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Babel et bébelles numériques

Babel et bébelles numériques

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 17/02/2006
Le jeudi 27 janvier dernier, Lise Bissonnette, grande patronne de la non moins Grande Bibliothèque du Québec, avait convié une bonne soixantaine d’intervenants des sphères de l’édition, de l’éducation, de l’histoire, de l’archivistique et d’autres sciences humaines, dont la sécurité publique, à une intense journée de réflexion sur les enjeux de la numérisation de l’information et des grandes œuvres du patrimoine d’ici et d’ailleurs. La journée était animée par le professeur Jacques Grimard de l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal.
Ainsi, ce vieux fantasme des fanatiques de science-fiction n’est plus très loin de se concrétiser: d’ici quelques décennies, voire quelques années, nous pourrions avoir accès par l’intermédiaire de nos ordinateurs personnels à plusieurs millions de livres anciens en mode traitement de texte, avec possibilité de recherche par mot, d’analyse lexicale, d’indexation en ligne, etc. Le rêve! De quoi prouver aux détracteurs de l’Internet que les exploits réalisés dans le champ des nouvelles technologies de la communication peuvent servir à d’autres fins qu’au clavardage des ados ou à la diffusion d’images et de vidéos pornographiques.

Ainsi, après l’état des lieux sur les fonds numérisés au Québec présenté par Mme Bissonnette elle-même, les conférenciers invités ont abordé tour à tour des questions aussi fondamentales que les normes et standards de numérisation, les notions de droit d’auteur et de propriété intellectuelle, les conditions d’accès, les difficultés de conservation et la sécurité dans le domaine, ainsi que la nécessaire coordination des programmes de numérisation et des infrastructures d’échange.

Cela dit, contrairement à une idée reçue et fort répandue, la numérisation des documents d’archives ou d’œuvres artistiques n’implique pas forcément leur diffusion sur ces supports, ainsi que beaucoup de participants au colloque de janvier dernier n’ont cessé de le répéter. On n’insistera d’ailleurs jamais assez sur l’étendue des possibilités quant à l’utilisation de la technologie numérique pour des fins d’archivage et de conservation de l’information historique et culturelle.

Néanmoins, en ce qui concerne la littérature et la diffusion de celle-ci, il est normal pour nous qui œuvrons dans ce domaine de nous interroger sur les développements de ce qui pourrait éventuellement changer du tout au tout notre rapport aux œuvres de l’esprit. À ce chapitre, l’exposé «Numérisation et droits d’auteur» de Ghislain Roussel, secrétaire général et directeur des affaires juridiques pour la Bibliothèque nationale, avait l’immense mérite de cerner avec concision et pertinence les enjeux de la numérisation du patrimoine littéraire et des œuvres contemporaines, tant pour les écrivains que pour les lecteurs.

Ces enjeux sont multiples, il va sans dire, puisque s’affrontent plusieurs secteurs du droit aux vocations divergentes, ce qui donne parfois au débat des allures de tour de Babel: notamment, le droit d’auteur, le droit d’accès à l’information, le droit de communication publique par télédiffusion, et j’en passe. Et malgré toutes les garanties qu’offrent de bonne foi des administrateurs consciencieux tels ceux de la Bibliothèque nationale, M. Roussel reconnaissait l’existence chez les créateurs et autres ayants droit des œuvres à numériser d’une peur non fondée, mais persistante quant à la portée de la licence accordée et l’exploitation de l’objet numérisé.

Certes, ce n’est pas demain la veille du jour où œuvres romanesques ou poétiques circuleront principalement, voire exclusivement en format numérique, téléchargeable sur un ordinateur de table ou de poche, et où l’écran à cristal liquide aura définitivement remplacé la page imprimée. Ne nous leurrons pas par romantisme: il se peut très bien que cela se produise, et voilà pourquoi il importe de nous préoccuper d’ores et déjà des répercussions de cette révolution technologique.

Raison de plus pour s’intéresser à ces questions… en allant, par exemple, quérir chez son libraire les livres imprimés, reliés et sentant bon l’encre qui nous renseigneront sur le sujet!
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