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Le libraire - Numéro 83
Doyens des lettres

Doyens des lettres

Par Alexandra Mignault, Les libraires & Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 19/06/2014

Parce qu’ils sont plusieurs à avoir contribué à l’essor du livre au Québec, à la richesse de la production littéraire d’ici, nous rendons hommage à ceux qui ont façonné le visage littéraire du Québec. Auteurs, éditeurs, libraires : leur parcours mérite qu’on nous en raconte l’histoire! La preuve que, quel que soit leur âge, la littérature les a rendus immortels.

Gilles Archambault
L’écrivain Gilles Archambault a créé les Éditions du Sentier (1978-1986) avec Jacques Brault et François Ricard, a travaillé à Radio-Canada, a été chroniqueur de jazz et de littérature et, surtout, a écrit une œuvre magistrale, comprenant Lorsque le cœur est sombre et Un promeneur en novembre,qui lui a valu le prix Athanase-David en 1981. L’homme se révèle dans ses dernières publications. Avec sa plume délicate et sensible, Gilles Archambault raconte la mort de sa compagne dans Qui de nous deux? Toujours en proie au vague à l’âme, l’écrivain déambule dans son quartier après la perte de l’être cher en portant un regard émouvant sur la vie dans le récit intimiste Sortir de chez soi. À 80 ans, il livre ses impressions sur le passage du temps : « Aurais-je écrit si je n’avais pas été habité par ce besoin jamais satisfait d’apaiser ma crainte devant la fuite du temps? À ces moments où l’écriture m’occupait, et à ces moments seuls, ai-je été délivré de la hantise de vieillir. »

Denise Boucher
Née en 1935, Denise Boucher, poète, auteure de chansons et écrivaine, a marqué l’histoire avec sa célèbre pièce Les fées ont soif, un classique de la dramaturgie québécoise, qui a suscité la polémique à sa sortie en 1978 et qui a été jouée en plusieurs langues. Après s’être révélée dans son autobiographie Une voyelle, Denise Boucher aborde la vieillesse dans Au beau milieu, la fin, son premier roman, publié à 75 ans. Dans une entrevue qu’elle a accordée à La Presse lors de la parution, elle témoignait de l’aventure que représente la vieillesse : « Il y a une cible, la mort, et jusque-là c’est un vol en avion dont on ne peut descendre. On ne peut pas, comme en voiture, se tasser sur le côté pour se reposer. Tu planes jusqu’à ce que ça arrête. » Un sujet auquel elle n’a pas cessé de réfléchir puisqu’elle écrira sur ce thème cet été à Petite-Rivière-Saint-François grâce à la Bourse d’écriture Gabrielle-Roy 2014, dont elle est récipiendaire.

Jacques Brault
Sa plus récente œuvre, Chemins perdus, chemins trouvés (2012),unrecueil d’essais sur l’exploration de la poésie et de la pensée, complète la trilogie amorcée avec Chemin faisant (1975) et La poussière du chemin (1989). Son apport considérable en poésie, sa carrière acclamée par des prix, ainsi qu’une renommée critique auront fait de Jacques Brault, né en 1933, un poète, romancier, intellectuel et essayiste québécois de grande qualité. Le thème de la mort, souvent présent dans sa poésie, se retrouve également dans son roman Agonie. La poésie, l’acte d’écrire et la lecture s’avèrent au cœur de sa démarche et de sa réflexion : « Car j’écris pour arriver un jour à écrire quelque chose de si invisiblement beau qu’il sera superflu de le lire. » Jacques Brault ne peut se dissocier de la poésie : « Pour moi, une vie sans perspective poétique n’est absolument pas vivable. Ni personnellement, ni collectivement. »

Jacques Godbout
« Lire, c’est la vie, parce que sans les livres je n’aurais connu du monde qu’une dimension étroite de l’humanité et une vue paroissiale de nos préoccupations. » Voilà ce qu’a déclaré l’écrivain Jacques Godbout dans la présentation de Lire, c’est la vie, un ouvrage qui rassemble ses chroniques parues dans L’actualité. Poète, romancier, journaliste, essayiste et cinéaste, cet homme de lettres, né en 1933, a d’ailleurs consacré la majeure partie de sa carrière aux livres. L’auteur des romans Salut Galarneau! et Les têtes à Papineau, lauréat de plusieurs récompenses,a cofondé la revue Liberté, en plus d’être également l’un des fondateurs de l’Union des écrivaines et écrivains québécois et d’en être le premier président. Son plus récent ouvrage, Le tour du jardin, présente des entretiens avec le sociologue Mathieu Bock-Côté où il est question de son parcours, de livres, de politique, de culture, de religion, de la vieillesse, de la vie.

