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Filière du livre : l’État programme-t-il la crise ?

Filière du livre : l’État programme-t-il la crise ?

Par Francine Bordeleau, publié le 01/03/2004
Depuis 2003, changement de garde gouvernementale et « réingénierie » aidant, la situation du milieu québécois du livre se dégrade nettement. Les coupures consécutives au premier budget libéral, effectuées à l’aveuglette, déstabilisent un secteur qui venait juste de trouver un fragile point d’équilibre.
Vers 2001, après une décennie de turbulences et de bilans financiers en dents de scie, le milieu du livre commençait à aller (relativement) bien. Les ventes amorçaient un mouvement à la hausse — une conséquence de la bonne conjoncture économique — et les librairies, qui fermaient au rythme de treize par année entre 1997 et 1999, entreprenaient de se moderniser. Et l’ensemble du milieu, qui vivait encore à l’heure de la Politique de la lecture et du livre adoptée en 1998, n’était peut-être pas riche, mais respirait néanmoins. « Nous étions dans une période ascendante, confirme Yvon Lachance, président de l’Association des libraires du Québec et propriétaire d’Olivieri, à Montréal. Mais en 2003, le gouvernement a pris des décisions qui mettent les librairies dans une situation périlleuse, en plus de nous envoyer des messages ambigus, malhabiles, démobilisateurs. »

Le présent gouvernement a en fait réussi, deux mois après son élection, à s’aliéner tous les maillons de la chaîne du livre. C’est qu’en juin Line Beauchamp, la ministre de la Culture et des Communications, annonçait peut-être sept millions « additionnels et récurrents » pour le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) — le bras financier du ministère pour l’aide aux créateurs — , mais la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), qui soutient les entreprises, voyait son budget amputé. Résultat : une baisse de 12,5 % des crédits d’impôt aux éditeurs, l’abolition de l’aide à la traduction, et des subventions globales qui, pour une septième année consécutive, n’augmentent pas ; la quasi-abolition du programme d’aide à la librairie, mis en place dans la foulée de la Politique de la lecture et du livre ; des coupes — rétroactives par surcroît — dans les budgets d’animation et de fonctionnement des salons du livre.

En somme, de résumer Louis Dubé, adjoint à la Direction générale disque et spectacles, livres et métiers d’art de la SODEC, « toutes les enveloppes budgétaires ont été amputées de 5 % ». Quant aux aides dites non récurrentes, la plupart n’ont pas été reconduites par le premier budget Séguin, et rien n’indique qu’elles seront « ressuscitées » cette année.


On achève bien les libraires

Seul secteur du livre « où il n’y avait pas de programmes récurrents », comme le précise M. Dubé, la librairie a particulièrement écopé en 2003. En 1998 pourtant, l’État lui-même reconnaissait qu’il ne pouvait faire l’économie de la modernisation et de l’informatisation du réseau, d’où un programme d’aide financière en cinq volets sous forme d’appariement, le libraire étant donc tenu d’ajouter aux subsides gouvernementaux un montant équivalent tiré de sa poche :

Volet 1 : promotion (activités d’animation), pour un maximum annuel par librairie de 15 000 $ ;
Volet 2 : modernisation, pour un maximum de 50 000 $ par librairie (une moitié en subvention, une moitié en prêt) ;
Volet 3 : informatisation, pour un maximum de 25 000 $ ;
Volet 4 : consolidation (librairies en difficulté mais viables) ;
Volet 5 : transport de livres (maximum entre 950 $ et 1 400 $ par année, selon la zone géographique de la librairie).

« À l’heure actuelle, l’informatisation des librairies est la pierre de touche de toute la filière du livre », dit Yvon Lachance. Le commerce du livre implique un système complexe de commandes, de facturation, de gestion des stocks, de recherche de titres qui requiert des systèmes informatiques tout aussi complexes. Et coûteux. En outre, étant donné l’imbrication étroite des acteurs commerciaux (distributeurs, éditeurs et libraires), « tout le monde doit être au même niveau pour que la chaîne fonctionne normalement », insiste de son côté Yves Guillet, propriétaire de la librairie Le Fureteur, à Saint-Lambert, en Montérégie. Éditeurs et distributeurs avaient pris le virage informatique depuis belle lurette, librairies et bibliothèques obtenaient enfin le coup de pouce pour s’y mettre… « On en même était arrivé à une certaine intégration », dit M. Lachance.

