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Les libraires - Numéro 114
Québec en toutes lettres : Quand la ville est belle

Québec en toutes lettres : Quand la ville est belle

Par Isabelle Beaulieu, publié le 03/09/2019

Il serait faux de croire que la ville de Québec possède son festival littéraire. C’est plutôt le festival qui par son investissement au cœur même de la cité possède la ville.

Depuis maintenant dix ans, pendant les journées où se déploient les activités de Québec en toutes lettres, tout vit, tout bouge, tout bat au rythme des mots. À l’aube de sa première décennie, nous avons rencontré son directeur général, M. Dominique Lemieux, ancien DG de la coopérative Les libraires, qui revient sur les premières années et contemple l’avenir avec un foisonnement créatif. « L’idée a germé en 2008, c’est là que l’Institut canadien a proposé à la Ville de Québec de développer un événement littéraire majeur », explique-t-il. « Au départ, il a été pensé de créer une année littéraire thématique. » Puis, au fil des discussions, le projet d’un festival récurrent est apparu. On le doit à Gilles Pellerin, Marie Goyette, France Plourde, Dominique Garon, des gens qu’il est important de nommer maintenant que la première décennie s’apprête à être célébrée.

Dès la première année, l’élan était donné avec le slogan « L’audace littéraire envahit Québec », dont l’essence reste à ce jour encore bien palpable. À ce moment, l’écrivain argentin Jorge Luis Borges était à l’honneur et la veuve de l’auteur, Mme María Kodama, était présente ; l’année suivante fut consacrée à Réjean Ducharme. Notons que sa conjointe, Mme Claire Richard, avait surpris tout le monde en lisant un mot que l’auteur avait spécialement écrit pour remercier l’organisation de ce festival à son nom. En 2012, Isaac Asimov était le moteur d’inspiration et on se rappellera le spectacle d’ouverture Mille planètes en guise d’hommage, un des premiers concerts dessinés au Québec. L’année qui a suivi fut celle de Gabrielle Roy, avec entre autres la visite de Nancy Huston, venue présenter une lecture musicale de son roman Infrarouge.

Après quatre éditions représentées par des auteurs, on a fait place à des thématiques qui permettaient d’élargir le spectre des propositions. « Doubles et pseudos » a teinté l’année 2014, tandis que 2015 a salué l’ouverture de la Maison de la littérature et a accueilli le Congrès international du PEN, qui a compté parmi ses invités Margaret Atwood, Russell Banks, Yann Martel, Robert Lepage. L’année suivante, le festival misait sur le genre du polar, 2017 était celle d’« Écrire Québec » et, enfin, 2018 nous plongeait dans « La splendeur du vertige », une édition qui a rejoint plus de 60 000 personnes.

Une mission citoyenne
Ce qui caractérise Québec en toutes lettres reste la volonté marquée d’aller à la rencontre des citoyens pour leur faire part des secrets littéraires dont recèle la cité. « Le festival a le désir d’être un acteur avant-gardiste, d’être un joueur précurseur dans les façons d’aborder la littérature », renchérit Dominique Lemieux, qui a toujours œuvré dans le milieu du livre et qui aime par-dessus tout développer des projets qui mettent la littérature au premier plan. « On souhaite se déployer dans l’espace public pour aller à la rencontre des citoyens, leur propager notre passion de la littérature. » Également leur révéler autrement le potentiel que contiennent les histoires et les mots que nous portons tous depuis l’enfance, ces fictions qui font partie de cette part intangible en nous mais bien réelle et qui nous donne chaque jour envie de vivre, d’imaginer, d’aimer.