Antonine Maillet
Lauréate du prix Goncourt en 1979 pour son romanPélagie-la-Charrette, l’auteure acadienne Antonine Maillet, pour qui « la vie c’est l’écriture », a été la première Canadienne à recevoir cet honneur. L’auteure de la pièce La Sagouine célèbre la langue et le patrimoine des Acadiens à travers son œuvre. Pour l’écrivaine âgée de 85 ans, le temps file : « Les décennies refoulent avec le temps, les années se compressent, les saisons se télescopent les unes dans les autres jusqu’à s’endormir en été pour se réveiller en hiver. Le Temps est un fin finaud qui vous aura à l’usure. Ou plutôt par inadvertance et inattention de votre part. Ne vous laissez pas distraire. Une longue vie, c’est très court. » Ce temps qui joue des tours, c’est justement une raison pour écrire, révèle-t-elle dans son essai Fais confiance à la mer, elle te portera : « Nous n’aurons jamais assez d’une vie pour en faire le tour. Et c’est la vraie raison d’être des créateurs. »

Claire Martin
L’écrivaine Claire Martin a été la première à annoncer la fin de la Deuxième Guerre mondiale à la radio de Radio-Canada. Elle a dû quitter ce poste d’annonceure en se mariant. Plus tard, elle raconte son enfance difficile avec un père autoritaire et violent dans son autobiographie Dans un gant de fer, « le premier ouvrage explicitement féministe en littérature québécoise ». À l’âge de 94 ans, elle confiait dans un documentaire qu’on lui a consacré, Quand je serai vieille, je rangerai mon stylo, qu’elle ne se considérait pas encore comme vieille et qu’elle ne se sentait pas seule grâce aux livres. L’écouter parler, c’est voir à travers sa sagesse, son humour, sa vivacité d’esprit, sa soif d’apprendre et son regard émerveillé qu’elle pose sur la vie. Une femme pétillante, qui a réussi son pari en célébrant son centième anniversaire en avril dernier, puisqu’elle déclarait ceci dans Le Devoir, en 2000, à propos de son plaisir d’écrire : « J’espère maintenant en avoir pour jusqu’à cent ans au moins! »

Alain Stanké
Malgré le titre de son autobiographie, Ceci n’est pas un roman, c’est ma vie!, la vie d’Alain Stanké ressemble véritablement à un roman. Celui qui considère qu’« une vie n’est pas assez » en a vécu au moins quatre : la première en Lituanie où il est né en 1934, la deuxième en Allemagne pendant la guerre, la suivante à Paris et la quatrième au Québec où il deviendra journaliste, auteur, animateur, producteur, éditeur et sculpteur. Curieux, dynamique, ouvert sur le monde, amoureux de la langue et des mots, Alain Stanké a fait sa marque comme éditeur pendant de nombreuses années; il a notamment créé les éditions La Presse (1971) et fondé les éditions Stanké (1975). Sa dernière vie le comble tellement qu’il en appréhende la fin : « Le jour où cette vie-là prendra fin, je me sentirai… mortellement blessé. Seule une vie après la mort réussirait à m’en consoler. […] je m’efforce d’“élastifier” le temps en meublant de mon mieux les jours qui me restent à vivre avec un maximum d’action, d’ardeur et d’enthousiasme. »

Bertrand Gauthier
Si le nom de la courte échelle fait aujourd’hui briller les yeux d’autant d’adultes et d’enfants, c’est notamment grâce à Bertrand Gauthier qui fonda cette maison et la dirigea durant plus de vingt ans. En plus d’y signer des séries qui trouvèrent immédiatement écho chez les jeunes (« Ani Croche », « Je suis Louna », « Les jumeaux Bulle »), il donna sa marque de noblesse à la littérature jeunesse québécoise et l’inscrivit avec force dans les habitudes des jeunes. Pour preuve, en 2013, l’Université du Québec à Montréal lui décernait un doctorat honoris causa pour souligner son importance dans l’essor de la littérature jeunesse au Québec; en 2002, c’est le prix Claude-Aubry qu’il reçoit pour sa contribution au développement et à l’essor de l’édition canadienne pour la jeunesse; en 1996, la Médaille de la Culture française et en 1995, le prix Fleury-Mesplet. Bref, les éloges sont multiples! Si un homme a voué sa vie à la littérature jeunesse, c’est bel et bien Bertrand Gauthier, qui n’a pourtant même pas encore soufflé les 70 chandelles!

