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Impostures et transfictions

Impostures et transfictions

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 14/02/2007
Qu’elles soient ou non un jour intronisées au panthéon des genres littéraires, un lieu où grouillent déjà bien des catégories de fictions dont le statut ne cesse d’être remis en question, les «transfictions», ou fictions transgressives, forment une classe à part en littérature contemporaine. Sur une trame en apparence proche de celle du roman réaliste, elles vont se perdre dans les territoires du fantastique, du roman expérimental, d’anticipation ou de science-fiction. En fait, elles ont la formidable capacité de se téléporter dans n’importe quelle catégorie de par leur nature fuyante.
Mais elles ne feront jamais l’unanimité, car elles sont rejetées par certains théoriciens puristes ou par les amateurs de littératures de l’imaginaire écœurés de découvrir en quatrième de couverture cette étiquette qui n’en est pas une. Celle-ci aurait comme seule raison d’être d’attirer le plus grand nombre de lecteurs. Et c’est très bien ainsi, car les «transfictions», si elles brisent les lois fondamentales du roman réaliste que représente la logique temporelle ou spatiale d’un récit, tirent leur force du traitement-choc qu’elles font subir aux idées reçues en littérature. Elles sont géniales parce qu’elles forment un tout et rien du tout en même temps.

La chose peut paraître paradoxale, mais il existe un guide de lecture des «transfictions» contemporaines, un ouvrage bien campé sur des bases théoriques universellement admises, qui a été publié il y a presque deux ans. Signé Francis Berthelot, un écrivain et théoricien dont les œuvres explorent tous azimuts les domaines de l’imaginaire, Bibliothèque de l’Entre-Mondes doit être considéré comme une formidable solution au problème que pose la définition du sujet des «transfictions».

Pour s’en sortir, Berthelot ne cherche pas à établir des distinctions, mais bien à accueillir le plus chaleureusement du monde dans sa sélection des auteurs aussi divers que Borges (un pape de la «transfiction», dont l’œuvre entière est basée sur l’exploration de la capacité de la littérature à franchir les frontières), Haruki Murakami (Chroniques de l’oiseau à ressort), Kafka (La Métamorphose), Emmanuel Carrère (La Moustache), José Carlos Somoza (La Caverne des idées), Samuel Beckett (Molloy), Paul Auster (Le Livre des illusions), Thomas Pynchon (V.) ou Arto Paasilinna (Le Fils du Dieu de l’orage). Il y aurait donc de la place pour tout le monde, à condition seulement qu’une brèche soit ouverte dans la fiction et que l’impossible s’y infiltre. Ce sont, vous en conviendrez, des conditions d’admission somme toute assez généreuses. Berthelot n’aurait cependant pas pu être plus restrictif, puisque ce qui fait aussi l’intérêt des «transfictions», c’est de voir jusqu’où l’imagination des auteurs peut mener.

En électron farouchement libre, l’œuvre transgressive s’affranchit, de plus, des règles (et des clichés) de la science-fiction et du fantastique. En raison de sa condition de paria (devrait-on parler de «parialittérature»?), elle est aussi rejetée hors des anthologies de S.F., dont les directeurs craignent ses talents d’imposteur. Si elle fait dans l’imposture littéraire, si elle joue parfois à imiter les schèmes de la S.F., elle parvient tout de même à gagner les faveurs d’un public majoritairement nourri à la littérature de facture réaliste.

Enfin, la transgression des lois narratives n’est pas la seule raison pour laquelle une œuvre devrait être considérée ou non comme transfictionnelle. Il suffit parfois de jouer sur la forme même du livre, en inversant le sens de la lecture, en utilisant le paratexte ou en accumulant les références qui ne renvoient à rien, sinon à l’imaginaire de l’écrivain. La chose n’est certes pas nouvelle, mais disons simplement qu’au cours des dernières années, on note une recrudescence des cas de «transfictions» qui intègrent l’expérimentation littéraire à la trame narrative.Retour au bouquin de Berthelot. Après avoir dressé un portrait d’une remarquable concision sur la situation des «transfictions» un peu partout sur la planète, il nous livre une série de comptes rendus bien ciselés qui, sans tenter de ranger le texte dans une catégorie quelconque, penchent plutôt pour la solution suivante: laisser le livre guider sa lecture et, de là, sa classification. Avec ces éléments en main, nous sommes fin prêts à nous aventurer dans les corridors de cette Bibliothèque de l’Entre-Mondes inventée par Berthelot.

Explorateurs de frontières
Au cours des derniers mois, deux bons exemples d’auteurs excellant dans l’art de brouiller les cartes nous sont venus d’Espagne. Le premier se nomme José Carlos Somoza et le second, Andrés Ibáñes. Avec La Caverne des idées, un roman retenu par Berthelot, Somoza traversait allégrement les territoires du roman d’enquête et du traité de philosophie, en plus de glisser un doute quant à la provenance d’un mystérieux manuscrit qui porte malchance à tous ceux qui ont eu à le traduire. Comme le Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki, une autre œuvre redoutable, La Caverne des idées demande du lecteur une attention particulière et de constants retours sur la construction du roman. L’enquête se déplace, franchit les frontières du livre pour interpeller le lecteur. Les autres romans de Somoza, La Dame numéro 13 et Clara et la pénombre, poussent encore plus loin le décalage entre le roman en apparence réaliste et le fantastique. Ibáñes, dont on doit la découverte à la maison d’édition Au Diable Vauvert, publiait il y a quelques mois un magnifique opus à la génétique littéraire tout aussi confondante: L’Ombre de l’oiseau lyre. Ni tout à fait conte de fées, ni fantasy, ni satire sociale, ce roman jongle avec les archétypes du merveilleux pour l’appliquer à une trame d’une étonnante rigueur, dont les échos évoquent une parenté certaine avec Kafka ou Borges.

Et si l’envie vous prend de suivre les milliers de gens curieusement sérieux — ou sérieusement curieux, c’est selon — qui ont tenté l’expérience littéraire qu’est La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, sachez que vous ne serez pas déçus. Construit autour de l’histoire d’un homme qui découvre que sa maison est plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur, et qui remarque en ses murs des portes ne menant nulle part ou conduisant à un escalier sans fin, le pavé de Danielewski offre en marge d’autres trames qui, par une subtile alchimie, viennent à se confondre pour créer un malaise profond. Le texte lui-même commence à subir quelques distorsions au fil des pages, ajoutant à notre fascination. Lire La Maison des feuilles équivaut à tenter l’expérience d’un manège dont on n’a pas encore vérifié le bon fonctionnement: on ne sait jamais ce qui peut nous arriver. Quel roman d’épouvante peut se targuer d’avoir poussé aussi loin l’expérience de la peur? Mais il reste encore beaucoup de textes qui, un jour où l’autre, repousseront les frontières de la fiction. En attendant, la Bibliothèque de l’Entre-Mondes regorge de trappes et de pièges dans lesquels on se laissera tomber avec plaisir.


Bibliographie :
Bibliothèque de l’Entre-Mondes, Francis Berthelot, Folio SF, 336 p., 14,95$ L’Ombre de l’oiseau lyre, Andrés Ibáñes, Au Diable Vauvert, 526 p., 45,50$ La Maison des feuilles, Mark Z. Danielewski, Denoël et d’ailleurs, 709 p., 58$
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