Concrètement, les festivités se déclinent en cinq volets : les activités dans l’espace public, les spectacles en salles, les rencontres d’écrivains, les expositions et le volet jeunesse et scolaire. Maintenant, pour assurer la bonne mise en marche des événements du festival, une chargée de production, Mme Julie Veillet, travaille à temps plein tout au long de l’année, tandis que Mme Dominique Bernard s’occupe de la promotion. Il y a les projets produits par le festival et d’autres qu’il accueille. La diversité des propositions est importante pour que chacun ait envie de se sentir concerné tout en allant un peu plus loin et d’explorer des univers qui lui sont moins connus. Mentionnons l’activité Œuvres de chair à l’Hôtel PUR qui a eu lieu durant les sept premières années du festival et qui attirait les gens en grand nombre. Un premier volet proposait un tête-à-tête avec des auteurs à la manière d’un speed dating où il était question d’amour… des livres. Plus tard, le spectateur était invité à se rendre dans une des chambres d’hôtel où une atmosphère particulière l’attendait. À titre d’exemple insolite, en 2014, le comédien Steve Gagnon recevait les spectateurs depuis le bain de sa chambre d’hôtel! L’an dernier, la présence dans la ville des Souffleurs commandos poétiques qui brandissaient des poèmes du haut des toits des édifices ou les déposaient à l’aide de longs cornets appelés rossignols au creux de l’oreille des passants a créé des moments uniques.

Réaliser un tel festival vient avec plusieurs défis. Outre l’aspect technique et logistique de la diffusion, la production nécessite une charge considérable de travail qui se trouve notamment dans l’élaboration même des spectacles. Mais la récompense est si grande que les efforts en valent largement la peine. La magie s’installe un peu partout, au détour d’un regard émerveillé ou d’un fou rire vécu, dans l’emballement que provoque une performance, collectivement ou plus intimement, dans « les moments d’émotion qui surgissent ici et là, il y a même des histoires d’amour qui sont nées entre des écrivains pendant le festival », confie Dominique Lemieux. Par ailleurs, si on lui donne carte blanche pour imaginer son plus grand fantasme littéraire, il répond : « J’aime l’idée d’une grande tablée avec Homère, Alain Deneault, Joséphine Bacon, Anne Hébert, Alberto Manguel, Catherine Mavrikakis, Réjean Ducharme, Boris Vian, George Orwell, James Baldwin, Marie-Claire Blais. Je me tais, j’écoute. Je sers du vin. Je fais une captation vidéo présentée en primeur pendant la 20e édition de Québec en toutes lettres. » Bien sûr! L’avenir appartient aux rêveurs.

 

La dixième édition
La dixième édition militera « Pour la suite du monde » et pour ce faire, Mme Isabelle Forest, responsable de la programmation, nous incite à en rechercher la beauté et à la propager : « Peut-être faut-il trouver un sens magnifié à notre existence, s’inspirer de ce qui nous entoure tout en l’inspirant à notre tour, réanimer nos existences, être vivants plus que survivants. » Pendant dix jours, du 17 au 27 octobre, la ville sera prise d’assaut par une brigade littéraire qui scandera des textes qui surprendront, feront réfléchir, émouvront, libéreront. Des poètes, des conteurs, des slameurs en feront partie. Plusieurs citations d’auteurs, tels qu’Hélène Dorion, Véronique Côté, Marie-Andrée Gill, François Guerrette, Catherine Lalonde, Anne-Marie Olivier, etc., seront visibles dans l’espace public et installées de différentes façons. L’auteur français Alexandre Jardin, l’idéaliste fou, sera au cœur de plusieurs activités. Un cabaret souvenir partira le bal avec des artistes qui ont collaboré au cours des dix dernières années : seront entre autres sur la scène Joséphine Bacon, Anaïs Barbeau-Lavalette, Jean-Paul Daoust, Naomi Fontaine, Steve Gagnon, Stanley Péan, Gabriel Robichaud, Erika Soucy, Elkahna Talbi (Queen Ka) et Arleen Thibault, avec Émilie Perreault à l’animation et Patrick Ouellet et ses complices à la musique. Restez à l’affût : la programmation complète sera dévoilée le 10 septembre!