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Les libraires - Numéro 113
MultiMondes : L’usage du doute

MultiMondes : L’usage du doute

Par Isabelle Beaulieu, publié le 03/06/2019

Les éditions MultiMondes publient depuis trente ans des ouvrages scientifiques destinés au grand public. Des 400 titres qui composent leur catalogue, chacun de ceux-ci a été porté par l’envie de partager des informations, de faire naître la réflexion et de susciter l’intérêt pour notre monde. Pour en savoir un peu plus, nous nous sommes entretenus avec monsieur Raymond Lemieux, directeur littéraire et éditeur de cette maison connectée à tous les possibles. 

Parce que l’univers est en constant changement, il n’en tient qu’à nous de participer à son mouvement et, ouverts à tous les vents, de nous tenir éveillés à son extraordinaire trajectoire à laquelle nous faisons partie. Pour l’appréhender avec curiosité et intelligence, les livres de MultiMondes font office de référence dans le domaine. Ils nous renseignent tous azimuts, que ce soit à propos des planètes, des changements climatiques, de l’architecture des arbres, de la vie des animaux, de la découverte des océans, du fonctionnement du cerveau, des origines du comportement humain, de la science de l’évolution, de la façon d’ensemencer son jardin ou de réduire sa consommation de viande et de plastique, du sort des abeilles ou de l’extrémisme au XXIe siècle. « Les éditions MultiMondes ont été créées par Jean-Marc Gagnon et Lise Morin pour donner un canal à la vulgarisation pour que la science soit un peu plus accessible. » Tout comme monsieur Gagnon, Raymond Lemieux est arrivé à l’édition après être passé par le magazine Québec Science. « En faisant du journalisme scientifique, on voit bien que ce monde évolue beaucoup, donc il y a comme une nécessité de formation continue, que l’on rencontre en tant que communicateurs, mais que le public aussi rencontre. On est toujours en train d’étendre ou de repousser la frontière du connu. » C’est pourquoi une maison d’édition de livres scientifiques doit plus que toute autre rester à l’affût des préoccupations actuelles et même être à l’avant-garde. Cette rigueur est exigeante mais est spécialement stimulante pour monsieur Lemieux et son équipe. « La connaissance doit constamment être renouvelée dans sa compréhension. C’est un défi à la fois de communication et d’éducation, et c’est ça qui est plaisant en fait. » L’infini recèle sa complexité, mais est surtout un terrain de jeu galvanique.

Lecteur en chef
Avec ce souci de relayer une information claire et actuelle vient la responsabilité de filtrer les sources, d’approfondir les sujets, de contre-vérifier les diverses affirmations. Surtout, il est essentiel de rester souple et de ne pas cloisonner le savoir qui est avant tout ouvert et vivant. « Une découverte, c’est aussi une histoire. Quand on réussit à mettre le récit en forme, on commence à avoir quelque chose qui ressemble à un livre. » Dans son travail d’édition, monsieur Lemieux n’oublie donc jamais d’être d’abord un lecteur. D’ailleurs, lorsqu’il était rédacteur en chef de Québec Science, il voulait qu’on l’appelle lecteur en chef! Avec toujours la pensée que ce qui le captive risquera de captiver les autres. Il déplore également que les lettres et les sciences soient si souvent séparées puisque, selon lui, le savoir scientifique devrait être considéré comme un bagage culturel. Plusieurs angles dépassent le seul fait scientifique parce qu’on peut rarement en parler sans aborder des questions d’éthique, d’actualité, d’histoire et d’avenir, de sens. « L’outil premier que nous avons à MultiMondes est la langue française, elle nous permet de raffiner le propos savant pour que celui-ci soit compréhensible et cela fait en sorte que la science devient un bien commun. » Ce qui se rapporte à la notion de signifié en linguistique, les mots connotent notre monde et lui donnent une raison d’être. En lisant, toute personne devient porteuse de signification.

Contrairement à ce que l’on serait tenté de croire, la science est mouvante et sa plus intéressante caractéristique n’est pas la preuve mais le doute. Bien sûr, il existe des faits avérés qu’il serait de mauvaise foi de contester, tel le phénomène des changements climatiques. « C’est pourquoi la science ne peut pas être désincarnée des enjeux de société », nous rappelle Raymond Lemieux. En tout cas, pas sans risque de mener à des dérives. Les réseaux sociaux constituent bien souvent une source périlleuse de désinformation, ce qui fait que si notre époque en est une d’accessibilité à la connaissance, encore faut-il qu’elle soit véridique ou du moins fondée sur des hypothèses qui ont été minimalement analysées. Une maison d’édition comme MultiMondes apparaît alors comme un moyen privilégié de séparer le bon grain de l’ivraie et de s’assurer d’une norme de qualité.

Le nom de la maison évoque bien ce qu’elle représente : un nombre infini de sujets et d’horizons qui sont d’ailleurs en grande partie alimentés par les demandes du public. Tellement qu’il est parfois compliqué de composer avec la disponibilité des auteurs ressources. « Il y a à peu près 100 000 chercheurs au Québec, mais c’est difficile de dépister des scientifiques qui vont oser la communication écrite au grand public. » Et les thèmes, aussi différents soient-ils, sont toujours interreliés, si bien qu’on ne peut pas étudier par exemple la procréation assistée d’un point de vue sociologique sans faire un tour du côté médical, juridique et éthique. Une connaissance, quelle qu’elle soit, doit être mise en contexte et s’inscrire dans la multidisciplinarité. Une conséquence n’a jamais qu’une seule cause, et vice versa.

L’honnêteté du chercheur
Ce qui ne facilite pas la chose, c’est la pensée critique qui sous-tend toute prétention d’objectivité. Pour monsieur Lemieux, cette dernière est une méthode de travail. « Deux expériences [sur un même sujet] peuvent dire le contraire, il faut donc rester honnête face aux résultats de la science. » En somme, il est important de faire attention à l’interprétation abusive ou de conclure trop rapidement par une affirmation. La transmission des données dans leur entièreté évite la manipulation d’idées et la propagation de fausses croyances. Encore une fois, toute subjectivité repose sur un usage raisonnable du doute ; le chercheur s’efforce de poser les questions nécessaires à une bonne compréhension des choses et s’emploie honnêtement à rechercher la vérité. « La bonne science, c’est celle qui se fait avec humilité et humanité. » C’est aussi avec ces valeurs que Raymond Lemieux exerce son métier d’éditeur. Ce qui continue chaque jour à le motiver, c’est le plaisir de la découverte. Un ouvrage fluide, généreux et créatif qui le renseigne et l’anime.

C’est d’abord une passion pour les sciences humaines qui l’a conduit à aimer aussi les sciences pures. « Je ne vous cacherai pas que j’ai été militant en environnement dans les années 80. Quand on est dans la contestation, l’argumentaire doit être encore plus solide qu’un simple slogan. Il faut savoir de quoi on parle. Alors, il faut lire de la science. » Éditeur chez MultiMondes depuis trois ans, monsieur Lemieux souhaite à la maison au moins un autre trente ans à faire ce qu’elle a déjà fait jusqu’ici : suivre la façon dont la science s’est positionnée dans l’espace social au Québec pour satisfaire les besoins des citoyens et toujours aiguillonner leur curiosité afin qu’ils aient envie de réfléchir notre monde.


Photo : © Camille Dupuis

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