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Ti-Jean et le Français de France

Ti-Jean et le Français de France

Par Yves Thériault, publié le 16/04/2008

Ce conte est tiré d’un album pour enfants aujourd’hui épuisé, Les Extravagances de Ti-Jean (Beauchemin, 1963). L’auteur d’Agaguk, à qui l’on doit une œuvre littéraire des plus foisonnantes, s’y est amusé à réécrire un pan de l’histoire de Québec. On suit Ti-Jean dans une fantastique aventure: pour donner un coup de main à Jacques Cartier et à sa troupe qui, dans le futur, en arracheront face aux Anglais, il décide de créer le cap Diamant, assurant ainsi leur protection. Une initiative peu appréciée du chef des Hurons de Stadaconé, qui finira par sermonner Ti-Jean… C’est avec raison que Marie José Thériault, conteuse, traductrice et directrice des Éditions du dernier havre, presque totalement vouées à l’œuvre de Thériault père, considère que cette «petite histoire amusante et ironique […] allège le contexte historique de la naissance de Québec». Grâce à son irrévérence et à son humour savoureux, Ti-Jean et le Français de France constitue en effet une façon rafraîchissante de plonger au cœur du passé de la Vieille Capitale dans le cadre de son 400e anniversaire. L’année 2008 marque également le vingt-cinquième anniversaire du décès d’Yves Thériault. Parmi les événements qui commémoreront l’héritage du prolifique conteur et écrivain, mentionnons une édition illustrée des Contes pour un homme seul, la sortie du premier volume d’une biographie signée par sa fille, la tenue d’un colloque international et d’une exposition d’envergure à la Grande Bibliothèque ainsi que des soirées de lectures. Mais laissons maintenant la parole à Yves Thériault. H.S.

L’Histoire ne dit pas tout. Il existe des documents secrets que nul ne peut consulter sauf les privilégiés. Il faut vous compter heureux, car c’est ainsi que la vie de Ti-Jean a pu être racontée. Et c’est grâce à ces documents secrets que nul au monde n’avait encore vus qu’une page toute spéciale de l’histoire du Canada peut vous être narrée ici, page que vous risquiez fort de ne jamais connaître... Si vous ne la croyez pas, si personne ne la croit, si les historiens la démentent, tant pis. Ce serait un désastre si on ne gardait pas au fond de soi une petite réserve de merveilleux! Ce serait une jolie pagaille sur la terre si tous les hommes prenaient les choses à la lettre...

Passons.

Parmi les extravagances de Ti-Jean, il en est une qui a soulevé la colère de bien des gens du Canada, dans le temps. Mais en définitive, il est probable que cette extravagance n’ait pas été si bête. Il aurait fallu là-dessus l’opinion des historiens savants. Ils refusent de la donner, sous prétexte que, de toute manière, Ti-Jean n’a pas existé, que tout cela est de la bouillie pour les chats...

Ouais.

M’est avis qu’ils doivent faire une vie bien triste, les savants historiens. Ils ignorent le plaisir que nous avons ensemble, nous tous qui croyons au merveilleux. C’est tellement plus intéressant que de se prendre au sérieux et de marcher comme du monde empesé à l’empois raide!

Donc, je reviens à Ti-Jean.

Cette fois-là, Ti-Jean était en Gaspésie. Cela ne s’appelait pas la Gaspésie, dans le temps. Cela ne s’appelait rien. Les Indiens, voyez-vous, se promenaient tellement et changeaient si souvent de place qu’ils ne prenaient pas la peine de baptiser la géographie sauf dans les cas absolument nécessaires, pour savoir se reconnaître. Mais des cartes, point. Des mappemondes, encore moins. Ce qui importait, c’était la couleur des arbres, la lumière du soleil, la direction du vent et le pays des bonnes chasses. Avouez qu’en ne se compliquant pas la vie, ils l’avaient belle, hein? Les Indiens, c’était du monde pas ordinaire qui savait vivre et bien vivre.

Or, en Gaspésie, Ti-Jean ne savait trop quoi faire.

Il se promena sur le massif, inspecta les caribous, musa deçà, delà. Finalement il redescendit vers le bout de la Gaspésie, la pointe des Trois Sœurs, et plus loin, après les longues plages du Coin du Banc et l’estuaire de Barachois, il atteignit la baie de Gaspé. C’est beau à voir, la baie de Gaspé. Il y a des gens qui disent aujourd’hui, et avec raison, que c’est le plus beau port naturel du monde. Le fait est que, même en ces temps anciens, la baie de Gaspé était impressionnante.

