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De l’Hexagone au monde entier, une conquête du livre québécois

De l’Hexagone au monde entier, une conquête du livre québécois

Par Elsa Pépin, publié le 14/04/2009
S’il est un sujet sensible auprès des Québécois, c’est bien celui de leurs rapports avec la France, et ce, depuis la colonisation. Il fut un temps où la mère patrie faisait figure d’autorité, surtout dans le domaine des arts et de la littérature. Or, si les auteurs québécois des années 1960 publiaient en France pour obtenir une crédibilité, qu’en est-il aujourd’hui? Notre littérature est jeune, soit, mais l’édition québécoise prend de l’expansion, et certains cas de figure prouvent qu’il est désormais possible de faire sa place dans un marché dix fois plus grand que le nôtre, voire sur la planète tout entière.
Nous avons enquêté auprès d’éditeurs québécois et de certains de leurs homologues français afin de faire le point sur l’état de nos relations dans le milieu du livre, tant au point de vue commercial qu’intellectuel. Afin de mieux saisir les enjeux de ces rapports, nous avons dressé un portrait des relations d’affaires qui s’établissent entre la Belle Province et l’Hexagone, tout en restant attentive aux motivations qui poussent des éditeurs et des auteurs d’ici à vouloir s’implanter dans le marché du livre français. Nous avons aussi tenté de comprendre pourquoi certains livres attirent les éditeurs français alors que d’autres pas, et de tracer un portrait des répercussions du succès du livre québécois en France.

Entre fantasme et réalisme, publier ou vendre des livres en France continue à nourrir l’ambition des Québécois, mais la situation a évolué, et il existe désormais diverses façons de pénétrer le marché étranger. Portait d’une conquête tous azimuts.

David contre Goliath
La France est un territoire attrayant, non seulement du fait de l’envergure de son bassin de population, mais aussi à cause de sa longue tradition littéraire et de l’effervescence du milieu du livre. Brigitte Bouchard, fondatrice des Allusifs, y connaît quelque chose, avec la moitié de ses ventes effectuées en France. Selon elle, l’Hexagone a l’avantage d’être une plaque tournante de la littérature: tous les éditeurs étrangers passent à Paris. Avoir une visibilité en France aiderait donc à se faire connaître à l’international. Pourtant, selon Antoine Tanguay, directeur des éditions Alto, publier en France n’est pas synonyme de réussite, parce que ça ne s’accompagne pas forcément d’une reconnaissance réelle. L’auteur peut facilement se noyer dans la masse.

De l’avis de Luc Roberge, directeur général de Québec Amérique, qui doit sa renommée internationale au Dictionnaire visuel, vendu à plus de 8 millions d’exemplaires (35 langues, 100 pays), «le marché français est un des plus difficiles et exigeants. Les Français ont un sentiment d’autosuffisance et une vision colonialiste [du Québec]. Ils ne veulent pas que les Québécois leur disent comment faire un dictionnaire!». Attirant, certes, ce marché est néanmoins saturé avec, en moyenne, 700 nouveautés deux fois par année. «Ce n’est jamais acquis. Même si les Français aiment un livre, ils peuvent détester le suivant et tout est à recommencer», note Brigitte Bouchard. Ils sont critiques et n’ont pas besoin de nous, en somme.

Arnaud Foulon, directeur général des éditions Hurtubise, indique que l’ampleur du marché provoque une concurrence féroce et des coûts de promotion exorbitants. Les moyens à déployer pour percer en France sont souvent démesurés pour les éditeurs québécois. Pour eux, il faut «accompagner» le livre, établir un contact direct avec les éditeurs français, mais aussi avec les libraires et les journalistes.

Brigitte Bouchard a donc décidé, après quelques années de vaches maigres, de mandater une attachée de presse en France: «Ça prend une antenne là-bas, parce qu’on est sollicités tous les jours. Pour être remarqué, il faut jouer dans la cour des grands. Si tu n’as pas les moyens de ton adversaire, tu as juste ta volonté, tes convictions.»

Guy Saint-Jean Éditeur a aussi embauché une attachée de presse en France au début des années 1990. Son salaire? 5 000$ par ouvrage! Les éditions Modus Vivendi, qui publient énormément de livres pratiques en France, nous apprend Isabelle Jodoin, directrice commerciale, ont aussi une équipe de diffusion sur place. Mais faute de pouvoir se payer un attaché de presse en France, plusieurs éditeurs
québécois optent pour des partenariats avec les éditeurs français.

