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Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 76
Pierre Perrault, le cartographe

Pierre Perrault, le cartographe

Par Maximilien Nolet, Librairie générale française, publié le 23/04/2013

Pierre Perrault (1927-1999) est généralement considéré comme un monstre sacré du cinéma québécois : on l’associe immédiatement à l’île aux Coudres et aux personnages qu’il a filmés : Alexis, Grand Louis, Marie, Hauris, Bernard, etc. Pourtant, le Québec connaît beaucoup moins sa volumineuse production écrite (recueils de poésie, essais, scénarios commentés, récits de voyage) qui réunit plus d’une vingtaine d’ouvrages.

Perrault a beaucoup écrit. Il ne vivait pourtant pas dans les livres comme il le répétait à chaque occasion. Comme l’artisan, il connaissait les moindres détails de sa matière avant de la travailler : « Si je parle neige, c’est d’avoir vu neigé », mentionne-t-il dans Gélivures. Sur cet aspect de son œuvre, il était très intransigeant. Il fustigeait la fiction, mais déplorait surtout l’emprise qu’elle exerçait sur ses contemporains. Pour Perrault, la littérature québécoise devait être ancrée dans des réalités concrètes; ainsi, tout écrivain devait écrire de son « milieu », de ce qu’il connaissait. Comme plusieurs intellectuels et écrivains de sa génération, il voulait donner au peuple québécois une représentation de son unicité dans la littérature. Fernand Dumont, Gaston Miron, Jacques Ferron, tous, de manières différentes, étaient touchés par le problème de l’authenticité : comment écrire dans un pays qui, historiquement, n’a presque aucune tradition intellectuelle et qui fut toujours inféodé à de puissants canons? Pour certains, le langage constituait la clé de voûte d’une littérature proprement québécoise.

Les années 50-60 étaient fécondes puisqu’on sentait que tout était à faire : une crise déferla sur le Québec et fit basculer le petit monde canadien-français, qui représentait un bloc culturel assez homogène, dans l’inéluctable modernité. L’un des effets principaux de cette crise fut de fragiliser les liens traditionnels qui liaient les règles de la filiation : les fils cessèrent massivement de prendre la relève des pères et ainsi, ce fut un pan des pratiques artisanales du Québec qui s’évanouit. L’on retrouve ce thème un peu partout chez Perrault, comme dans son film le plus connu, Pour la suite du monde.

Le recueil de poésie Gélivures, paru en 1977, offre un bon exemple de la poétique de l’écrivain. Dans cette épopée hommage au Nord québécois, la figure de style qui domine est l’hyperbole. Il cite abondamment, comme dans la plupart de ses livres; et, chez lui, les poètes renommés ou les inconnus rencontrés lors de ses nombreux voyages ont le même statut. Ainsi, les mots du cultivateur, de l’artisan, du pêcheur de morue, du bûcheron valent autant sinon plus que ceux des poètes. Perrault aimait assurément la cohérence de ces « gens de peu » puisque leur parole avait le poids du vécu. Voici comment cela se traduit dans un passage marquant de Gélivures : « Pourtant il aime les arbres depuis belle enfance et en parle comme d’un orgueil qui le brûle entre les omoplates au fer rouge et fleurdelysé / je sciottais assez ma thérèse que le brin de scie me frappait les poings (arthur côté la morandière abitibi) / c’est ce qu’il dit à sa femme celui qui s’excuse de n’avoir pas avec ses deux mains nues réussi le royaume proposé ni la belle télévision couleur dont il faut bien rêver […] ».

Ces quelques lignes montrent à mon avis la pertinence de (re)lire Perrault aujourd’hui : devant des valeurs importées par les médias, devant la honte de soi véhiculée par des élites corrompues, Perrault propose le Québec aux Québécois, une sorte de cure d’orgueil et de fierté. Le Québec « moderne » n’est pas né d’une guerre ni d’événements marquants porteurs de fierté; comme le disait Pierre Vadeboncoeur, il semble que l’histoire ait littéralement roulé sur le Québec en 1960. De sorte que l’héritage canadien-français fut rapidement mis de côté, un peu comme un vieil oncle gênant qui a trop bu. Pour Perrault, il était nécessaire de faire connaître cet héritage, d’en montrer la pertinence et surtout la beauté. Il s’est intéressé à la beauté d’hommes et de femmes qui n’étaient pas éduqués mais qui pouvaient parler avec beaucoup d’éloquence de leur métier.

Dans le récit Toutes isles (1963), comme Cartier l’a fait avant lui, Perrault part à la découverte de ce pays nommé par le découvreur, sur la côte nord du fleuve Saint-Laurent, où vivent pêcheurs, loups-marins et Amérindiens. Cette quête participe peut-être d’une nécessité puisque « de Blanc-Sablon jusqu’à Sept-Îles, les noms sur la carte n’expriment que de faibles repères », écrit-il. Encore une fois, la charge contre le savoir livresque est très présente, car, selon la sensibilité de l’écrivain, aucun livre n’a jamais exprimé toute la richesse de ce pays : « J’ai cherché dans les sables traces des géométries et des analyses, j’ai cherché sur l’écorce dessins des règles et des rapports, j’ai interrogé les commentateurs, mais que savent-ils de la réalité, ceux qui vont vers la mort en tournant les pages d’un vieux livre? Car rien n’est écrit de ce qui alimente les rumeurs de la mémoire. » Devant l’impossibilité de recenser tous les ouvrages de Perrault, voici néanmoins une liste des incontournables : Chouennes, Gélivures, Jusqu’à plus oultre (recueils de poésie), De la parole aux actes (essai), Toutes isles et Pour la suite du monde (récits).

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