Là, il n’y avait rien. Seulement une petite tribu d’Indiens qui campait près de la mer parce que les femmes avaient prévenu les hommes qu’elles voulaient faire la lessive et qu’il n’y avait pas d’eau là où elles étaient. Pas assez, en tout cas, pour une grosse lessive comme elles s’en promettaient. Alors ils étaient tous descendus vers la mer. Pour rencontrer vous ne savez pas qui? Un dénommé Jacques Cartier, qui arrivait directement de France avec ses petits navires et ses pieux marins.

Et justement comme les Indiens arrivaient, portant sur leur bras tout leur linge sale, Cartier était en train de faire planter une croix sur la rive et prenait possession du pays au nom du Roy de France. Voyant les Indiens les bras chargés, Cartier pensa que les indigènes qui venaient à sa rencontre étaient porteurs de cadeaux. Il prit donc le linge sale, fit donner aux Indiens en échange des verroteries, des colliers pour les femmes et de la gomme à mâcher pour les hommes.

Naturellement, les Indiens expliquèrent à Cartier qu’il s’agissait de la lessive et non de cadeaux. Dans sa langue, le chef dit:
— Ne faites pas les niaiseux. On s’en allait, tout le monde, faire notre lavage. Vous avez nos rechanges du dimanche et des jours de fête. Donnez-nous ça! Sinon nos femmes vont nous embobiner en arrivant au tipi.

Cartier, qui ne comprenait rien mais qui voyait les gestes des Indiens, crut qu’ils le remerciaient pour les cadeaux et qu’ils confirmaient leurs propres dons.
— Merci, dit-il, vous êtes très gentils. J’ai rarement eu l’occasion d’avoir affaire à des indigènes aussi généreux. On voit que votre système d’éducation est excellent. On dirait même que vous avez été éduqués à Stanislas et à Marie de France, deux écoles françaises bien connues.
— Donne-moi mon butin, dit le chef Indien qui avait un fort accent de la Mauricie, ou je vais me fâcher et ça va finir par une bataille...

L’un des sous-chefs intervint alors et dit au chef.
— Attention, patron. Avez-vous vu? Ils ont des espèces de bâtons en fer. Avec nos lances en bois, on fera pas long feu contre leurs bâtons de fer. Sans compter qu’ils en ont des pleins bateaux, ces guerriers-là. On est vingt, ils sont cent. Embarquez-vous pas dans une entreprise aussi misérable...
— T’as raison, sous-chef, dit le chef. On s’est fait voler notre linge, mais on finira par se faire payer.
— L’important, dit le sous-chef, ça serait d’apprendre leur jargon. De même on pourrait leur expliquer le court et le long de l’affaire. Ils n’ont pas l’air de mauvais gars. En tout cas, leur chef est poli et il a un beau sourire. Et puis, lui avez-vous vu les moustaches?
— Moustaches tant que tu voudras, dit le chef, je me demande comment expliquer à ma femme que je me suis fait ôter mes culottes du dimanche en peau de luxe, par des étrangers qui sont venus sur la mer. Elle va encore me dire que je lui invente des histoires...
— Et moi donc, dit le sous-chef... On est tous dans le même bateau. Ma chemise en chevreuil, mes culottes en rat musqué, mon beau surtout en peau d’Iroquois...
— Ma besace en cheveux d’Algonquins, dit un autre sous-chef...
— Le sous-chef Agile-Hibou a raison, dit le chef. À se battre contre ces gens-là, on risque d’en recevoir plus qu’on va en donner. Attendons, on verra toujours.
— Indigènes du Nouveau-Monde, dit Cartier, sachez que je prends possession de ce pays au nom de Dieu et du Roy de France.

