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Les libraires - Numéro 111
Des incontournables du genre

Des incontournables du genre

Par Isabelle Beaulieu et Alexandra Mignault, publié le 04/02/2019

CLARICE LISPECTOR (1920-1977)
« J’écris en amateur et je tiens à continuer ainsi », a dit celle qui en son pays, le Brésil, est considérée comme une des meilleures écrivaines du XXe siècle. C’est que Clarice Lispector voulait conserver une totale liberté avec l’écriture, sans créer d’attentes, ni envers elle-même ni chez les autres. C’est ainsi qu’elle nous offre romans et littérature jeunesse, mais aussi plusieurs nouvelles dont émane une fibre humaine étonnante. Les éditions Des femmes ont réuni en un seul volume les quatre-vingt-cinq écrits brefs qu’a brillamment composés Lispector. Simplement titré Nouvelles, ce livre montre une force introspective qui est sans cesse à l’affût de la nature des choses. L’auteure se fait un devoir de mener la pensée plus loin, dévoilant des nuances sensibles, clairvoyantes et originales. N’ayant jamais craint la marge, Clarice Lispector a respecté jusqu’au bout son désir d’indépendance, ce qui a donné à son travail d’écriture une valeur d’authenticité unique.

 

RAYMOND CARVER (1938-1988)
Ce nouvelliste américain est parmi les écrivains les plus connus et reconnus pour ce genre. Il n’a pourtant pas écrit uniquement de la nouvelle, il est aussi l’auteur de recueils de poésie et d’essais, mais son talent pour la brièveté et l’intensité a marqué les esprits. Son style est parfois décrit comme « minimaliste » étant donné la simplicité de ses récits, calqués sur la vie ordinaire. Ses histoires oscillent entre comédie et tragédie. Il dissèque l’âme humaine et la vie, mettant souvent en scène des personnages banals ou sans ambition, englués dans le quotidien. Carver a entre autres offert les recueils suivants : Tais-toi, je t’en prie, Parlez-moi d’amour, Les trois roses jaunes, Qu’est-ce que vous voulez voir? et Les vitamines du bonheur, peut-être le titre le plus remarqué de Carver. Le recueil Neuf histoires et un poème, qui a inspiré le film Short Cuts de Robert Altman, vient d’être réédité chez L’Olivier.

 

EDGAR ALLAN POE (1809-1849)
Les Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe le sont à plusieurs égards. D’abord, elles renferment des éléments singuliers qui revêtent une trame policière ou d’horreur, un filon fantastique ou d’aventure, ce qui les écarte d’emblée du récit quotidien. Mais ensuite parce qu’elles sont ficelées de manière si parfaite que l’on peut les qualifier de peu banales. C’est le poète Charles Baudelaire qui s’occupa de leur traduction française, ainsi que des Nouvelles histoires extraordinaires et Histoires grotesques et sérieuses, et qui par le fait même nous les fit découvrir. Si la mort est souvent au coeur de l’oeuvre de Poe, elle est apprêtée avec poésie et philosophie. La teneur sombre des nouvelles tient à l’angoisse que l’humain connaît face aux tourments de son esprit et devant l’éventualité de sa propre finalité. Le pouvoir d’évocation de Poe en a fait un précurseur dans le domaine du texte court et des lettres américaines.

 

JULIO CORTÁZAR (1914-1984)
On peut trouver l’intégralité des textes brefs de Julio Cortázar dans Nouvelles, histoires et autres contes. L’auteur argentin fait preuve d’une audace de l’imagination qui nous conduit aux limites du vraisemblable. On définit son style comme faisant partie du réalisme magique, c’est-à-dire dont l’action se passe dans un cadre réaliste tout en introduisant un aspect évoquant le merveilleux ou le surnaturel, explorant ainsi tout ce qui découle du mystère et de l’incompris. Il contourne les chemins habituels et fait prendre à l’esprit un itinéraire nouveau qui l’oblige à réinventer sa façon d’appréhender le monde. Décontenancé, le lecteur peut se trouver en face d’un personnage qui changera d’identité ou sera projeté dans un embouteillage où les passagers recréent une société grâce à un changement de temporalité. Les structures parfois complexes du récit évitent la confusion grâce à l’habileté exceptionnelle de Cortázar qui fait se tenir ensemble les éléments de l’intrigue. Tel un maître qu’il incarne tout à fait, l’écrivain parvient à nous faire passer de l’autre côté du miroir.

