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Des tourments des Antilles: prendre racine en terre étrangere

Des tourments des Antilles: prendre racine en terre étrangere

Par Katia Courteau, publié le 17/06/2009

Derrière la beauté des Antilles se dissimule un tourment, une histoire extraordinaire, qui débute par le déracinement d’hommes arrachés à leur terre natale, l’Afrique. Alors qu’ils sont embarqués à bord de navires négriers, l’esclavage, déshumanisant, opère sur eux. Au terme de leur voyage, la déroute morale que provoquent la colonisation et le pouvoir du racisme, dont Frantz Fanon a montré l’étendue dans son ouvrage Peau noire, masques blancs, ancreront les Antillais dans une identité imprécise. Cette condition sera exacerbée, au fil des siècles, par le métissage des cultures. Comment, alors, se construire une littérature? Patrick Chamoiseau, l’un des écrivains majeurs des Antilles, s’est posé cette question. Sa démarche s’inscrit dans un long processus amorcé quelques années auparavant par ses prédécesseurs qui, tous, ont exploré la question de l’identité antillaise. Une problématique qui sera au cœur des différents courants littéraires de cet archipel.

C’est ainsi qu’ «au bout du petit matin» —la citation est tirée de Cahier d’un retour au pays natal, un recueil dont l’écriture a débuté en 1939 mais qui a été publié en 1947 seulement—, on entend la voix d’Aimé Césaire interpeller le monde. D’après le père de la négritude, son peuple se doit de se rappeler ses origines africaines pour retrouver la parole disparue, volée, annihilée. Dans ce recueil de poèmes, son chef d’œuvre, Césaire, né en Martinique en 1913 et décédé en 2008, revendique avec férocité la reconnaissance d’une culture noire et la valorisation de son identité. À la fin des années 60, Édouard Glissant constate quant à lui, dans son essai intitulé Le discours antillais, que les siens souffrent des conséquences de la colonisation. Selon lui, il est primordial de révéler la singularité des Antilles, car l’antillanité est une identité plurielle qui accueille plusieurs langages.

Naissance de la créolité
La créolité, elle, apparaît au tournant des années 80-90. C’est à ce moment que nous rencontrons Patrick Chamoiseau ainsi que Raphaël Confiant et Jean Bernabé. Ils exposent leurs réflexions dans un manifeste marquant: L’éloge de la créolité; une fois de plus, on tente de comprendre l’identité
antillaise. Chamoiseau met à mal certains stéréotypes, va plus loin que le concept de négritude développé par Césaire et Léopold Sédar Senghor, qu’il considère comme appartenant à un passé révolu. C’est la diversité, à l’image du peuple antillais, qui est le moteur de la créolité, à l’instar de
l’antillanité et, en compagnie de ses complices, il soulève le fait qu’il existe différentes créolisations: martiniquaise, guadeloupé-enne et haïtienne.

C’est dans ce terreau que prennent forme les écrits de Patrick Chamoiseau, né en 1953 à Fort-de-France, la capitale de la Martinique. Son premier roman, Chronique des sept misères, remporte le prix Kléber-Haedens et celui de l’Île-Maurice. Il est suivi de plusieurs écrits de genres divers (essais, littérature jeunesse, théâtre), mais c’est avec le roman Texaco (Goncourt 1992) qu’il connaît un succès international. Entrer dans l’œuvre de Patrick Chamoiseau, c’est découvrir un réalisme merveilleux révélé par un langage somptueux, onirique. Comme l’un de ses personnages, «[il mélange] le créole et le français, le mot vulgaire, le mot précieux, le mot oublié, le mot nouveau...». Et toujours, la musicalité rythme les phrases. Le héros anonyme laissé-pour-compte par la Chronique coloniale prend la parole dans ses romans. La petite histoire devient aussi importante que l’Histoire. De cette façon, avec Texaco, l’auteur met à jour l’épopée de la Martinique et le combat d’une femme, Marie-Sophie Laborieux, qui désire sauver son quartier des affres du développement moderne et des békés (les descendants des premiers colons). Dans Biblique des derniers gestes, Chamoiseau nous entraîne dans les souvenirs de Balthazar Bodule-Jules. Âgé de quinze milliards d’années, «le vieux rebelle» vient de décider du moment exact de sa mort. Mais avant de quitter le monde des vivants, il se remémore les 727 femmes de sa vie, dont celle qui l’a élevé dans les bois, Man L’Oubliée.