Les différents partenariats
La coédition est, en théorie, l’entente la plus intéressante pour les éditeurs. Il s’agit d’un vrai partage des risques. Dans le cas d’une coproduction, le nom des deux parties se retrouve sur la couverture. Michel Tremblay, Antonine Maillet et Aki Shimazaki font partie des rares auteurs qui bénéficient de cette entente entre Leméac et Actes Sud, établie il y a vingt-cinq ans. «Le partenariat s’est fait après des expériences de distribution décevantes en France», explique Lise Bergevin, directrice générale chez Leméac. Un même livre distribué en France sous l’étiquette Leméac se vend mieux, en effet, une fois édité chez Actes Sud, car d’après elle «le public accorde une crédibilité à un éditeur». Quant à Françoise Nyssen, présidente d’Actes Sud, cette dernière croit que la coédition permet une plus grande pénétration du marché, une diffusion plus large et éclairée dans un sens comme dans l’autre. Les éditions du Boréal, elles, coéditent L’état du monde avec La Découverte, mais font surtout affaire avec Le Seuil. À la suite du succès de La petite fille qui aimait trop les allumettes, Gaétan Soucy s’est vu proposer une coédition par la maison de la rue Jacob, à Paris. «Les ententes entre Boréal et Le Seuil sont basées sur des rapports humains, une confiance littéraire et une complicité de longue date», explique Bertrand Visage, romancier mais aussi directeur littéraire du Seuil.

La majeure partie du temps, la coédition produira deux livres, avec deux étiquettes, et chaque éditeur gardera le monopole de la distribution sur son territoire. Luc Roberge pense qu’on «laisse croire aux auteurs que le livre va se vendre en France, mais souvent, il n’est même pas disponible. Dans les faits, ce sont les Français qui accaparent le marché québécois».

Fabrice Piault, rédacteur en chef adjoint de Livres Hebdo, un magazine professionnel hebdomadaire français publié par Électre, explique que «les éditeurs français refusent souvent de partager le marché, car ils ne veulent pas céder la distribution sur le sol québécois».

Les politiques de la coédition commandent pourtant que l’éditeur distribue le livre sous sa marque, sur son territoire. La résistance des éditeurs français décourage certains de leurs homologues québécois, qui optent pour la cession de droits. Cela permet à nos auteurs de bénéficier de la visibilité des grandes maisons d’édition françaises, qui occupent un espace privilégié dans les librairies, mais aussi de réduire leurs coûts de transport. Isabelle Gagnon, directrice de la Librairie du Québec à Paris et de Distribution du Nouveau Monde (DNM), déplore que dès qu’un livre québécois a un potentiel de vente en France, les droits sont vendus à un éditeur français. D’après elle, cela fait diminuer les ventes pour l’édition québécoise.

Les Français n’étant fréquemment pas intéressés, la cession de droits demeure une entreprise difficile pour les éditeurs québécois, qui peuvent néanmoins diffuser eux-mêmes un livre par l’intermédiaire d’un distributeur français. Le Groupe Librex, par exemple, est distribué par Interforum. Boréal est distribué par Volumen, à l’instar de Guy Saint-Jean Éditeur.

Ces distributeurs, qui ont un service de presse gèrant l’envoi d’exemplaires aux journalistes et qui disposent de bons moyens de promotion, n’auront pourtant jamais l’autorité d’une grande maison française.

Les entraves à l’exportation
D’après la plupart des professionnels consultés, le principal obstacle à l’exportation du livre québécois en France est la diffusion, qui exige des moyens de plus en plus importants à cause des fusions d’éditeurs, notamment, qui remodèlent l’échiquier. «L’édition devient une machine économique dirigée par de grands financiers, qui sont plus prudents, estime Hélène Derome, directrice littéraire à La courte échelle. Les préoccupations commerciales sont plus présentes qu’auparavant. Les grands groupes veulent des
best-sellers à tout prix et achètent de plus en plus de livres anglo-saxons, des valeurs considérées comme sûres.»

DNM offre aux éditeurs québécois, par l’intermédiaire de la Librairie du Québec à Paris, un moyen de rendre disponibles leurs ouvrages en France, mais ne peut cependant pas en faire la promotion. «Pour vendre des livres, il faut passer par les médias et ce n’est pas facile», explique Isabelle Gagnon, qui se désole du peu d’auteurs de chez nous qui jouissent d’une couverture médiatique. À cet égard, Normand Baillargeon a réussi un exploit en France grâce à une réception critique exemplaire. Son Petit cours d’autodéfense intellectuelle (Lux Éditeur) a été remarqué par le Monde diplomatique et Daniel Mermet, une star du journalisme français. Il n’en fallait pas moins pour que l’essai fasse un tabac et qu’il s’écoule à plus de 40 000 exemplaires.

Selon Pascal Assathiany, qui connaît bien les deux marchés pour avoir vécu en France avant de devenir
directeur littéraire chez Boréal, le problème est d’ordre culturel et commercial. Ainsi, la langue québécoise a des tonalités différentes, et notre marché répond aussi à des règles différentes. On a beau dire que notre langue doit garder sa couleur, certains de nos mots sont tout simplement inconnus des Français. Pierre Bourdon, directeur des Éditions de l’Homme, abonde dans le même sens: «Nos livres ne sont pas adaptés pour la France, comme c’est le cas pour les livres étrangers1.» Ainsi, les ouvrages canadiens-anglais réussissent souvent mieux, parce que les traductions correspondent à la réalité, linguistique en particulier, des lecteurs français. «Il faut adapter les livres pour leur marché», explique Louise Loiselle, directrice de Flammarion Québec. À la di Stasio, le best-seller de Josée di Stasio, a ainsi été réintitulé Si simple, si bon pour l’édition imprimée par la maison mère, Flammarion. Hélène Derome, directrice de La courte échelle, perçoit également la France comme un marché étranger, et non comme un voisin familier. «Il est faux de croire que la France est notre marché d’exportation naturel grâce à la langue», ajoute Pierre Bourdon. Selon lui, en effet, les Québécois sont beaucoup plus proches de la réalité du Canada anglais.

