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Les libraires - Numéro 117
Anatomie d’un journaliste en 5 points

Anatomie d’un journaliste en 5 points

Par Maud Lemieux et Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 10/02/2020

Qu’est-ce qui sous-tend le métier de journaliste? Quelles valeurs se cachent sous ces noms signés au bas (ou en haut!) d’articles? Quel est le rôle social du journalisme dans notre quotidien? En prenant comme prétexte les principes qui guident la nature même du journalisme, nous vous présentons quelques romans qui mettent en lumière des aspects majeurs qui gouvernent le journaliste de bonne foi.

1. Il vulgarise et remet en contexte
Le journaliste doit savoir vulgariser et éviter le piège de sa spécialisation : en effet, s’il peut comprendre la langue de bois de certains politiciens, économistes ou autres professionnels, il ne doit en aucun cas la propager à ses lecteurs. Il doit la ramener dans la simplicité, en expliquer les contours flous pour ceux dont le contexte est méconnu, et développer sur les tenants et aboutissants des sujets présentés. Un bon exemple de vulgarisateur se trouve en la personne de Jake Adelstein, un journaliste américain qui fut embauché par un prestigieux journal de Tokyo et qui y travaillera pendant douze ans. Si l’on connaît son histoire, c’est qu’il la raconte avec une langue vive et une structure qui tient hautement en haleine dans Tokyo Vice (Points), un récit où il décortique pour nous le monde des yakuzas, ces mafieux japonais. En investiguant sur le blanchiment d’argent, les meurtres et le trafic humain, il mettra sa vie ainsi que celle de sa famille en jeu. Ça, il l’écrit dès la première ligne : « Vous supprimez cet article, ou c’est vous qu’on supprime. » Si l’on découvre dans ses moindres détails et avec fascination comment fonctionne le milieu journalistique au Japon (des examens d’embauche aux horaires de travail, des liens hiérarchiques aux procédures d’investigation, etc.), on découvre également — et souvent avec stupeur — le modus operandi des yakuzas. Et c’est là où tout le mérite revient à Adelstein : il arrive à brosser le portrait de cette organisation criminelle tentaculaire pour que nous en comprenions les dessous, il vulgarise — avec l’œil d’un Américain sur une société qui l’a accueilli sans pourtant le voir grandir — pour nous les milieux criminels japonais comme pas un.

 

2. Il joue un rôle dans la construction de l’identité collective
Le journaliste cherche à informer afin de faciliter la compréhension du monde de ses lecteurs. En s’investissant pleinement dans son sujet, il vise à faire la lumière sur des situations plus complexes qu’elles ne le paraissent et à définir des paradigmes qui sont en train de s’installer. Nomadland (Globe), récit de la journaliste américaine Jessica Bruder, est le type de reportage journalistique qui révèle et détaille des éléments contribuant à la construction de l’identité collective. En filigrane de la crise économique de 2008, qui a grandement ébranlé les États-Unis, se sont développés divers modes de vie et réalités. Pendant sept mois, la journaliste va à la rencontre d’Américains de la classe moyenne qui ont parfois tout perdu. Jessica Bruder vit, comprend et analyse la réalité d’une classe émergente d’Américains qui, à l’âge de la retraite, vivent de boulots saisonniers dans leurs vans avec une grande résilience et un fort esprit de communauté. Au-delà de ces portraits de gens dont la vie a été profondément métamorphosée par la crise de 2008, la journaliste donne à voir la confrontation entre l’individualisme et l’esprit de solidarité, entre le capitalisme et le minimalisme assumé. De quoi mieux comprendre la société dans laquelle on évolue, mettre des mots sur des traits d’identité que partage la collectivité.