Jacques Fortin
Né en 1939, à Saint-Romain, Jacques Fortin est l’homme derrière les éditions Québec Amérique, qui célèbrent cette année leur 40e anniversaire. Si l’aventure a débuté sur un coup de tête – M. Fortin, qui travaillait alors pour Nathan, fut déçu que cet éditeur refuse de publier un ouvrage québécois pédagogique auquel il croyait, et l’a alors publié lui-même –, elle continue maintenant, tambour battant. À la lecture de L’aventure. Récit d’un éditeur, on découvre que les succès ont été nombreux, mais surtout variés, afin de donner à la maison Québec Amérique la place qu’elle mérite aujourd’hui dans le panorama éditorial québécois : la publication du Matou, de Vamp, du Multidictionnaire, des Visuel (qui, notons-le, ont suivi la vague technologique avec brio), des Filles de Caleb, son association dès ses débuts avec France Loisirs, etc. « Métier étrange, mais combien fascinant, où tout, sans cesse, doit bouger, se développer, se moderniser et s’adapter pour que rien ne change de l’essentiel : le plaisir du lecteur », livre-t-il dans son autobiographie.

Alice Munro
« Lire Alice Munro, c’est à chaque fois apprendre quelque chose auquel vous n’aviez pas pensé avant », a déclaré le jury du prix Nobel de littérature en lui décernant cette haute distinction en 2013, après qu’elle a annoncé un peu plus tôt sa retraite de l’écriture. Un exploit largement mérité pour cette écrivaine qui devient à la fois le premier auteur s’adonnant essentiellement à la nouvelle à recevoir ce prix, le premier auteur canadien nobélisé (hommes et femmes confondus), ainsi que la treizième femme à accéder à ce titre enviable. Couronnée de plusieurs prix prestigieux, considérée comme le « maître de la nouvelle contemporaine », Alice Munro, née en 1931, reçoit souvent le surnom de « Tchekhov canadienne » en raison de son talent pour sonder l’âme humaine. Sa nouvelle « L’ours traversa la montagne », adaptée au cinéma sous le titre Loin d’elle, livre un portrait saisissant et bouleversant de la maladie d’Alzheimer. Si la grande dame de la littérature cesse véritablement d’écrire, sa dernière œuvre sera Dear Life, publiée en 2012 et encore inédite en français.

Monique Asselin
« Quand j’étais petite, chez ma grand-mère, il y avait plein de livres. J’aimais y aller pour y fureter.
Dans une maison où traînent des livres, il y a toujours quelqu’un qui trouve profit. Pour ma part,
j’y étais attirée comme un aimant! » Cette expérience, qui a forgé la passion de madame Asselin,
la poussera à acheter, en 1983, la librairie de Francine Beaulieu, l’épouse de Victor-Lévy Beaulieu.
Située dans Montréal-Nord, entourée d’écoles primaires et secondaires, la librairie Asselin se
spécialise en littérature jeunesse. Son fils, qui lui-même avait une librairie, s’est joint à sa mère il y a deux ans lorsqu’il a vendu son commerce. Depuis, mère et fils travaillent ensemble puisque, malgré les 83 ans de madame Asselin, elle met toujours la main à la pâte. L’augmentation du prix des livres, la concurrence déloyale des grandes surfaces, la diminution du nombre de lecteurs : voilà les défis auxquels fait face madame Asselin, qui a vu, depuis les trente dernières années, le marché du livre changer. Son souhait? Que les gouvernements se décident à mettre de l’ordre dans tout cela. Entre-temps, elle continue de lire ces romans historiques qu’elle affectionne ou ces essais sur les Guerres mondiales, et se réjouit du contact privilégié qu’elle entretient avec ses clients.

 

Crédit illustration : © Stéphane Poulin

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