Pourtant, l’Association pour l’exportation du livre canadien confirme que, parmi les ventes de titres québécois réalisées en France en 2006 et qui totalisent environ 10,5M$, 8 M$ sont attribuables aux publications vendues telles quelles, contre environ 1M$ à la cession de droits et 1M$ aux auteurs étrangers. Comme quoi le livre québécois se vend tout de même bien dans sa version originale!

Les bons vendeurs québécois
Comment déterminer qu’un livre possède le potentiel pour séduire la France? Louise Loiselle possède une longue expérience, ayant travaillé quatorze ans chez Stanké avant de fonder les éditions Flammarion Québec en 1998, qui publient une vingtaine de titres par année. «On est tous à la recherche du moule, mais c’est dans l’originalité que ça marche, dans les approches qui se distinguent. Les formules gagnantes s’essoufflent. De plus, les réussites sont basées sur la confiance et lorsque les gens changent de poste, il faut tout reprendre à zéro.»

Il y a aussi des chasses gardées dans le milieu du livre français. Il est difficile de rivaliser avec Larousse dans le domaine des dictionnaires, par exemple. Pourtant, Québec Amérique a réussi à imposer son Dictionnaire visuel. Il s’agit souvent de trouver une nouvelle approche, de combler un manque. Selon Pascal Assathiany, du Boréal, l’édition nord-américaine (ce qui inclut bien sûr le Québec) est à l’avant-garde du livre pratique.

Les Éditions de l’Homme, qui cumulent de très bonnes ventes en France, y ont ouvert un bureau et élaboré un catalogue international, spécialisé dans les sciences humaines, «un genre qui répond aux besoins du marché français, explique Pierre Bourdon, vice-président à l’édition. Nous amenons des auteurs québécois en France et des auteurs français au Québec».

Louis-Frédéric Gaudet, de Lux Éditeur, a aussi conquis un milieu spécifique, celui du livre politique. «Lux se positionne à mi-chemin entre les traditions universitaires française et anglo-saxonne», explique l’éditeur, qui croit que cette «pensée hybride» répond au besoin de renouvellement d’une France intellectuellement sclérosée. Isabelle Gagnon confirme, elle, que les meilleurs vendeurs en France sont les livres pratiques et de sciences humaines.

«Nous avons une bonne réputation parce que nous sommes moins théoriques que les Français, qui
ont souvent la manie de tout intellectualiser», indique-t-elle. Notre approche plus pragmatique constitue
manifestement un atout. À preuve, Librex vend très bien La santé par le plaisir de bien manger, des Dr. Béliveau et Gingras, repris là-bas par Solar. Flammarion Québec a pour sa part vendu à J’ai lu Les secrets de la vitalité de Nicole Gratton et Guérir sans guerre de Johanne Ledoux. Quant aux «bons vendeurs en France de Bayard Canada, révèle Gilda Routy, directrice générale, [ce] sont des livres de croissance personnelle et de religion.»

Hélène Derome, de La courte échelle, affirme que nous sommes également à l’avant-garde du roman adolescent. «On y aborde des thèmes contemporains de façon plus directe, explique-t-elle. [Les jeunes] ont besoin de ce genre de littérature.» Ce ton parfois cru peut, en revanche, rebuter certains lecteurs habitués à une vision plus conservatrice de la littérature jeunesse.Précisons aussi que depuis «Harry Potter», la fantasy et le fantastique se sont acquis un public, adolescent et adulte, des plus fervents. Dans ce domaine, les Éditions de Mortagne ont vendu les droits de la série «Les chevaliers d’Émeraude» d’Anne Robillard aux éditions Michel Lafon. Même scénario avec la saga «Amos d’Aragon» de Bryan Perro.

Isabelle Gagnon, faisant référence aux livres du Quartanier, de La Pastèque, d’Héliotrope et du Marchand de feuilles, remarque depuis dix ans une nette amélioration de l’édition québécoise, plus exportable et de meilleure qualité. Elle confirme cependant que la visibilité dans les médias compte pour beaucoup dans le succès d’un livre. En témoigne la percée fulgurante dans sa librairie du Petit cours d’autodéfense intellectuelle de Normand Baillargeon. Selon Carole Boutin, directrice des droits dérivés chez Groupe Librex, Raphaëlle Germain (Soutien-gorge rose et veston noir) est l’exemple d’une
auteure qui s’exporte bien parce qu’elle est à l’aise avec les médias. Gin tonic et concombre, son
deuxième roman publié chez Libre Expression, vient d’ailleurs d’être acheté par les Presses de la Cité.

