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Ce qui n’a pas de prix

Ce qui n’a pas de prix

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 05/04/2007
Quelle amère déception que de voir la culture, le fondement même de l’identité d’un peuple, reléguée au statut d’enjeu somme toute mineur de la dernière campagne électorale provinciale! À croire que le soutien public des arts et des lettres, cette mission prétendument essentielle de l’État (dixit Jean Charest, davantage porté sur les grandes déclarations que les gestes concrets, comme la plupart de ses confrères politiciens), n’est qu’un charmant étendard à brandir fièrement en fin de discours pour ensuite le ranger au fond des tiroirs, avec les dossiers qui ne suscitent ni ne méritent qu’une attention minimale.
Il est vrai que certains peuvent faire mine de ne pas comprendre ce devoir qu’ont des dirigeants politiques responsables de manifester autant de leadership en matière de culture que dans d’autres domaines. C’est par exemple la posture qu’adoptait, par mauvaise foi ou par simple bêtise, l’inénarrable Nathalie Petrowski dans les pages de La Presse en mars dernier. Elle donnait l’impression de confondre la revendication adressée par le Mouvement pour les arts et les lettres aux chefs de partis majeurs (le Mouvement réclamait des engagements clairs en ce qui a trait au financement du Conseil des arts et des lettres du Québec) et une volonté d’entendre ces messieurs exprimer leur bien hypothétique vision de la culture, avec à la clé le nom des œuvres et des esthétiques qu’ils privilégient. Et n’en déplaise à Michaël Augendre, pourtant chef de pupitre de la section cinéma de l’hebdo culturel Ici Montréal, pour une nation au statut minoritaire, la culture EST une thématique aussi essentielle que la santé, l’éducation, l’environnement ou même la cause souverainiste, et devrait préoccuper les politiciens au même titre que celles-ci.

En Europe, où j’ai séjourné récemment, on sait la place précise et particulière qu’occupent les arts et les lettres dans l’imaginaire collectif, dans la vie de la cité comme dans le discours politique et le débat public. En ce qui a trait au domaine du livre, qui intéresse pour des raisons évidentes les lecteurs et lectrices du libraire, j’ai pu constater par exemple que la question de la réglementation du prix du livre continuait de susciter la controverse en Belgique où, comme chez nous, l’État n’a toujours pas pris la décision de légiférer.

On se souviendra que dans la foulée de la mise en place de la loi Lang en France, l’industrie québécoise de l’édition s’était prononcée majoritairement en faveur d’une législation similaire, quoique adaptée à la réalité économique nord-américaine. L’entêtement du premier ministre Lucien Bouchard, dont on sait l’obéissance aux idéologies conservatrices et néolibérales, avait suffi à contrecarrer ce souhait quasi unanime du milieu éditorial, tel que formulé par la Commission Larose sur les pratiques commerciales dans le domaine du livre, souhait qui s’inscrivait dans une logique de protection de la bibliodiversité, et donc de la sauvegarde de la diversité culturelle.

Chercheur au département des Arts et sciences de la Communication (Université de Liège, Belgique), associé au Centre d’études du livre contemporain (idem), Tanguy Habrand vient de publier aux éditions Impressions Nouvelles Le Prix fixe du livre en Belgique, un ouvrage fort éclairant sur les étapes et les enjeux de cette lutte que mènent dans le Plat Pays de Brel ceux qui opposent l’objet culturel aux autres produits de consommation. Car ce dont il est fondamentalement question ici, c’est du perpétuel conflit entre deux visions de la culture: l’une qui assujettit cette dernière aux sacro-saintes lois du marché, et l’autre qui lui reconnaît un statut particulier. En somme, pour reprendre les mots pertinents du préfacier Hubert Nyssen, roman-cier et éditeur réputé, ce conflit «oppose au totalitarisme marchand, dont l’énergie nucléaire se nomme profit, la volonté de sauvegarder la connaissance, la pensée et la création dans un monde où elles n’ont d’autre prix que celui des choses sans prix».

On aura compris que c’est dans ce même esprit de protection de la bibliodiversité, de sauvegarde de la diversité, qu’ont été fondées Les librairies indépendantes du Québec (LIQ). Notre journal s’y est associé tout naturellement, car ensemble, nous faisons la promotion de la littérature en général et de la nôtre en particulier. Faire front contre les forces de l’aplanissement culturel, de la négation même de la culture est plus que jamais nécessaire. Dans un marché plus que jamais livré à la best-sellerisation et aux diktats de l’hypercapitalisme sans foi ni loi, la sauvegarde de notre droit à la pensée libre passe par une volonté inflexible de voir reconnaître la valeur de ce qui n’a pas de prix.
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