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Les libraires - numéro 116
La Librairie Côte-Nord : De beaux grands bateaux

La Librairie Côte-Nord : De beaux grands bateaux

Par Erika Soucy, publié le 09/12/2019

« Ne fais pas tes études en fonction de la librairie », disait Chantal Collin à sa fille Valérie. C’était l’arrivée du livre numérique et Chantal ignorait l’impact qu’il aurait sur son entreprise. Valérie a donc travaillé comme dessinatrice de bâtiment pendant quelques années pour mieux revenir à son rêve d’adolescente et racheter la librairie de sa mère, en 2015. La Librairie Côte-Nord fêtait son 50e anniversaire en octobre et c’est une entreprise vigoureuse, ne souffrant pas du tout de l’existence du numérique, que possède désormais Valérie Morais dans un espace chaleureux de Place de Ville, à Sept-Îles.

Gérée depuis toujours par des femmes, la Librairie Côte-Nord ouvrait ses portes en 1969 sous la bannière des librairies Leméac. Fondée par Gérard Leméac, un homme qui avait à cœur la littératie hors des grands centres, la librairie de Sept-Îles comblait une offre en région avec une succursale à Hauterive (aujourd’hui Baie-Comeau) et une autre à Rouyn-Noranda. De nobles et pérennes initiatives nord-côtières sont d’ailleurs nées de la passion et de la mobilisation de Gérard Leméac et de Jeanine Belzile, d’abord gérante puis propriétaire pendant dix ans. On leur doit l’existence du Salon du livre de la Côte-Nord, ainsi que de la création du navire-bibliothèque. Le navire-bibliothèque? On se croirait dans une histoire de Jules Verne!

De 1971 à 1973, en compagnie du directeur de la bibliothèque de Sept-Îles, l’équipe de la Librairie Côte-Nord nolisait un bateau pour parcourir la Basse-Côte-Nord. Cargaison de nouveautés et de classiques à bord, ils s’arrêtaient dans chaque village pour promouvoir la littérature auprès des jeunes et moins jeunes.

Même si elle n’a plus à naviguer pour tenir des expositions de livres sur le territoire, Valérie Morais roule plusieurs kilomètres par année, sa maman exceptionnellement à ses côtés, afin de continuer cette mission de passeur qui fait la fierté de son entreprise. « Aujourd’hui, c’est soixante-quinze boîtes de livres qu’on met dans un camion pour aller les présenter à Fermont! » Les enseignants et les élèves peuvent ainsi prendre le temps de choisir ce qui garnira leur bibliothèque de classe parmi une belle sélection de livres neufs. Il faut avoir vécu dans une région éloignée pour comprendre à quel point ces rencontres sont synonymes de fête pour les enfants dont les parents doivent se tourner vers Internet pour acheter des bouquins qui ne sont pas usagés.

Être libraire dans une région aussi vaste vient avec son lot de défis. En plus de devoir se battre à armes inégales avec les multinationales comme toutes les autres librairies indépendantes, les délais de livraison peuvent parfois être plus longs. Toutefois, le service personnalisé et chaleureux qu’offrent Valérie Morais et son équipe est garant d’une clientèle fidèle et heureuse : parlez-en à Monique Dubois, une employée de confiance qui travaille à la librairie depuis trente ans. Véritable mémoire de l’entreprise, elle a plusieurs histoires à raconter.

« La meilleure anecdote, c’est celle de la route barrée pendant le Festilivre… »

Le Festilivre Desjardins se déroule aux Bergeronnes depuis vingt ans, en Haute-Côte-Nord. Il s’agit d’un événement où on reçoit une délégation d’auteures et d’auteurs pour une tournée dans les écoles et les organismes à proximité, suivi d’un petit salon du livre se déployant sur deux jours. En 2008, la rivière Papinachois près de Pessamit était sortie de son lit et la route 138 était fermée à cette hauteur. Impossible pour les automobilistes de passer. Comme la Librairie Côte-Nord est le partenaire littéraire de l’événement depuis toujours, il était hors de question que Chantal ne puisse se rendre aux Bergeronnes avec sa cargaison de livres. La solution lorsque notre point A est à Sept-Îles et notre point B en Haute-Côte-Nord? Les traversiers! Accompagnée de son mari Michel, ancien capitaine qui avait gardé ses contacts professionnels, Chantal a pu se faufiler de justesse sur le bateau qui faisait Baie-Comeau–Matane. Elle est par la suite revenue sur la rive nord du fleuve grâce au traversier Rivière-du-Loup–Saint-Siméon. Mais Saint-Siméon n’est pas sur la Côte-Nord, c’est dans Charlevoix… Et qui dit Charlevoix, dit fjord du Saguenay à traverser… Chantal a donc navigué sur trois bateaux différents en quelque douze heures pour arriver à temps au Festilivre Desjardins. Ce qu’on ne ferait pas quand on est passionnée!