Le succès des livres québécois en France est une histoire de «cas par cas», selon Pascal Assathiany:
«Le succès à l’étran­ger passe par la sensibi­lité littéraire de deux personnes, la rencontre de deux subjectivités. Les éditeurs n’ont pas tous le même goût.» Ainsi, si Marie-Sissi Labrèche est publiée en Allemagne, c’est parce que quelqu’un a aimé ses livres. Sa popularité au Québec n’y est pour rien.

L’image du Québec
Dans les années 1960-1970, Réjean Ducharme, Anne Hébert, Michel Tremblay et Antonine Maillet2 ont séduit la France, mais depuis, l’image du Québec s’est transformée. Selon Lise Bergevin, directrice chez Leméac, notre littérature est moins folklorisée aujourd’hui, ce qui contribue à notre succès. Philippe Garnier, éditeur chez Denoël, pense aussi que «l’image de la littérature québécoise n’est plus liée à un terroir ou à un folklore». Avec Un dimanche à la piscine à Kigali, Gil Courtemanche a par exemple permis de jeter un nouvel éclairage sur le Rwanda, un regard détaché du sentiment de culpabilité ressenti par les Français. Ce roman, d’une qualité hors du commun selon l’éditeur, est loin de notre folklore.

Pour d’autres, nous sommes moins séduisants du fait que nous sommes moins exotiques. «Nous avons tous les inconvénients d’une littérature étrangère pour la France, pense Pascal Assathiany. Nous n’avons ni le réseau pour appuyer le livre, ni la reconnaissance de départ des auteurs français, ni le prestige “exotique” d’une littérature étrangère.» Il est en effet souvent plus facile de faire traduire un livre en Italie ou en Europe centrale que de le coéditer en France, soutient l’éditeur. «Le Québec est malheureusement moins exotique que l’Afrique ou les Antilles, renchérit Bertrand Visage, directeur littéraire du Seuil. Vous êtes des étrangers, mais aussi nos cousins germains.» Ainsi, la littérature québécoise est familière, mais pas totalement assimilable. Françoise Nyssen, présidente d’Actes Sud, n’est pas d’accord avec l’idée que les Québécois souffrent de leur manque d’exotisme. Selon elle, «un livre de qualité passera, peu importe son origine. Mais il faut bien le travailler».

Nicole Saint-Jean, de Guy Saint-Jean Éditeur, et Gilda Routy, directrice commerciale de Bayard Canada, trouvent que les Français sont moins chauvins qu’auparavant. «Si un livre québécois ne se vend pas en France, ce n’est pas à cause de leur manque d’intérêt, mais souvent par manque de moyens des éditeurs québécois», avance Nicole Saint-Jean.

Mélanie Vincelette, directrice du Marchand de feuilles, est moins optimiste. «La littérature québécoise reste inconnue en France, où l’on tarde à reconnaître les écrivains de la périphérie, croit-elle, au contraire des Britanniques, qui ont depuis longtemps tourné leur attention vers les écrivains du Commonwealth et de leurs anciennes colonies. Les Français ont du mal à célébrer la littérature qui n’est pas produite dans le 7e arrondissement de Paris», ironise-t-elle. Antoine Tanguay, des éditions Alto, s’inquiète pour sa part du peu d’attention qu’on porte à des passerelles comme le prix France-Québec. «Christine Eddie vient de remporter ce prix pour Les carnets de Douglas, mais personne ou presque, ici, n’en a parlé», regrette l’éditeur.

Hors des sentiers battus
L’espoir d’une amélioration de nos relations avec la France se situe peut-être du côté des petites maisons d’édition, florissantes au Québec. Ces dernières valorisent de nouvelles approches du marché et évitent certains écueils des échanges à grande échelle. Et plutôt que de brandir le drapeau national, les éditeurs de la relève construisent leurs catalogues sur la qualité des auteurs. «Les éditeurs de la relève n’ont pas le même point de vue que l’ancienne génération, qui s’est battue pour s’introduire dans le marché français, juge Antoine Tanguay. On ne doit pas souffrir du lieu d’où on vient». Éric de Larochellière est également d’accord avec cette idée. Sa maison d’édition, Le Quartanier, publie des auteurs québécois et français et a fait sa place dans le milieu du livre expérimental français, grâce à son travail acharné sur le terrain.

«Il va bientôt y avoir un changement de garde en France, car les éditeurs vieillissent», mentionne Luc Roberge. La nouvelle génération est en effet naturellement ouverte à plus d’échanges, comme le croit Florence Noyer, des éditions Héliotrope.

«À l’ère de l’Internet, dit-elle, il faut que les textes circulent, que la littérature voyage.» Brigitte Bouchard a compris cela en 2001 en fondant Les Allusifs, dont le catalogue est essentiellement constitué d’auteurs étrangers. Il s’agit là d’une réussite exceptionnelle pour un éditeur québécois en France, une réussite qui a permis à des auteurs comme Sylvain Trudel et Pan Bouyoucas de se faire connaître. Ces derniers demeurent d’ailleurs les meilleures vendeurs de la maison, nous apprend l’éditrice.

