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Les libraires - Numéro 113
Isabelle Bonnin et Julien Cormier : S'inscrire dans la durée

Isabelle Bonnin et Julien Cormier : S'inscrire dans la durée

Par Isabelle Beaulieu, publié le 03/06/2019

Partir de rien et ouvrir une librairie francophone en Acadie? Si l’entreprise pouvait sembler au départ un peu folle, elle a bel et bien vu le jour. Encore plus extraordinaire, elle célèbre cette année ses trente ans. 

La librairie Pélagie à Shippagan figure parmi les premières librairies francophones indépendantes à s’être établie au Nouveau-Brunswick. Il fallait le faire! L’idée est venue de Julien Cormier, qui trouvait difficile de s’approvisionner en livres dans la région. Qu’à cela ne tienne, il créera sa propre librairie. Pour apprendre les ficelles du métier, il part à Montréal faire ses classes auprès d’Élisabeth Marchaudon à la librairie Hermès, une libraire d’expérience qui lui transmet généreusement tout son savoir. De retour chez lui, il a tout en main pour relever le défi, mais il est seul dans l’aventure et il y a beaucoup à faire. Lors d’une soirée entre amis, il fait la rencontre d’Isabelle Bonnin, qui arrive de France et vient tout juste d’émigrer au pays. Julien ne tardera pas à lui faire la grande demande, celle de bâtir avec lui cette librairie qui lui tient tant à cœur. Sans trop réfléchir et sans mesurer l’ampleur d’un tel projet, elle accepte. C’était parti pour trois décennies bien mouvementées.

Être libraires en Acadie
Nous rencontrons Julien et Isabelle au Salon international du livre de Québec où ils viennent chaque année rencontrer les représentants qui ne peuvent pas se déplacer jusque dans les provinces atlantiques, comme ils le font plusieurs fois par année au Québec. C’est dire le statut particulier d’une librairie en marge comme Pélagie, qui doit composer avec la distance et avec l’absence de loi 51 qui, au Québec, oblige les institutions (bibliothèques, écoles, structures gouvernementales, etc.) à s’approvisionner dans les librairies agréées de leur région administrative. En plus de l’éloignement qui exige plusieurs milliers de dollars en frais postaux chaque année. Si l’on remonte trente ans en arrière, où les systèmes n’étaient même pas informatisés, la démarche paraît encore plus inusitée. Pour l’ouverture de la librairie — « D’abord, Julien avait trouvé le local le plus caché à Shippagan, parce que c’était le moins cher », de se rappeler Isabelle —, Julien s’emploie donc à cocher des titres sur des listes de papier, mais le jour de la réception, ils se rendent compte que ce n’est pas du tout suffisant, que les tablettes sont à peine garnies. Ils doivent repasser une commande tout de suite. « La meilleure, c’est qu’on n’avait tellement pas d’argent au début qu’on n’avait pas de fax, ce qui fait que quand on avait fini nos commandes, je prenais les feuilles et j’allais dans le bureau de l’Association des pêcheurs acadiens parce que c’était un de nos amis qui était le directeur et il nous autorisait à aller faxer. Pour ça, je devais passer discrètement par leur salle de réunion. » Une étude de marché avait été préalablement faite auprès des institutions et les leçons apprises au contact de madame Marchaudon à Montréal ont permis aux propriétaires d’éviter la grande diffusion qui ne se consacre qu’aux plus gros vendeurs (comme le font les grandes surfaces par exemple) — pour l’anecdote, la feuille de jour qu’ils remplissent quotidiennement est encore aujourd’hui la copie de la feuille d’origine qu’utilisait Élisabeth Marchaudon. En effet, ils tiennent à s’annoncer dès le départ comme des libraires indépendants en possédant un inventaire de fonds conséquent. Ensuite, il ne reste plus qu’à se faire connaître et à instaurer le réflexe chez les citoyens de se rendre à la librairie, eux qui n’ont pas acquis l’habitude de visiter leur libraire de proximité. Mais ce n’est pas toujours facile, même après trente ans, d’installer un nouveau rituel dans la petite ville qui compte un peu moins de 3 000 habitants.