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Taras Grescoe : C’est où, le bout du monde ?

Taras Grescoe : C’est où, le bout du monde ?

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 21/06/2005
Après avoir lu Un voyage parmi les touristes, on se demande si Taras Grescoe est allé au bout du monde ou au bout de lui-même. En s’arrêtant dans les endroits les plus fréquentés par une faune touristique parfois surréelle, parfois franchement imbécile, ce globe-trotter impénitent en a probablement davantage appris sur l’être humain que sur les lieux que des milliers de curieux en mal d’exotisme continuent à visiter chaque année.
Destination monde

Taras Grescoe n’a rien d’un anthropologue ou d’un philosophe cherchant à définir ce curieux instinct qui pousse ses compatriotes à s’entasser comme des sardines devant les attraits touristiques des quatre coins du globe, mais il n’en demeure pas moins un fin observateur de la gent vagabonde. Maniaque des guides de voyage et des anecdotes sur l’histoire du tourisme mondial, l’auteur de Sacré Blues, un « portrait iconoclaste du Québec » (VLB, 2002) a volontairement rejoint les sentiers battus et parcouru à pied, en autobus, en train ou en avion un itinéraire qui l’a mené d’un bout du monde à l’autre, soit de la pointe de Cabo Fisterra, en Espagne, à l’île Tianya Haijao, en Chine. « Tout a commencé par l’idée d’écrire un guide sur les guides touristiques. Le projet a évolué avec le temps, et j’y ai ajouté l’envie de décrire le tourisme de masse tel qu’il est aujourd’hui, à l’heure où 700 millions de gens bougent un peu partout dans le monde. […] Je voulais prendre le temps de faire ce que font beaucoup de gens avec leur sac à dos, moi qui n’étais pas un voyageur naïf, car j’avais déjà derrière moi beaucoup d’années d’écriture sur le voyage », raconte Grescoe.

Sur les traces de Compostelle

Si les voyages forment la jeunesse, celui qu’a réalisé Grescoe a plutôt formé son idée sur les instincts qui nous poussent à nous agglutiner comme des moutons dans des endroits où, espérons-nous, nous rencontrerons le mystère de l’inconnu et le confort de notre foyer tout à la fois. D’un point de vue personnel, le périple de l’écrivain a donné lieu à un profond questionnement sur ses convictions de voyageur, sur sa soif de fugue. Il en a rapporté quelques considérations mordantes sur les touristes, mais aussi sur lui-même : « Avant, j’avais l’impression que je ne serais jamais en place bien longtemps. Ce qui a changé, toutefois, c’est qu’après neuf mois, j’étais vraiment fatigué de changer d’hôtel tous les trois jours, de dîner seul dans les villes que j’ai aimées. Ce n’était plus une vie pour moi : j’ai découvert qu’il me fallait un pied-à-terre. »

Au départ, le voyage s’annonçait prometteur. Grescoe avait choisi d’arpenter, sans s’inspirer de la prose d’un certain écrivain brésilien, le chemin de Compostelle, le Camino. Mais rapidement, le caractère folklorique de son entreprise a laissé place à la dure réalité des pèlerins des temps modernes. On ne s’attaque plus au Camino au nom de la foi, mais bien pour le simple plaisir de le parcourir et de s’arrêter dans des haltes aménagées spécialement pour les vigoureux marcheurs. Sur la route, Grescoe se souvient d’avoir rencontré des personnes fort agréables et d’autres, beaucoup moins. Une fois en France, il a délaissé la marche à pied pour goûter au plaisir interdit de l’autocar climatisé et aux joies préprogrammées du voyage organisé. Le choc est de taille et le kilométrage parcouru, à l’avenant. Tout en digressant sur l’histoire du tourisme de masse et sur l’entreprise d’un de ses plus dignes fondateurs, Thomas Cook, l’auteur découvre à un rythme effréné les charmes de Paris, puis ceux de la Suisse, tout en savourant au cours des escales les pitreries destinées à divertir les voyageurs pressés. À peine s’est-il remis du voisinage parfois insupportable de ses congénères qu’il s’embarque pour la Grèce et l’Italie, où il découvre une tout autre forme de tourisme, préférée cette fois par une clientèle plus jeune et, disons-le, plus intéressée à goûter à l’alcool du pays qu’au récit des grands moments de l’histoire locale. Avec le recul, cette expérience demeure assez représentative de l’état du tourisme mondial : « Après le 11 septembre, le désir d’être protégé, de voyager dans une bulle touristique a augmenté, et le tourisme connaît une popularité croissante. Par contre, on assiste à une hausse du tourisme de la débauche. » En d’autres termes, l’Ailleurs c’est bien, mais avec l’option « bar ouvert », c’est mieux. Toute ressemblance avec certains forfaits offerts de nos jours ne serait que fortuite.

Le bout du monde

Avant d’atteindre, un peu exténué, la Chine après avoir fréquenté les plus sordides attractions sexuelles de Thaïlande, expérience dont il tire d’ailleurs quelques pages marquantes, Grescoe aura goûté à toutes les manières possibles de voir le monde. Il s’estime heureux d’avoir réalisé l’expérience, même s’il avoue avoir pris plaisir à écorcher au passage nos travers de voyageurs : « J’ai rencontré assez de gens intéressants et intelligents pour affirmer qu’il y a un avenir pour le tourisme. Et malgré tous les préjugés que l’on peut avoir sur les différentes nationalités, il y a toujours quelques personnes qui viennent nous contredire. »

Sorte de condensé de l’art du voyage du XIXe siècle à nos jours vu à travers la lorgnette d’un bourlingueur avisé, Un voyage parmi les touristes donne à réfléchir sur notre manière d’envisager le tourisme contemporain et, surtout, d’aborder l’Autre : « Il n’a jamais été aussi facile de voyager. Or, on voit de moins en moins de véritables contacts entre les voyageurs et les habitants […] Je comprends la peur de l’Autre, mais je ne comprends pas pourquoi certaines personnes désirent rester en petit groupe en évitant de parler aux gens qui habitent l’endroit que l’on visite. Il faut savoir prendre une distance vis-à-vis le discours des agences de voyages », affirme Grescoe.

C’est, enfin, dans les dernières pages que l’on sert sans doute la plus précieuse des leçons : «  Bien voyager ne veut pas dire aller plus loin, mais y aller mieux ». Aujourd’hui, Grescoe, qui prépare un autre livre sur les voyages et leurs relations avec la consommation de substances euphorisantes, se dit content d’accumuler les kilomètres, tout en ajoutant qu’au fond, il est toujours bon de s’en aller en sachant qu’un jour, nous retournons à la maison, là où il fait bon vivre.


Bibliographie :
Un voyage parmi les touristes, VLB éditeur, 410 p., 29,95 $
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