Florence Noyer privilégie aussi l’ouverture sur le monde. Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis a été acheté par Sabine Wespieser, une petite maison d’édition française qui a vendu à Héliotrope Sur le sable, de Michèle Lesbre: les deux éditrices établissent des passerelles. Florence Noyer juge que le rapport entre la France et le Québec était beaucoup plus déséquilibré auparavant. Aujourd’hui, les éditeurs indépendants défendent un même idéal de qualité et croient qu’une nouvelle ère d’échanges entre la France et le Québec va peut-être s’ouvrir. «Nous visons de vrais partena­riats intellectuels, éditoriaux et commerciaux à long terme», se réjouit-elle. À son avis, l’époque où il fallait défendre la littérature nationale a fait son temps. Aujourd’hui, il faut donner une vraie voix à la littérature contemporaine et défendre des textes.

Louis-Frédéric Gaudet, de Lux Éditeur, qui se spécialise dans les textes politiques de gauche, défend aussi les échanges bilatéraux: «Plutôt que d’envi­sager la collaboration uniquement en termes
d’exportation, nous reprenons des projets, nous rachetons des livres français.» Lux a ainsi fait des acquisitions très intéressantes auprès de grands éditeurs, dont un texte de Noam Chomsky. Antoine Tanguay défend aussi le Québec en tant qu’acheteur: la moitié du catalogue d’Alto est constitué de fictions de langue anglaise, choisies pour leur qualité puis traduites en français. L’éditeur a publié Une brève histoire du tracteur en Ukraine de Marina Lewycka, dont il a vendu les droits aux Éditions des Deux Terres, ainsi que cinq romans de la Canadienne anglaise Margaret Laurence, acquis par l’éditrice française Joëlle Losfeld. Selon lui, les livres les plus vendeurs en France possèdent un caractère international comme Les carnets de Douglas de Christine Eddie, acquis par Héloïse d’Ormesson qui, après avoir roulé sa bosse chez Flammarion et Denoël, a ouvert sa propre maison d’édition en 2004. Son catalogue est à moitié étranger et à moitié français. «Je publie des coups de cœur. J’ai un réel plaisir à nouer des liens avec des confrères. Ça fonctionne grâce aux démarches individuelles», précise-t-elle.

Optimiste, Antoine Tanguay reconnait que les relations entre éditeurs s’humanisent et que «chaque livre doit faire son petit bonhomme de chemin». Il y a dans cette philosophie un réalisme et une humilité qui sont peut-être les composantes nécessaires d’une saine relation avec la France. Plutôt que de vouloir conquérir le marché du livre français en héros, les petits éditeurs défrichent à l’échelle humaine, avec l’espoir de se tailler une place honnête dans la durée. «Il ne faut pas fantasmer la France comme un marché sans menta­­lité et sans goût, croit Éric de Larochellière, mais plutôt établir un dialogue basé sur les connivences intellectuelles.

Le livre québécois dans la mire des Français
La France s’intéresse-t-elle à nos auteurs et quelle perception en a-t-elle? Les Québécois souffrent-ils réellement d’un certain protectionnisme français? En interrogeant plusieurs grands éditeurs français, nous avons remarqué qu’ils connaissent peu les auteurs et les éditeurs québécois actuels. En revanche, les éditeurs indépendants considérés comme moins importants semblent voir d’un bon œil notre paysage littéraire.

Le Québec représente sans contredit un marché intéressant pour les Français. Michel Lafon fait partie des rares éditeurs français qui s’intéressent de près à notre littérature. Il fréquente le Québec depuis trente ans et mise autant sur la vente des auteurs québécois en France que sur celle des auteurs français au Québec. Il a ouvert un bureau à Montréal pour distribuer ses livres et, en quatre ans, son chiffre d’affaires au Québec est passé de 500 000$ à 3M$. «Il y a des valeurs sûres au Québec», avance celui qui a acheté les droits des séries «Amos d’Aragon» de Bryan Perro et «Les Chevaliers d’Émeraude» d’Anne Robillard, ainsi qu’Un petit pas pour l’homme de Stéphane Dompierre. Michel Lafon a aussi pu­blié, sans passer par le Québec, Vous qui croyez me posséder du Montréalais Denys Richard, qui a connu un très bon succès en Europe. Fait intéressant, les «Chevaliers d’Émeraude» n’avaient reçu qu’un modeste accueil en France jusqu’à ce que Michel Lafon fasse redessiner la couverture par Patrice Garcia, très connu là-bas, organise une tournée nationale pour l’auteure et boucle des entrevues avec les médias. Le résultat est révélateur: cinq des livres d’Anne Robillard sont passés dans les dix meilleures ventes en France (860 000 exemplaires). «La France a besoin d’une grosse machine promotionnelle pour vendre un livre», explique l’éditeur, qui ne cache pas avoir investi plus de 300 000$ pour Anne Robillard!