Sur ce, Jacques Cartier lança en l’air son chapeau et le rattrapa; tous les Français firent de même. Puis ils mirent un genou en terre et firent le signe de croix.
— C’est bien pour dire, commenta le sous-chef aux Indiens assemblés, que le monde d’ailleurs a des manières qui sont pas comme les nôtres. D’après moi, ce sont des malades, ces gens. Ils ont dû être pris de peur de mourir et ils se sont sauvés par ici.
— À mon avis à moi, dit le sous-chef premier, c’est des gens qui ont des démangeaisons subites à des endroits pas comme nous autres...
— Vous n’avez rien compris, dit le sous-chef deuxième. Ce sont des acteurs d’une troupe française. Ils tentent de nous épater. C’est la façon des troupes françaises...
— Pas sérieux, dit le chef.
— Gens du Nouveau-Monde, s’écria Cartier. Nous avons besoin d’eau.
Ce disant, il fit le geste de boire.
— Il a soif, dit le chef, va lui chercher de l’eau.
— Nous avons faim, continua Cartier, en faisant le geste de manger.
— Sous-chef Patte-Gauche-de-Caribou, dit le chef, ils ont faim. Va dire à ma femme qu’elle prépare le souper et qu’elle ajoute des places à table. La rallonge est en dessous du bouleau près de la rivière.
— Nous offrirez-vous l’hospitalité? s’écria Cartier en faisant le geste de dormir sur ses deux mains.
— Il s’endort, dit le chef. Bon. Mes gars, endormez-les.

Et c’est ainsi que Cartier et ses hommes, après avoir cru à la politesse des Indiens, reçurent chacun un coup de tomahawk auquel ils ne s’attendaient guère et qui les endormit jusqu’à l’heure du souper... Mais tout ceci se passait avant que Ti-Jean n’arrive sur les lieux. Il arriva, lui, le surlendemain de ce premier contact. Déjà les Indiens avaient appris quelques mots en français: fraise, bouleau, pistache, canoë, parking, week-end...

Même que le chef faisait déjà des phrases dans le français le plus parisien. Comme celle-ci, par exemple:
— Croyez-vous que je vais trouver un parking pour mon canoë si je vais en week-end jusqu’au rocher Percé?

Naturellement, les Français étaient bien épatés de la facilité qu’avaient les Indiens à apprendre la langue du Roy de France.

Mais pour revenir à l’histoire, mon Ti-Jean, voyant la marche des événements, et vu qu’il savait lui-même le français comme vous savez votre pater, se mit à converser avec un Français de France, sorte de lieutenant de Cartier. Tous deux étaient assis sur le mont qui surplombe Gaspé, qui est très haut et d’où l’on découvre la mer. C’est là que Ti-Jean conçut une autre extravagance... Enfin, on pourrait dire que c’en est une.
— C’est grand le Nouveau-Monde? demanda le lieutenant de Cartier qui se nommait Paul.
— Cela s’appelle le Canada, dit Ti-Jean.
— Ah, oui? Tiens donc...
—C’est très grand, le Canada, dit Ti-Jean. Tellement grand que je suis content de vous voir arriver, les Français.
— Ah oui? Pourquoi?
— Il n’y avait pas assez d’Indiens pour vraiment exploiter les richesses du pays. Moi, les richesses du pays, je les connais. J’ai la ceinture magique, vous savez. Quand je l’ai autour du corps je suis plus fort que tout au monde. Je suis tellement fort que rien ne peut me résister.