En 2007, on a reproché à l’écrivain martiniquais de délaisser le créole dans son roman Un dimanche au cachot. Il n’en demeure pas moins qu’il a réussi à faire corps avec son monde en racontant l’histoire d’une petite fille terrassée par la souffrance, recluse dans une grotte. Patrick Chamoiseau est devenu un personnage de son propre roman lorsqu’on le demande sur place pour ses qualités d’éducateur, deuxième emploi qu’il occupe réellement. Il comprend alors que ce lieu obscur est une ancienne geôle où l’on enfermait les esclaves indociles jusqu’à ce qu’ils périssent; ces derniers devenaient ainsi l’exemple à ne pas suivre. En refermant le roman, comme l’auteur, nous voyons «émerger de ce cachot de merde Césaire, Fanon, Glissant, tant de poésie, tant d’écriture, tant d’exigence et de hauteur, tant de grandeur. Ils en sortent comme des spectres improbables, et, comme L’Oubliée, ils regardent autour d’eux. [...] C’est peut-être le signe même que le cachot le plus effrayant peut refléter, ou libérer, l’éclat du monde».

Cette beauté en toute chose, cet éclat du «Tout-monde», Patrick Chamoiseau excelle à les montrer dans son dernier roman, Les neuf consciences du Malfini. Un rapace convaincu de sa supériorité découvre l’existence insoupçonnée des colibris et réapprend à voir le monde. «À mesure que je fixais longtemps des choses infimes, j’en découvrais d’autres, encore plus infimes, et à chaque stade de petitesse de nouveaux horizons s’ouvraient dans la petitesse même... Cela n’avait pas de sens. J’en étais pétrifié», y lit-on. Patrick Chamoiseau, ce «marqueur de paroles», a laissé une empreinte dans son époque et poursuit sa tâche, encore aujourd’hui, pour notre plus grand bonheur.

Plusieurs autres écrivains ont marqué la littérature antillaise, des femmes aussi, dont Gisèle Pineau, Simone Schwarz-Bart et Maryse Condé. Plus près de nous, Dany Laferrière, né à Port-au-Prince en Haïti, arrivé à Montréal en 1976, qualifie son œuvre d’«auto­biographie américaine». Il en va de même pour ses deux magnifiques albums jeunesse publiés aux Éditions de la Bagnole, où il raconte son enfance passée auprès de sa grand-mère Da. La beauté d’Haïti est partout dans ses textes et dans les illustrations époustouflantes de Frédéric Normandin. Je suis fou de Vava a obtenu le Prix littéraire du Gouverneur général 2006, et La fête des morts, paru cette année, ne mérite pas moins.



Bibliographie :
Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon, Points, 194 p. | 11,95$ Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire, Guérin Éditeur, 106 p. | 17,35$ Le discours antillais, Édouard Glissant, Folio, 848 p. | 22,95$ Éloge de la créolité, Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, Gallimard, 128 p. | 28,50$ Chronique des sept misères, Patrick Chamoiseau, Folio, 282 p. | 14,95$ Texaco, Patrick Chamoiseau, Folio, 504 p. | 17,95$ Biblique des derniers gestes, Patrick Chamoiseau, Folio, 870 p. | 22,95$ Un dimanche au cachot, Patrick Chamoiseau, Folio, 328 p. | 14,95$ Les neuf consciences du Malfini, Patrick Chamoiseau, Gallimard, 242 p. | 31,95$ Je suis fou de Vava, Dany Laferrière (texte) et Frédéric Normandin (ill.), De la Bagnole, 44 p. | 19,95$ La fête des morts, Dany Laferrière (texte) et Frédéric Normandin (ill.), De la Bagnole, 44 p. | 21,95$ Cent poèmes, d’Aimé Césaire, Omnibus, 316 p. | 54,95$ Récemment parue, une magnifique édition illustrée (photos, peintures, dessins) de la poésie d’Aimé Césaire établie par Daniel Maximin, un auteur natif de la Guadeloupe à qui le père de la négritude a confié le soin de coordonner l’édition de ses œuvres.

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