 

ANNIE SAUMONT (1927-2017)
Si l’écriture de la nouvelle est un art, l’auteure française Annie Saumont en a raffiné l’exécution jusqu’à être qualifiée de reine du genre, mais elle est plutôt méconnue. Pourtant, on dénombre quelque 300 nouvelles dans sa bibliographie et il suffit d’en lire quelques-unes pour se rendre compte du prodigieux de sa plume. Parmi la trentaine de recueils qu’elle a publiés, on trouve Quelques fois dans les cérémonies qui lui a valu le prix Goncourt de la nouvelle et Un soir, à la maison pour lequel elle a remporté le Prix de la nouvelle de l’Académie française. En quelques pages, l’écrivaine réussit à construire un univers entier qui attrape son lecteur dès la première phrase pour ne le relâcher qu’au dernier mot. Sans complaisance, c’est avec un style acéré qui n’hésite pas à user parfois d’ironie qu’elle profile ses histoires. Il faut lire Annie Saumont, ne serait-ce que pour rendre justice à son talent.

 

JORGE LUIS BORGES (1899-1986)
À part des incursions du côté de l’essai et de la poésie, le célèbre écrivain argentin Jorge Luis Borges, figure majeure de la littérature, se consacre presque exclusivement à la nouvelle. Ses oeuvres sont considérées comme des classiques de la littérature du XXe siècle. Parmi ses recueils marquants, nommons Le livre de sable, L’aleph, Le livre des êtres imaginaires, Le rapport de Brodie, et surtout Fictions, comprenant la nouvelle « La bibliothèque de Babel », qui expose une bibliothèque aux propriétés étranges. Ses nouvelles flirtent d’ailleurs souvent avec la littérature fantastique ou le réalisme magique. Borges invente des mondes, des labyrinthes, des jeux de miroirs et crée un ordre avec le chaos. Écrivain hors norme à l’univers singulier, il considérait la littérature comme un terrain d’évasion, d’absolu et d’infini, proclamait être « de ceux qui veulent changer l’imaginaire ».

 

ALICE MUNRO (1931-)
Cette grande dame de la littérature, qui a écrit quatorze recueils de nouvelles, notamment Trop de bonheur, Du côté de Castle Rock, Fugitives, Les lunes de Jupiter et La danse des ombres, et un seul roman, a reçu le prix Nobel de littérature en 2013, devenant la première auteure s’adonnant essentiellement à la nouvelle — ainsi que la première écrivaine canadienne et la treizième femme — à recevoir cette récompense. Le jury du prix Nobel dira d’ailleurs qu’elle est « la souveraine de l’art de la nouvelle contemporaine ». Couronnée de plusieurs prix prestigieux, Alice Munro est considérée comme la « Tchekhov canadienne » en raison de son talent pour sonder l’âme humaine. Sa nouvelle « L’ours traversa la montagne », adaptée au cinéma sous le titre Loin d’elle, propose un portrait bouleversant de la maladie d’Alzheimer. Sa dernière oeuvre, Rien que la vie, rassemblant aussi des nouvelles, ausculte toujours l’existence humaine avec finesse.

 

GUY DE MAUPASSANT (1850-1893)
Cet écrivain et journaliste littéraire français a laissé derrière lui une oeuvre marquante, comprenant entre autres les romans Une vie, Bel-Ami et Pierre et Jean, mais aussi de nombreux recueils de nouvelles, tels que Boule de suif, Contes de la bécasse, Clair de lune et Le Horla. On attribue souvent son époque à celle de l’essor de la nouvelle. D’ailleurs, la plupart des romanciers de l’époque en écrivaient (Balzac, Flaubert, Zola, etc.). Maupassant, tout comme le dramaturge Anton Tchekhov, a écrit abondamment dans les journaux pendant près de quinze ans, publiant plus de 300 nouvelles. Son recueil La parure regroupe trois nouvelles qui peuvent servir d’exemples de maîtrise de la nouvelle quant au souci du détail, à la construction du récit ainsi qu’à l’art de la chute. On peut retrouver l’intégralité de ses contes et nouvelles dans la collection « Quarto » (Contes et nouvelles, Gallimard).

 
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