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Des nouvelles de l’imaginaire

Des nouvelles de l’imaginaire

Par Pascale Raud, Pantoute, publié le 21/06/2005
La nouvelle est-elle un genre qui se perd? Moins appréciée que le roman, n’est-elle tout simplement pas moins facile d’accès pour le lecteur non averti? On a parfois cette impression, en librairie, lorsqu’on essaie de conseiller des recueils de nouvelles : « Je ne sais pas, peut-être que j’aimerais mieux un roman… ». La nouvelle semble plus obscure, voire plus hermétique. La SF comme le fantastique n’échappent pas à cette règle. Pourtant, de nombreux recueils sont publiés, et quantité d’auteurs sont réédités chaque année.
Que dire du genre ?

Est-il difficile de trouver de bons auteurs de nouvelles ? C’est un travail d’écriture tellement différent du roman : l’auteur ne dispose pas de 200 pages, mais tout au plus de 50. Il s’agit d’être efficace en peu de mots : créer un univers, faire croire à un personnage, monter une intrigue, parfois en moins de 10 pages. Le style est souvent soit plus sobre pour permettre plus d’efficacité, soit plus délirant, ce qui serait insupportable sur 300 pages. La nouvelle impose à la fois plus de contraintes, et permet plus de liberté. Paradoxe ? Il y a un avantage autre que le pur plaisir de lecture à dévorer un recueil de nouvelles. N’avez-vous jamais découvert un auteur parce que vous aviez lu l’un de ses textes dans un recueil, dans un manuel scolaire ou dans un magazine ? Le texte court permet de s’initier à l’œuvre d’un écrivain d’une façon plutôt plaisante.


Quelques anthologies récentes

Pour illustrer à quel point certains nouvellistes ont le talent au bout de leur plume, jetons un œil sur Tracés du vertige : 30 nouvelles pour redéfinir l’imaginaire de demain. Al Sarrantonio, à la fois journaliste, éditeur et écrivain, a réuni en un seul volume plus de détenteurs de prix prestigieux de SF que je n’en ai jamais lus (Hugo, Nebula et bien d’autres). Il avait déjà frappé fort dans 999 : Les maîtres du fantastique et de l’épouvante (Albin Michel), où il avait réuni vingt-neuf nouvelles inédites. Dans Tracés du vertige, on trouve tous les écrivains dont on ne saurait se passer en SF, tels Dan Simmons, Ursula Le Guin, Michael Moorcock, Stephen Baxter, Joe Hadelman, mais également Joyce Carol Oates, que je ne m’attendais pas à trouver ici. Un vrai moment de bonheur pur : non seulement on lit de grands auteurs, mais en plus ce sont des nouvelles inédites, écrites spécialement pour cette occasion.

Plus underground, non pas par le sujet mais du fait de la notoriété des auteurs, sans être de moindre qualité, Utopiae 2004 : Dix auteurs du monde entier présente des nouvelles des quatre coins du globe. Les auteurs ne sont pas très connus, faute d’avoir été traduits. Pour quelques écrivains que Bruno della Chiesa est allé chercher, il s’agit de leur tout premier texte. Certains sont d’une redoutable actualité. La nouvelle intitulée In « God we trust » est malheureusement d’une réalité dérangeante, et « Quand viendra l’apocalypse » est douloureusement chargé de vérité. Alors, non, il n’y a pas qu’aux États-Unis, au Canada ou en France qu’on trouve de bons auteurs en littérature de genre : il y en a aussi en Bulgarie ou au Chili. Un recueil vraiment intéressant, qui montre les différences d’imaginaire selon les cultures.

Une autre anthologie a retenu mon attention. Celle-ci, au titre intriguant de Vingt pas dans l’insolite, plonge dans des univers étranges mais qui pourraient, selon toute vraisemblance, être expliqués. D’ailleurs, il n’y a pas 20, mais 21 nouvelles (mais d’où vient cette dernière ?). Inutile de préciser que l’humour y est noir, le bizarre, la norme, et l’angoisse, provoquée par l’absurde intense. Passons aux vampires. Baisers de sang montre les liens étroits qui existent entre les vampires et l’érotisme. Si on a peur de ces créatures, il y a également une sorte de fantasme récurrent, encore plus évident lorsqu’il s’agit de goules ou de succubes. L’ambiance du recueil est évidemment sombre et morbide, mais prouve qu’il y a d’autres auteurs qu’Anne Rice dans le genre. Je terminerai par Poppy Z. Brite, qui remet le couvert avec Petite Cuisine du diable. Qualifié par l’auteure elle-même de « schi-zophrène », ce recueil lui ressemble évidemment.


Quelques auteurs à découvrir

Sans m’étendre sur toutes les nouvelles figurant dans les recueils (auquel cas je devrais demander 10 pages pour pouvoir en parler), je vous suggérerais quelques lectures que j’ai faites au cours des derniers mois : Miroirs et fumées de Neil Gaiman (J’ai Lu, coll. Fantastique, 14,95 $), Le Voyage gelé de Philip K. Dick (Folio, coll. SF, 12,95 $), Nouvelles
(t. 1, 2 et 3) de Richard Matheson (J’ai Lu, coll. Fantastique, 15,95 $ ch.), Les Passeurs de millénaire, un collectif (Livre de Poche, coll. SF, 14,95 $), Forêts secrètes de Francis Berthelot (Le Bélial, 25,95 $), Dystopia (t. 1 et 2) de Richard Christian Matheson (Flammarion, coll. Imagine, 22,95 $ et 26,95 $), Fantômes et farfafouilles de Fredric Brown (Folio, coll. SF, 13,95 $). Et bien entendu, le maître incontesté de la nouvelle, celui qui n’a écrit que ça, et qui a découvert de grands auteurs : Harlan Ellison. Essayez La Machine aux yeux bleus (Flammarion, coll. Imagine, 27,95 $) et Dérapages (Folio, coll. SF, 17,95 $).

Alors, la nouvelle de SF/fantastique est-elle en perte de vitesse ? Je ne crois pas. Elle est comme beaucoup de choses : ce n’est pas parce qu’on n’en parle pas partout et tout le temps qu’elle n’existe pas. Elle est bien en vie et a un bel avenir devant elle.


Bibliographie :
Tracés du vertige : 30 nouvelles pour redéfinir l’imaginaire de demain, présenté par Al Sarrantonio, Flammarion, coll. Imagine, 590 p., 49,95 $ Utopiae 2004 : Dix auteurs du monde entier, présentés par Bruno della Chiesa, L’Atalante, 164 p., 15,95 $ Vingt pas dans l’insolite, une anthologie de Roland Lacourbe, L’Atalante, 586 p., 36,95 $ Baisers de sang : 20 histoires de vampires, présentées par Alain Pozzuoli, Les Belles Lettres, coll. Fantastique, 274 p., 40,95 $ Petite Cuisine du diable, Poppy Z. Brite, Au Diable Vauvert, 275 p., 38,95 $
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