre leurs livres un par un, à faire des ventes de droits. Quand le Québec a été l’invité d’honneur à Paris, le premier ministre Lucien Bouchard a rencontré les gens de Gallimard en leur racontant qu’adolescent, il allait à la bibliothèque et choisissait un livre en se disant “Ça va être bon parce que c’est Gallimard”. Il démontrait la force de la marque de l’éditeur. En France, on voit beaucoup d’ouvrages publiés par les Éditions de l’Homme, des éditions Ulysse: ce sont des marques qui ont été travaillées comme marques, pas seulement en tant que titres.» Mais l’étranger n’est pas le Pérou pour autant, et une trop forte demande peut occasionner des problèmes. Si l’équilibre du marché européen semble plus «sain» au président d’Ulysse, la situation aux États-Unis lui inspire une certaine réserve: «Le marché américain est très concentré. Deux grandes chaînes avec énormément de librairies. Les grandes chaînes sont difficiles à percer et quand on perce, ça peut être dangereux. Ils peuvent dire “On en veut 6000”. Oui… mais après, s’il y a 5000 retours, on fait quoi avec?»


Bonjour Québec
Constamment réédité, le guide sur le Costa Rica est toujours une valeur sûre pour la maison. Il enregistrait d’ailleurs les meilleures ventes parmi les produits distribués par l’entreprise en février 2006. Mais le marché domestique n’en reste pas moins primordial. À l’origine, s’il n’y avait pas de guide québécois sur l’étranger, il n’y en avait pas plus sur le Québec: «Les gens devaient voyager au Québec avec des livres étrangers, soit en anglais, comme le Fodor’s, le Frommer’s, soit en français, avec Michelin par exemple. C’est quand même un peu aberrant. Une chose dont on est fiers aujourd’hui, c’est qu’il y a maintenant une bonne couverture de guides régionaux, des villes, des activités et des produits. Et pas seulement par nous. Il existe une édition québécoise qui permet de visiter le Québec et le Canada», ajoute M. Desjardins.

Navire amiral de cette industrie, Ulysse peut compter sur une solide figure de proue. Répertoriant plus de 530 établissements de marque, son guide Gîtes et Auberges du Passant au Québec, produit pour la Fédération des Agricotours du Québec, vogue chaque année à raison de 10 000 exemplaires. Entre deux odyssées de longue haleine, Ulysse s’occupe aussi des sorties à souffle court. Marcheurs, cyclistes, raquetteurs, motoneigistes, tous trouvent dans la collection «Espaces Verts» où et comment se remplir les poumons d’air frais… grondements de moteur offerts en option. Parmi ces outils précieux, le guide Ski alpin au Québec paraissait l’automne dernier. Alors qu’on comptait en 2003, selon l’Association des centres de ski du Québec, quelques 83 centres et plus de 800 pistes sur le territoire de la province, il n’existait aucun ouvrage spécialement consacré à cette activité.

Le secteur éditorial représente actuellement cinquante-cinq pour cent du chiffre d’affaires d’Ulysse ; les librairies et le service de distribution et diffusion, qui dessert près de 70 éditeurs, se partagent à peu près également le reste. Pour assurer la continuité de cette belle aventure, l’entreprise reste à l’affût. Les demandes en librairie, les décisions des transporteurs aériens et les données produites par des organismes comme la Chaire de tourisme de l’UQÀM aident à arrêter le choix des nouveaux guides. Les récents Pour comprendre la Chine, Le Québec à moto et Les Plus Belles Escapades à Montréal et ses environs, qui faisait l’objet d’une forte demande avant sa parution, reflètent ainsi les grandes tendances du marché. Selon Daniel Desjardins, qui confesse un grand intérêt pour l’étrangeté des cultures d’Extrême-Orient, les Québécois se montrent de plus en plus adeptes du grand écart: «L’Asie va se développer fortement. Autrement, je pense qu’on va redécouvrir toutes sortes de choses qu’on a pas loin de chez nous. Quand on fera des voyages, ce sera pour aller plus loin.» Vingt-six ans après sa fondation, Guides de voyage Ulysse maintient avec souplesse le cap vers ces deux horizons.
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