Or le mouvement a été stoppé alors que la moitié des 215 librairies agréées ne sont toujours pas informatisées. Pis encore, le couperet tombait sur le programme, sans préavis, alors que certaines d’entre elles avaient déjà investi de leurs deniers en escomptant l’aide de la SODEC pour la différence. Ainsi le groupe Alibi, formé de treize libraires, a consacré 156 000 $ au développement d’un logiciel de gestion qui aurait appartenu à tout le réseau. « On a investi avec la promesse que la SODEC contribuerait pour 50 %. Et au moment où on fait notre demande d’aide, l’argent n’est plus là. C’est un peu fou », dit Laval Martel, propriétaire des Bouquinistes, à Saguenay. Rien qu’en 2003, avant le budget Séguin, les demandes d’aide à l’informatisation auraient totalisé plus de 3,5 millions de dollars.

De l’aveu même de Louis Dubé, « le programme d’aide aux librairies était très performant, et par surcroît ne coûtait pas cher ». En cinq ans d’existence, il a eu des retombées positives considérables : si l’aide à l’informatisation a contribué à l’amélioration de l’efficacité et du service à la clientèle, l’aide à la modernisation, en permettant de substantiels ravalements de façade, a ramené du monde vers des librairies maintenant plus attrayantes et accueillantes. Depuis ses rénovations, Yves Guillet remarque ainsi une augmentation de l’achalandage. De même, les activités réalisées grâce au volet promotion ont accru la visibilité des librairies dans leur communauté en plus de dynamiser l’ensemble du milieu du livre. L’aide aux libraires ne pesait pas lourd en effet, compte tenu du retour sur l’investissement.


Avancer en arrière

Il y a près d’un demi-siècle, la « Loi 51 », en donnant certains avantages aux librairies, reconnaissait de façon explicite le rôle clef que jouent les libraires dans la chaîne du livre. La loi reposait sur une logique imparable : à quoi servent un vivier d’écrivains et une diversité des lieux d’édition si les livres ne sont pas acheminés aux lecteurs ? Elle reconnaissait aussi que les libraires n’étaient pas seulement des commerçants.

« En décidant aujourd’hui de privilégier seulement la création, en refusant de voir tout le réseau autour de la création, l’État adopte une définition désuète de la culture et va à l’encontre de ce qui se passe ailleurs. L’Europe, par exemple, admet sans peine que la librairie est un commerce culturel, non un commerce de détail traditionnel », insiste Yvon Lachance.

Pour le président de l’ALQ, le milieu vient d’entrer « dans une période très morose, sans doute annonciatrice de crise ». Ah ! la crise du livre ! Que n’a-t-on fait d’exercices de consultation, au cours de la dernière décennie, que n’a-t-on produit de rapports pour tenter de la résoudre ! Juste depuis 1997, on compte un Forum sur l’industrie du livre, un Sommet sur la lecture et le livre, un Groupe de travail sur la consolidation et la rentabilité des librairies, un Comité sur les pratiques commerciales dans le domaine du livre (le Comité Larose). Une conclusion générale se dégage : l’industrie du livre ne peut survivre, au Québec, sans l’intervention de l’État. Intervention que l’État quant à lui tente continuellement de réduire au minimum — assez pour le pain, mais pas pour le beurre — d’où, peut-être bien, ce contexte de crise permanente que semble traverser le milieu.

