Articles

Portrait

Les libraires - Numéro 113
Les Correspondances d’Eastman au cœur de la fête

Les Correspondances d’Eastman au cœur de la fête

Par Isabelle Beaulieu, publié le 03/06/2019

Tout a commencé à l’été 2003. Sous l’initiative de Jacques Allard, Nicole Fontaine, Louise Portal et Philippe-Denis Richard, les Correspondances d’Eastman sont créées. Dix-sept ans plus tard, non seulement l’événement est toujours bel et bien vivant, mais il attire plus que jamais les foules. Surtout, il poursuit toujours sa mission première, celle de faire écrire et lire.  

C’est avec un plaisir évident que Raphaël Bédard-Chartrand, directeur général des Correspondances d’Eastman, nous entretient au téléphone de l’histoire du festival, de son évolution et de sa prochaine édition, comme s’il était en pleins préparatifs d’une grande fête. Écriture et littérature au centre du mois d’août dans un décor à couper le souffle que le mont Orford surplombe de toute sa majesté, ça se rapproche effectivement de l’idée du bonheur. L’inspiration première vient des Correspondances de Manosque, une commune française dans le département des Alpes-de-Haute-Provence, qui privilégient l’écriture de lettres dans des lieux publics, des lectures et performances dans les places de la ville et le déploiement de la littérature sous diverses formes artistiques. En jetant un œil dans le rétroviseur, on remarque tout de suite que les Correspondances d’Eastman n’ont cessé d’évoluer et de grandir. « Ça ne se compare presque plus », précise monsieur Bédard-Chartrand. Qu’il soit question de la diversité des activités et des publics ou de l’actualisation des moyens utilisés par le recours, entre autres, des nouvelles technologies — au début des Correspondances, les réseaux sociaux étaient quasi inexistants —, les adaptations et les changements furent nombreux. « À l’époque, l’écriture de lettres dans les jardins était l’âme de l’événement et ça reste toujours. » Chaque année, plusieurs résidents de la ville aménagent et prêtent leurs jardins afin d’en faire un lieu enchanteur pour accueillir les festivaliers qui désirent écrire une carte postale destinée à l’international, laquelle sera envoyée aux frais du festival. « Les cafés littéraires ont pris de plus en plus de place, les grandes entrevues aussi. Ce sont des rencontres et des conférences avec des auteurs qui ne sont pas filmées, du moins pas pour le moment, ce qui crée des instants intimes très particuliers. » Ça veut donc dire qu’il faut y être pour le vivre et cet esprit d’unicité renforce cette impression d’intensité et de magie liée à la rencontre.

L’épistolaire, etc.
Les activités sont rassemblées sous un thème qui n’a pas pour but de limiter la créativité, mais plutôt d’amener l’esprit à explorer de nouvelles zones de liberté. Celui de la prochaine édition, choisi par le comité de la programmation avec monsieur Étienne Beaulieu à la direction, est Le ravissement. « Nous avions l’idée de parler du beau, du ravissement qui est justement une émotion que l’on peut facilement ressentir en tenant un livre entre les mains. Ce mot met aussi en évidence un côté plus sombre, l’enlèvement, le rapt, ce qui ouvre la porte à une multitude d’interprétations possible. » En assistant aux prestations de chacun, on peut voir l’étendue des facettes et des visions, l’un venant mettre en lumière la singularité des autres. « On a aussi des spectacles, des lectures publiques et un volet jeunesse qui existe depuis six ans et qui a changé complètement le visage des Correspondances puisque ça ouvre aux petites familles. » L’an passé, plus de 600 familles ont visité le festival et profité des activités jeunesse qui sont par ailleurs complètement gratuites et qui éveillent les plus jeunes à la lecture et à l’écriture. Brunchs littéraires intimes, ateliers d’écriture, rencontres d’écrivains, lectures publiques, sentiers de lecture, expositions sont d’autres formes adoptées par l’événement pour mettre la littérature à l’avant-scène.