La spécificité québécoise
À la question de savoir s’il y a dans notre littérature des traits spécifiques qui attirent les éditeurs français, plusieurs répondent qu’ils ne choisissent pas un livre pour son origine géographique, mais pour la qualité du texte, de l’écri­ture. Ils reconnaissent toutefois dans notre littérature des traits originaux, une sensibilité qui nous est propre. Michel Lafon parle d’une «bouffée de pureté»: «Il y a une fraîcheur très nord-américaine dans la littérature québécoise. Vous dites des choses qu’on n’ose pas dire en France», qualifiant Stéphane Dompierre de «révolutionnaire».

«Ce qui plaît chez les Québécois, c’est la sincérité et la qualité de l’écriture», affirme Alain Carrière, éditeur chez Anne Carrière, mais aussi ancien éditeur chez Robert Laffont. Aux yeux de Bertrand Visage, du Seuil, notre littérature est indéniablement nord-américaine par le mode de vie qu’elle met en scène et son rapport à la sexualité. Celui qui a publié Nelly Arcan affirme que «les auteurs québécois sont des écrivains à fleur de peau et à cœur ouvert». Il oppose notre émotivité, notre sensibilité, à la cérébralité française. Même chez Gaétan Soucy, qu’il qualifie d’«extrêmement atypique», il trouve «quelque chose de québécois, d’irrationnel, proche du conte, difficile à transmettre dans la cérébralité française».

«Souvent, on ne peut pas dire que les auteurs sont québécois, pense Héloïse d’Ormesson. Ils ne sont pas très éloignés des références françaises, mais il y a un écart qui séduit les Français». Les carnets de Douglas de Christine Eddie est selon elle représentatif, car «l’auteure est à la fois universelle, francophone et québécoise». Toujours d’après l’éditrice, notre langue attire les Français parce qu’elle est «une musique familière, mais aussi singulière et originale. Le charme du connu et de l’inconnu».

Plusieurs éditeurs français disent re­cher­cher des auteurs ouverts sur le monde, universels. Manuel Carcassonne, direc­teur littéraire chez Grasset, remarque qu’après une période de la littérature québécoise très blan­che, nous avons désormais une littérature métissée. Notre cosmopolitisme lui apparaît comme un nouvel atout. Dany Laferrière, Ying Chen et Sergio Kokis incarnent d’après lui le visage moderne du Québec, bien loin des images d’Épinal datant de quelques décennies. «Il y a eu une césure dans votre littérature. Le Québec est devenu une terre d’asile et d’exil, et il produit désormais une littérature-monde», affirme Carcassonne. En ce sens, Philippe Garnier, de Denoël, a été séduit par la vision planétaire de Nikolski2 de Nicolas Dickner. «C’est un roman désenclavé, qui n’est pas enfermé dans des frontières nationales, explique-t-il. Nous allons vers une littérature qui circule. Nous sommes de moins en moins nationaux et frontaliers.»

Alain Carrière, des éditions Anne Carrière, qui publient Marie Laberge en France, attribue
l’immense succès de l’auteure populaire à l’universalité de ses romans. «Il va devenir plus facile d’importer des auteurs québécois chez nous, croit pour sa part Bertrand Visage, parce que votre langue est plus universelle, bien que certains auteurs québécois s’enferment trop dans leur réalité». Fabrice Piault, de Livres Hebdo, remarque aussi que trop de particula­rismes passent moins bien qu’une langue internationale. Selon lui, «nous avons vécu sur l’illusion que notre langue commune suffisait à fonder une même identité culturelle. Pourtant, les cultures française et québécoise sont très différentes et les marchés également». Certains éditeurs français ont noté ces différences et opté pour l’adaptation. C’est le cas de Michel Lafon avec le livre de Stéphane Dompierre. «On a raccourci certaines scènes et travaillé un peu la langue. Il faut adapter les livres québécois pour le marché français. C’est faux de croire que tout est pareil», affirme l’éditeur.

Il demeure difficile d’expliquer pourquoi tel auteur perce et pas un autre. A cet égard, le rôle des médias est déterminant. «Un article peut faire la différence, note Françoise Nyssen, présidente d’Actes Sud. Il faut rencontrer les journalistes et travailler en grande proximité avec les libraires, c’est la clef.» Fabrice Piault, de Livres Hebdo, pense quant à lui qu’«il n’y a pas d’ostracisme contre les éditeurs québécois. Tout éditeur, même français, qui ne peut pas proposer en France une offre cohérente d’au moins vingt titres par an, a des difficultés à percer».

Les passeurs
Tous les éditeurs français interrogés souhaiteraient mieux connaître la littérature québécoise, mais la majorité concède qu’ils ignorent ce qui s’écrit actuellement au Québec. Ils croient que c’est aux éditeurs québécois de leur proposer des livres, de défricher le terrain. Pour favoriser les échanges, il faut des «passeurs» étroitement liés à leurs homologues d’outre-Atlantique. Manuel Carcassonne, directeur littéraire chez Grasset, constate l’importance de la proximité. Il rappelle qu’Yves Berger fut directeur littéraire de la maison durant plusieurs années et qu’il a entre autres publié Antonine Maillet. «Il avait des rapports étroits avec le Québec. Or, depuis son décès, les relations de Grasset avec le Québec se raréfient», note Carcassonne.