Paul ne le croyait pas, évidemment. D’abord parce que les Français ne croient pas facilement de telles choses. Et ensuite parce que l’histoire de Ti-Jean, c’était joliment incroyable...
— Tiens, dit Ti-Jean, je vais vous le prouver.
Il étendit la main, saisit un gros bouleau proche, l’arracha du sol, le brandit au-dessus de sa tête et le lança très loin dans la baie de Gaspé où le bouleau plongea en un grand ploc! qui fit jaillir l’onde à cent pieds dans les airs...
— Ma parole, dit Paul, c’est vraiment extraordinaire.
— Et c’est une bien petite démonstration, fit Ti-Jean modestement. Si je m’en donnais la peine, je vous montrerais plus encore... Mais que cela suffise pour le moment. Nous en étions aux richesses naturelles...
— Oui, oui, justement, dit Paul. Nous parlions des richesses naturelles.
— Elles sont considérables, dit Ti-Jean. Et les Indiens ne les ont jamais exploitées.
— C’est dommage.
— Oui. Et si vous vous en donnez la peine, vous pouvez développer une très belle colonie ici.
— Oh, cela dépendra du bon plaisir du Roy.
— Sans doute, acquiesça Ti-Jean. Mais expliquez-lui tout ce que vous trouverez ici. Il y a de l’or en abondance.
— De l’or?
— Oui. Et du cuivre, du nickel... Du nickel, c’est quelque chose que vous ne connaissez pas encore mais qui sera très en demande un jour...
— Et ensuite?
— Du fer. Beaucoup de fer. Du charbon, beaucoup de charbon. De la forêt à perte de vue, pendant des milliers et des milliers de milles...
— De milles?
— De kilomètres comme diront les Français plus tard... Sans compter de l’eau comme vous ne pouvez en imaginer et de la fourrure.
— Ah, de la fourrure... dit Paul. De fait nous sommes venus surtout pour la fourrure, vous savez...
— Alors ça, les Indiens peuvent vous en vendre à la tonne. De pleins bateaux.
— Chouette, le Roy va être content...
— Il n’y a qu’une chose, dit Ti-Jean. Vous savez, je suis très au courant du pays et j’ai l’impression que vous aurez des difficultés.
— Comment cela?
— Vous venez les premiers. Mais si vous avez pu venir, les Anglais vont vite trouver le chemin.
— Oui, ils nous suivent à la piste, je crois.
— D’ici dix ans, quinze ans, cent ans, qui sait si les Anglais ne vont pas vous déloger du Canada?
— Mais si le pays est si grand...
— Il a une faiblesse en ce qui a trait à la guerre, dit Ti-Jean. Le fleuve Saint-Laurent que les Indiens nomment le Père des Eaux. Figurez-vous que ce fleuve remonte mille milles vers l’intérieur, qu’il débouche sur cinq grands lacs aussi grands que la France...
— Ah...?
— Les Anglais arrivent ici avec une flotte de navires et des soldats. Ils peuvent remonter tout droit vers le cœur du pays. Installés là, ils seront difficiles à déloger. Et je vous assure que vous, les Français, vous serez en fuite vers les côtes en très peu de temps...
—Vous croyez?
— J’en suis sûr. Naturellement, vous ne pourrez tenir trois ou quatre cents ans contre les Anglais. Si l’on veut que le cours de l’histoire ne soit pas changé, mon avis est que vous devrez céder votre colonie un jour ou l’autre. Mais le truc serait de tenir le plus longtemps possible.

Ti-Jean se leva tout à coup. Il venait d’avoir une idée. Son visage s’illumina.
— Je vais tout arranger ça! dit-il.
— Vous?
— Oui.
— Tout seul? Mais comment?
— Vous verrez.
— Je ne comprends pas.
— Nierez-vous ma force?
— Non.
— Je peux remuer des montagnes s’il me plaît. Et je vous assure ici même que je vais prendre les mesures nécessaires pour empêcher que les Anglais remontent le Saint-Laurent jusqu’aux Grands Lacs. Attendez, je reviens.

Ti-Jean se plaça sur le bord de la montagne et comme à son habitude lorsqu’il voulait voyager rapidement, il s’élança dans les airs. Grâce à sa force, il pouvait battre des bras assez vite et sans lassitude pour voler comme un oiseau. Il fila à toute vitesse vers l’embouchure du Saint-Laurent, remonta rapidement le fleuve, cherchant l’endroit le plus propice pour opérer un miracle à sa mesure. Il passa l’île aux Coudres et hésita un peu devant les promontoires de la Baie Saint-Paul. Mais le fleuve était encore trop large. Il continua son chemin et arriva à l’île d’Orléans. Soudain, il comprit que c’était le seul et le meilleur endroit.

L’île bloquait les deux tiers de la largeur du fleuve et ne laissait qu’un chenal assez étroit de chaque côté. Le fleuve s’élargissait devant la bourgade de Stadaconé, mais aussitôt il se rétrécissait à Cap-Rouge et devenait une gorge de faible portée. Ce fut devant la falaise de Lauzon et de Lévis que Ti-Jean choisit d’établir la barrière. Il plongea vers la rive, aborda à Stadaconé.

En ce temps-là, la rive descendait en pente très douce jusqu’au fleuve et la bourgade indienne occupait ce qui est aujourd’hui le quai de la traverse de Lévis.
— Bougez pas, dit Ti-Jean aux Indiens. Je vais transporter votre bourgade, j’ai du travail à faire ici.
— Mais...! tenta de protester le chef.
— Chut! dit Ti-Jean. C’est pour votre bien futur, vous verrez que j’ai raison.

Et prenant la bourgade dans une main, il vous la transporta dans les airs jusqu’à l’endroit qui se nomme aujourd’hui l’Ancienne-Lorette, un vallon charmant, quelques milles derrière Québec. Puis, revenant au bord du fleuve, Ti-Jean atterrit de nouveau, plongea la main dans le sable, sous le roc, et d’un grand coup il vous sortit tout ça, édifia d’un revers de main le grand cap Diamant. En deux secondes le fleuve était dominé par cette énorme masse de roc brut. Des hauteurs du Cap, les Français pourraient à leur loisir barrer le fleuve de leurs canons et empêcher que les Anglais puissent jamais atteindre les Grands Lacs et le cœur du pays. Jamais, en tout cas, jusqu’au jour fixé par l’Histoire et le Destin où, sur les plaines d’Abraham, Montcalm se fera battre par les troupes de Wolfe.