La correspondance est une forme parfaite de réunion, d’unification puisqu’elle est à la fois écriture et lecture et pour ça, elle possède un caractère particulièrement vivant parce que construit sur la base de l’échange — par curiosité, Raphaël Bédard-Chartrand, s’il pouvait correspondre avec un écrivain, opterait sans hésiter pour Victor Hugo. Si le festival a fait éclater ses contours et propose différentes formules qui n’ont pas toutes à voir avec l’art épistolaire, il en conserve néanmoins une solide présence qui se manifeste par l’écriture dans les jardins, par certaines lectures et par le concours de l’Interlettre qui gagne toujours en popularité. Et même si l’événement augmente en nombre de visiteurs — ils étaient près de 7 500 à s’y rendre l’an dernier —, le rapport intimiste n’est en rien compromis puisque vingt et un sites sont disséminés un peu partout sur le terrain et dans la cité. L’atmosphère est décidément à la fête et aux vacances, même les auteurs et les artistes y viennent souvent en famille. Entre autres, mentionnons que Kim Thúy est une habituée du festival, que Serge Bouchard y a déjà révélé ses secrets d’écriture, et que l’académicien Dany Laferrière y a fait un spectacle dans une baignoire qui, à sa demande, avait été transportée sur la scène!

De beaux risques
Attiré autant par les chiffres que par les lettres — il est d’ailleurs en train de terminer une maîtrise en création littéraire sur l’uchronie —, Raphaël Bédard-Chartrand était tout désigné pour gérer un événement culturel. Orchestrer tous les éléments pour arriver à la concrétisation d’un tel festival comporte cependant son lot de risques. « Le plus grand défi est de prévoir l’imprévisible, tant sur le site extérieur, vulnérable aux intempéries, que dans les aspects plus techniques, comme de coordonner la soixantaine d’artistes sur vingt et un sites simultanés. » La centaine de bénévoles qui met la main à la pâte est une ressource essentielle pour assurer la bonne marche d’un événement comme celui-là. La présence soutenue des commanditaires est aussi un incontournable. Bien que des ententes à plus long terme soient toujours souhaitées, la recherche de soutien est constamment à renouveler. Pour parvenir à l’accomplissement des Correspondances, une équipe d’employés saisonniers est en poste et deux personnes y travaillent en permanence depuis la mise en place du projet Les Correspondances sortent d’Eastman. « Il a été créé il y a quatre ans et jusqu’à maintenant, nous avons eu une vingtaine de spectacles entièrement voués à la littérature dans des municipalités et des salles différentes et qui étaient tout à fait gratuits — à l’heure actuelle en tout cas, on verra pour la suite si on peut se le permettre. » Appréciées des gens de la région, ces soirées servent à faire connaître le festival tout en partageant la culture et en espérant démocratiser la littérature. C’est d’ailleurs ce que souhaite monsieur Bédard-Chartrand : que le festival soit un espace de découvertes et qu’on vienne y tenter le coup.

Cette progression constante de l’achalandage reflète la nature attractive des Correspondances. Sans vouloir prêcher pour sa paroisse, monsieur Bédard-Chartrand sait bien identifier ce qui les distingue et fait leur popularité croissante. « C’est un festival qui est complètement hors du commun. Tout d’abord, il appelle à l’intelligence, au partage des connaissances, à la communication et incite à prendre son temps. C’est une bulle, c’est un univers. »

Les organisateurs sont également à l’écoute des festivaliers puisque c’est avant tout leur événement. Enfin, la collaboration active de la communauté et de la municipalité participe vastement au succès des Correspondances, ainsi que le conseil d’administration, présidé par madame Marie Robert, dont chacun des membres vient apporter sa contribution selon son savoir et ses compétences.

Comme on le nommait plus haut, les Correspondances sont soumises aux impondérables. Un exemple cocasse du caractère imprédictible des choses s’est passé en 2017. L’auteur et acteur Robert Lalonde, qui devait présenter le spectacle de clôture du festival, a dû annuler sa présence à la dernière minute. « L’actrice Maude Guérin, qui était sur le site pour son plaisir, a généreusement accepté de relever le défi et d’apprendre le texte, la mise en scène et de sauter sur les planches à deux heures d’avis pour le remplacer! » Une telle histoire ne s’invente pas, mais elle se vit aux Correspondances d’Eastman; comme est unique l’expérience de chacun des visiteurs qui décide de fouler les sites du festival.

lescorrespondances.ca