Même constat pour Alain Carrière, qui était chez Robert Laffont lorsque, dans les années 1970, la maison était très liée au Québec et avait ouvert un club du livre à Montréal. Aujourd’hui, Denis Gombert, qui a publié Crimes horticoles de Mélanie Vincelette, avoue mal connaître notre littérature. La clef de bonnes relations passe donc par de fidèles entremetteurs mais, lorsque ces «têtes chercheuses» disparaissent, il faut les renouveler et ce n’est pas toujours évident. Fragiles, les rapports entre la France et le Québec se construisent donc sur la durée, la confiance et une connaissance intime des gens.

Les auteurs québécois rêvent-ils encore de la France?
Publier en France est-il toujours le rêve des écrivains québécois et un gage de réussite? «Dans les années 1960, cela permettait d’être lu au Québec», soutient Jacques Godbout. Selon Gil Courtemanche, c’est encore le rêve de l’écrivain québécois à cause de l’ampleur du marché, mais aussi des activités qui accompagnent la publication. «Grâce à la publication française d’Un dimanche à la piscine à Kigali, j’ai été invité au festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo, en résidence littéraire à Saint-Nazaire, à plusieurs colloques et à des tables rondes», raconte-t-il.

Chrystine Brouillet a pour sa part des réserves à propos du grand rêve qu’on fait miroiter aux auteurs québécois: «Il ne faut pas se leurrer. Il est utopique de croire qu’on va faire carrière en France. Personne ne nous attend.» Éditée chez Denoël, l’auteure de Québec a commencé à publier ses romans policiers dans les années 1980 et a vécu une dizaine d’années à Paris. «J’avais la chance d’être une étrangère et d’être une femme, ce qui me faisait remarquer dans le milieu du roman policier, mais les médias s’intéressaient peu à moi. Ce n’est pas comparable au succès que j’ai connu au Québec», explique-t-elle.

Tous les écrivains québécois consultés confirment d’ailleurs que leurs ventes en France ne dépassent pas celles au Québec. Elles en constituent, au mieux, un tiers, comme le confirme François Barcelo, qui voit cependant certains de ses livres s’écouler davantage en France: «Environ les deux tiers de mes livres de la «Série Noire» chez Gallimard y sont vendus (5 000 exemplaires), et le reste l’est au Québec. Mais cette collection est bien mieux connue en France».

Selon Nicolas Dickner, si la France était, pour la génération le pré­cédant, soit celle des baby-boomers, le pôle d’attraction intellectuel, ce n’est plus vrai aujourd’hui: «Quand j’étais à l’université, je visais la France. Aujourd’hui, ce qui m’intéresse le plus, c’est être traduit dans plusieurs langues.» Gil Courtemanche confirme que l’hégémonie de la France dans le milieu du livre a été supplantée par celle des Anglos-Saxons. C’est lorsqu’il a vendu les droits d’Un dimanche à la piscine à Kigali à un éditeur anglais que le livre a été traduit en dix langues. Courtemanche a écoulé 100 000 exemplaires de son roman au Québec, contre environ 15 000 en France.

Si la traduction semble être le nouveau rêve caressé par les auteurs québécois, la publication en France leur confère-t-elle encore une reconnaissance, une autorité? François Barcelo pense que c’est encore le cas. Il se demande jusqu’à que cas. Il se demande jusqu’à quel point le fait d’être publié chez Gallimard a influencé le réalisateur qui a récemment adapté Cadavres au cinéma. Gaétan Soucy, qui a connu un succès notable en France avec La petite fille qui aimait trop les allumettes et Music-Hall!, va jusqu’à dire qu’il a acquis sa notoriété après la publication à Paris. Ses ventes ont alors décuplé. D’après lui, la «force gravitationnelle de Paris est immense.»

Encore faut-il être vu dans les médias et, pour cela, connaître des gens influents et être sur place. Gil Courtemanche et Robert Lalonde ont tous deux eu bonne presse à la sortie de leurs romans, mais ils avaient déjà des contacts. «J’ai eu droit à une couverture médiatique parce que j’ai des complices et un réseau qui a été long à construire et qui ne fonctionne pas toujours, avoue Robert Lalonde. Il m’est arrivé de donner cinq entrevues à des journalistes français qui ne les ont jamais publiées. Il y a un fort réflexe protectionniste des Français en face des livres étrangers, mais ça se comprend, avec la tonne de livres qui se publie!»

L’accueil des Français dépend donc du réseau de l’écrivain, mais il y a aussi une part de hasard. Des circonstances favo­rables créent l’événement, comme ç’a été le cas pour Nelly Arcan avec Putain. Un des plus grands succès d’écrivain québécois en France est celui d’Antonine Maillet3, qui a remporté le Goncourt avec Pélagie-la-Charette en 1979. «Je sentais que les médias et le public étaient avec moi», confie-t-elle. Depuis, bien qu’elle poursuive une belle carrière en France, la romancière concède qu’elle n’intéresse plus autant les médias français puisqu’elle ne représente «plus une surprise».