Mais il faut dire que pendant un bon bout de temps, les Français profitèrent de la merveilleuse défense naturelle du cap Diamant et ce, grâce à Ti-Jean, à la ceinture magique, et à la force merveilleuse du jeune homme...

Il revint à toute vitesse vers le lieutenant de Jacques Cartier.
— Va dire à ton maître, déclara Ti-Jean au lieutenant, que s’il remonte le fleuve Saint-Laurent, il trouvera à quatre jours de navigation d’ici un endroit formidable où il pourra tenir tête aux Anglais pendant longtemps.
— Mais, dit Paul, je ne comprends pas.
— Prends ma parole, dit Ti-Jean. Je viens de créer le cap Diamant et je t’assure que c’est un joli bétail, haut comme le ciel, d’où vous pouvez
balayer tout le fleuve de vos boulets de canon. Personne ne pourra jamais passer là... Pour un temps, en tout cas, bien raisonnable, qui permettra au Roy et à la Compagnie des Cent-Associés de faire leur magot.
— Les qui?
— Allez, tu comprendras plus tard quand tu liras les manuels d’histoire... Va répéter ce que je viens de te raconter à ton maître...

Le lieutenant s’en fut trouver Jacques Cartier et l’on fit ce soir-là de grandes réjouissances...

Ce fut seulement un mois plus tard que Ti-Jean se rendit compte qu’il avait peut-être agi sous une impulsion un peu vive et que le service qu’il avait voulu rendre aux Français nouvellement immigrés au pays pouvait bien être une extravagance. Peut-être que s’il avait réfléchi...

C’est le chef de la bourgade huronne de Stadaconé qui réprimanda Ti-Jean.
— Tu agis toujours sous le coup de l’impulsion, dit-il. Cette fois, tu aurais dû y penser à deux fois...
— Mais pourquoi? Qu’ai-je fait de si mal?
— Regarde!
— Je vois bien. Et puis après?
— Ton cap Diamant.
— Oui, je le vois. Mais qu’est-ce qu’il a? Chose certaine, il protège le fleuve Saint-Laurent contre toute invasion des Anglais.
— Peut-être. Seulement, qu’est-ce qui arrivera quand la ville de Québec sera construite à cet endroit?
— Qu’est-ce qui peut arriver?
Le chef huron secoua lentement la tête en un geste de commisération.
— Je te dis que tu ne réfléchis pas assez avant d’agir.
Ti-Jean se fâcha tout net.
— J’en ai assez, dit-il. Je ne vois absolument pas ce que j’ai fait de répréhensible. C’est un beau cap, en bon granit, très solide, qui aide les Français à repousser les conquêtes anglaises. Voilà.
— Oui, dit le chef. Seulement, quand Québec sera bâti, les gens du quartier Saint-Malo habiteraient la Haute-Ville si tu n’avais pas chambardé la géographie. Voilà ce que tu as fait.
— Et puis?
— Et puis, je trouve que ce n’est pas logique, c’est tout. Ces gens avaient un droit géologique et géographique d’habiter la Haute-Ville. Tu le leur as enlevé sans les consulter. C’est mal et ce n’est pas démocratique.
— La ville, dit Ti-Jean, n’existe pas encore. Les gens de Saint-Malo ne sont pas encore nés! Alors comment aurais-je pu les consulter?
— Vois-tu, dit le Huron qui avait suffisamment de bon sens, voilà ce qui arrive quand on fait des choses merveilleuses. Elles en viennent à tout chambarder, à tout bousculer. Moi j’en ai vu les conséquences. À toi de les voir aussi avant de soulever des caps par ici ou de creuser des mers par là. Tu joues avec la nature? Prends garde de ne pas créer plus de problèmes que tu n’en règles.

Le chef avait raison. Mais Ti-Jean aussi avait eu raison de créer le cap Diamant. Reste à savoir, naturellement, ce que pensent de tout cela les gens de Saint-Malo*...

* Rappelons que le village de Saint-Malo a été annexé à la ville de Québec en 1907.

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