 

3. Il se fait le chien de garde de la démocratie en devenant le quatrième pouvoir
Comment savoir ce qui se passe sur le plan politique dans notre municipalité, notre province, notre pays, notre monde, autrement qu’en siégeant directement aux assemblées, aux tables des dirigeants? Comment savoir qui dit vrai dans les conférences de presse données si le citoyen n’a pas le temps ou l’intérêt — voire les compétences — de vérifier les dires, les analyser, les fouiller? On dit souvent du journalisme qu’il est le quatrième pouvoir (après les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire), car c’est justement lui qui surveille, rapporte et analyse les trois autres pouvoirs, piliers de notre démocratie. Le tout est d’ailleurs bien illustré dans « Millénium ». Cette série hautement médiatisée se déroule entièrement autour des enquêtes que mène le héros, Mikael Blomkvist, journaliste, alors qu’on plonge dans son univers professionnel avec moult détails relatifs à la publication de Millénium, ledit tabloïd qui donne son nom à la saga. Comme l’auteur, Stieg Larsson, était lui-même journaliste, on peut imaginer que son expérience lui a donné un grand coup de main pour partager ainsi les dessous du métier. Et il le fait en mettant de l’avant l’idéal de ce que doit être le journalisme : des enquêtes de fond, des révélations chocs et pertinentes pour la société, le dévoilement de faits qui vont, s’il le faut, à l’encontre des pouvoirs en place. Dans le cas fictif de « l’affaire Wennerström », Mikael Blomkvist dénonce les graves dérives du capitalisme et du libéralisme économique. Voilà un journaliste qui a exercé son pouvoir, dans l’intérêt du peuple et de la démocratie.

 

4. Il sait manier la plume
Un des principaux outils du journaliste est l’écriture : c’est par elle qu’il expose les faits qu’il a dénichés, c’est par elle qu’il partage avec le grand public l’information pertinente. Il se doit de la maîtriser, et rapidement, car bien souvent, les heures de tombée ne permettent pas au journaliste de retravailler ses textes, contrairement aux écrivains. Gabriel García Márquez a dit à ce sujet, lors d’un séminaire sur le « nouveau journalisme » : « Quand on est journaliste, on souffre ou on se réjouit selon la façon dont on aura retransmis l’actualité : on se régale quand on trouve un bijou, mais on souffre quand on réalise à quel point on a maltraité la langue. » Ceux qui sont adeptes de littérature et de minutie dans le traitement des faits se régaleront justement des œuvres issues du style susmentionné, apparu dans les années 60 et dont les porte-étendard sont notamment Truman Capote (De sang-froid), Hunter S. Thompson (Las Vegas parano) et Guy Talese (Le motel du voyeur). Ces auteurs-journalistes adoptent ce style journalistique qui se rapproche d’un style littéraire, sans pour autant omettre la qualité et la profondeur des enquêtes sur le terrain. Pour vous donner un aperçu de ce style d’œuvres — et des émotions qu’ils peuvent susciter! —, on vous conseille vivement un détour par Où est votre stylo? de Tom Wolfe (Pocket), signé par un des pères de ce genre qu’il qualifiait « d’investigation artistique ».

 

5. Il se soucie de l’intérêt public
Le journaliste désire mettre à profit son enquête pour le bien commun. L’information recueillie, la pertinence de l’analyse et les conclusions témoignent d’une approche et d’une vision objectives. La note américaine (Pocket), récit de l’enquête du journaliste au New Yorker David Grann, dépasse de loin le récit de faits et montre bien la quête de vérité et de connaissance du journaliste. Lorsqu’il se met à enquêter sur les séries de meurtres survenus au sein de la communauté osage en Oklahoma dans les années 20, Grann s’attarde précisément au cas de Mollie Burkhart et découvre les machinations d’hommes blancs prêts à tout pour hériter des richesses pétrolières appartenant à la communauté autochtone. Derrière le racisme, la justice américaine, les enjeux du pétrole et les droits de la personne, le journaliste relie entre eux les derniers fils qui donnent lieu parallèlement à la création du FBI. Son enquête permet alors de tisser des liens entre les époques et de lever le voile sur des complots inédits. Le public se devait d’être mis au parfum de tout cela : au-delà de l’intérêt du public, ces informations étaient d’intérêt public.

 
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