Par contre, certains auteurs québécois se sont carrément fait connaître par l’intermédiaire de la France. Réjean Ducharme a publié L’avalée des avalés chez Gallimard après avoir été refusé par les éditeurs québécois, à l’instar de Jacques Godbout avec L’aquarium, publié au Seuil en 1962. Nelly Arcan a aussi fait paraître Putain directement au Seuil. «Parfois, le pays natal n’est pas le meilleur pour accueillir le livre», explique Robert Lalonde. L’un de ses romans, Le dernier été des Indiens, a été mieux reçu en France qu’au Québec. Le livre traite du rapport avec les Amérindiens, un sujet délicat pour les Québécois, mais qui a plu aux Français. «On est mieux compris par des gens à qui on ne fait pas un miroir impitoyable de leurs problèmes», précise l’auteur.

Jacques Godbout, quant à lui, note que «nous sommes disparus de l’écran-radar des Français. À Paris, ça fonctionne par mode. Les Français se sont passionnés du Québec, avec la déchristianisation du début des années 1960, la Révolution tranquille et le projet de souveraineté. Aujourd’hui, on est
devenu une province parmi les autres».

L’accueil fait aux Québécois
Actuellement moins fascinés par le Québec que durant les années 1960-1970, les Français font-ils toutefois un bon accueil aux écrivains québécois? On se souvient des commentaires de Thierry Ardisson sur l’accent de Nelly Arcan à Tout le monde en parle. L’épisode avait touché une corde sensible. Pourtant, la jeune auteure dit qu’elle ne s’est jamais sentie victime de discrimination comme écrivaine du Québec. Robert Lalonde s’est par contre déjà fait proposer par son éditeur de ne pas signaler en quatrième de couverture qu’il venait de la Belle Province. Lors de ses tournées de promotion en France, Nicolas Dickner a, pour sa part, vu ses interventions remplacées par celles d’un Anglais ou d’un Américain: «Je ne claironne pas que je suis québécois, dit-il. Être cosmopolite est beaucoup plus à la mode.»

Robert Lalonde croit que le plus grand obstacle pour les livres québécois vient de l’institution plutôt que des lecteurs: «C’est l’intelligentsia littéraire qui représente une mauvaise courroie de transmission.» Son succès en France, il le doit au rapport direct qu’il a établi avec les libraires bien plus qu’aux canaux officiels. Les chasses gardées du milieu du livre français sont donc difficiles à percer, et les écrivains québécois ont avantage à miser sur leurs connivences intellectuelles avec des individus: éditeurs, libraires et lecteurs.

La fin du règne français
Si le livre a un marché, ses lois commerciales, ses rouages et ses agents, il n’en demeure pas moins un objet difficile à évaluer en dehors des rapports humains. Plusieurs personnes interrogées ont fait remarquer que la vie d’un livre tient avant tout à la rencontre entre des individus. Ainsi, que ce soit pour publier, vendre ou promouvoir un livre québécois en France, il n’y a pas de recette miracle, si ce n’est d’aller à la rencontre de l’autre, directement, afin d’échanger et de partager son plaisir.

Nous aurions aimé dévoiler, au terme de la présente enquête, les secrets des succès du livre québécois en France, mais cela tient principalement à des coups de cœur d’éditeurs ou à des circonstances difficiles à évaluer. Il se dégage toutefois certaines constantes, des clefs pour ouvrir les portes de l’Hexagone. La proximité, la patience et l’approche individuelle constituent les meilleurs gages pour conquérir ce pays; le principal obstacle est la diffusion, qui se gère mal à distance.

Au fil des différents témoignages se révèlent d’intéressantes nouvelles approches liées à l’ouverture des frontières et à une plus grande circulation des œuvres. Les petites maisons d’édition indépendantes se frayent un chemin dans les dédales du grand marché du livre en développant des catalogues où se côtoient des auteurs de plusieurs ori­gines. Les auteurs, quant à eux, doivent également être disposés à circuler et à s’ouvrir au monde. Robert Lalonde propose qu’on développe l’axe américain, en approfondissant les rapports avec le Mexique4 et les pays d’Amérique du Sud. D’autres conseillent que nous misions sur les traductions. En somme, la France n’est plus le seul pays dans la ligne de mire des éditeurs québécois et ne monopolise plus les fantasmes des écrivains francophones.

Du fait de notre langue commune, le Québec et la France serons toujours intimement liés, mais les échanges littéraires se fondent avant tout sur la complicité intellectuelle et les connivences
humaines, qui n’ont rien à voir avec la langue ni avec le lieu.


1 L’adjectif «étrangers», fréquemment employé par les éditeurs au cours de l’enquête, identifie ici et dans le reste du texte toute littérature autre que québécoise ou française.
2 Nikolski a été traduit en dix langues.
3 Née en Acadie, Antonine Maillet est depuis plusieurs années «assimilée» à la littérature québécoise.
4 Le Mexique était le pays invité d’honneur du Salon du livre de Paris 2009.
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