Un temps, le modèle français du prix unique du livre — un seul prix pour un même titre, peu importe le point de vente — fut envisagé, mais l’ancien premier ministre Lucien Bouchard y a opposé son veto. Le Sommet de 1998 a accouché d’une politique préconisant notamment la promotion de la lecture et du livre dès le jeune âge : elle est morte au feuilleton en 2002, tandis que les bibliothèques scolaires et publiques sont restées en plan. L’une des recommandations du Comité Larose était la priorité accordée à l’informatisation des librairies : l’État coupe les vivres. Le gouvernemental esprit de contradiction mérite pour le moins réflexion.


Front commun

La fin du programme d’aide aux librairies est d’autant plus aberrante et scandaleuse que celui-ci suscitait l’unanimité du milieu. « C’est un programme fort apprécié et important, et on essaie maintenant de convaincre le gouvernement de récupérer de l’argent pour le rétablir », dit ainsi Hervé Foulon, distributeur, éditeur (Hurtubise HMH) et président de la Commission consultative du livre. « Nous avons bâti un réseau que nos voisins anglophones nous envient grandement et nous demandons au gouvernement de ne pas le foutre en l’air », poursuit-il. La Table de concertation interprofessionnelle — une autre des recommandations du Comité Larose — a même envoyé au gouvernement une lettre d’appui à l’informatisation des librairies. Une telle initiative est moins facile qu’il y paraît, car « chaque association se bat pour des budgets qui sont petits », souligne Yvon Lachance.

Signe que le milieu ne crie pas au loup pour rien, même la SODEC, par la voix de Louis Dubé, convient que pour les librairies, « on en est à un point crucial ». Même son de cloche du côté du Programme d’aide au développement des industries éditoriales (PADIÉ), l’un des deux bras subventionneurs de Patrimoine Canada. Aussi bien qu’Ottawa ne prévoie aucune aide financière pour les librairies, des fonds fédéraux pourraient néanmoins être débloqués, pour peu qu’on trouve quels critères, parmi ceux existant, pourraient satisfaire les librairies.

« Il y a déjà quelques années que l’on cherche, et la collaboration entre les deux paliers de gouvernement est loin de s’avérer évidente », note Laval Martel qui, un brin caustique, remarque aussi que « la SODEC veut refiler la facture au fédéral, point ». En tout cas, il serait sans doute naïf de croire au déblocage d’ici la fin de l’année, simplement en raison de l’urgence d’agir, et le propriétaire des Bouquinistes s’attend à ce que 2004 soit « très difficile ». Quant au ministère de la Culture et des Communications, il se fait fort discret, et n’envoie de signal ni à la SODEC ni au CALQ. Libre à chacun, dès lors, d’imaginer n’importe quoi et son contraire. Ces deux organismes ont été sur la sellette, mais on ne sait guère ce qui attend le Fonds de stabilisation et de consolidation des arts et de la culture du Québec. Créé en 1999, le Fonds dispose d’un budget annuel de 15 millions dévolu aux organismes dont, dans une bonne mesure, les périodiques culturels. Coupures ici encore, disparition pure et simple, les paris sont ouverts… Tout comme ils sont ouverts sur le sort possible de la « Loi 51 » — qui, en ce moment, sert de modèle à la France —, même si l’ensemble du milieu s’accorde sur son maintien. Il souffle sur le Québec, on le sait, un fort vent de déréglementation…

« Les gens qui font un métier doivent sentir qu’ils ont une reconnaissance. Pour ceux qui travaillent dans la culture, cette reconnaissance doit venir du gouvernement. Or, les libraires ne se sentent nullement reconnus, et c’est dramatique », insiste Yvon Lachance. Mais en cette annus horribilis pour le livre, comme le dit Hervé Foulon, on est en droit de s’interroger sur le degré de reconnaissance accordé à l’ensemble du milieu. Et, tant qu’à faire, il faudrait inscrire ce questionnement dans une perspective temporelle. « Régulièrement, au Québec, le milieu fait ce constat : la situation est déplorable. On s’énerve, on obtient un chèque de 15-20 millions, de toute façon insuffisant vu le retard. Ça dure deux ans, puis on recommence. Le livre a besoin d’une politique annuelle, permanente, mais aucun gouvernement ne veut l’implanter », dit M. Foulon.
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