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Nelly Arcan : Les hommes qui passent, maman

Nelly Arcan : Les hommes qui passent, maman

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/09/2001
Ces temps-ci, en littérature française, l’impudeur tient le haut du pavé, ainsi qu’en témoignent les succès d’Angot et de Millet. Pourtant, on aurait tort d’associer à cette mode Putain, premier livre de Nelly Arcan, une jeune québécoise de 26 ans, qui fait la manchette à Paris. Présenté sous la forme de la lancinante confession d’une prostituée de luxe à son psychanalyste, ce récit vitriolique ne procède ni par exhibitionnisme sordide ni par auto-apitoiement. Au contraire, il propose une lecture radicale du rapport entre les sexes à l’aube du XXIe siècle.
Qu’est-ce qui vous a amenée à écrire Putain

Il y avait longtemps que j’avais envie d’écrire. J’ai écrit un peu au début de la vingtaine, mais rien de significatif. À 25 ans, cela faisait déjà quelques années que certaines choses maturaient en moi. J’ai alors décidé de me lancer dans une espèce de journal intime, d’abord pour mettre par écrit certaines idées et réflexions qui m’obsédaient, afin de les faire lire à un psychanalyste. J’ai rencontré un psy, Patrick Cady (NDLR: l’auteur de Quelques arpents de lecture: abécédaire romanesque québécois), qui a une sensibilité littéraire. Il a laissé l’analyse de côté parce qu’il a perçu la qualité de mon écriture, et m’a conseillé d’en faire un livre.

Ce livre, vous l’aviez donc amorcé à des fins d’auto-thérapie davantage que comme une oeuvre littéraire?

Mon premier but, le plus important, était l’écriture. La littérature a toujours plus importé pour moi, même si le prétexte de Putain était de résoudre certains problèmes personnels. En fait, mon réel désir était de me faire dire que j’étais écrivain plutôt que juste névrosée!

Pourquoi cette forme, qui s’apparente au journal intime?

Je ne me suis pas attardée à la forme. J’avais seulement envie de dire des choses et, en les écrivant, Putain a pris la forme d’une prière, d’une longue incantation faite de phrases interminables. Il n’y a pas de suite d’événements, aucune résolution. À défaut de cette structure romanesque, les gens du Seuil ont attribué à Putain l’étiquette de "récit", qui me convient parfaitement. J’aurais été gênée qu’il soit publié comme un roman, car ce n’en est pas un. C’est une narratrice qui se raconte, qui part du point A pour se rendre au point Z, et revenir ensuite au point A. L’étiquette de "récit", laisse place à la création littéraire, à l’inverse du "témoignage".

Cette technique d’écriture s’apparente à ce que les anglophones nomment " stream of consciousness", le flot de la conscience…

Effectivement. Le récit débute avec le point de vue de la putain, qui entremêle son histoire familiale avec la vie qu’elle mène en compagnie de ses clients, à laquelle s’ajoute sa vision de la société. Cet enchevêtrement devient vaguement délirant. C’est le point de vue de quelqu’un qui, par moments, perd les pédales, ce qui toutefois n’empêche pas de déceler une vérité cachée derrière ces pensées.

De Beauvoir disait "On ne naît pas femme, on le devient". Votre narratrice, prostituée de luxe, pourrait-elle se réclamer d’une telle phrase?

Non, elle ne se construit pas. Dans ce livre, il n’y a aucune solution possible, aucun espoir, aucune porte de sortie. L’héroïne ne devient pas femme, elle l’est déjà. À travers l’histoire de sa famille et de son milieu, la prostitution, et l’image qui en est transmise par la société, les médias, elle constate ce que signifie être une femme aujourd’hui. Elle ne veut pas de cette image mais elle ne peut faire autrement puisqu’elle est cela. La narratrice fait partie de ce qu’elle dénonce.

La prostitution devient le filtre à travers lequel elle perçoit le monde. Elle dit d’ailleurs que sa mère, elle, vit une forme de prostitution dont le seul client est le père…

Dans l’univers de la narratrice, il existe deux sortes de femmes: les putains et les larves. Les putains sont désirées et règnent sur le désir des hommes, alors que les larves sont les femmes qui ne provoquent plus ce désir et n’ont plus rien à faire dans la vie. La mère fait partie de cette dernière catégorie. La narratrice souffre du syndrome de la Schtroumpfette; elle refuse d’avoir un jour des enfants, de voir son corps changer, vieillir, de ne plus "avoir ce qu’il faut". Les figures du père et de la mère finissent par englober tous les hommes et toutes les femmes. Donc, les pères sont tous des clients, et ce tant qu’ils bandent, et les femmes sont femmes tant qu’elles font bander.

Et l’héroïne répète souvent qu’un jour un de ses clients sera réellement son père.

C’est une spéculation; elle s’imagine que son père fréquente les prostituées. Elle se dit qu’un jour son père sera derrière la porte de chambre d’hôtel qu’elle ouvrira. Dans cette optique, on peut affirmer que la prostitution est ce par quoi l’inceste se perpétue, parce que les prostituées sont toutes des filles, elles ne sont pas des femmes, pas mères, alors que les clients sont tous pères. Dans la réalité, ce n’est pas toujours le cas, bien sûr, mais si on analyse la symbolique sexuelle, l’homme est réputé pour chercher une compagne plus jeune, plus ferme et plus fraîche, sans vergetures ni marques de grossesse, ni traces de vieillissement.

Vous reconduisez ici des archétypes de la psychanalyse.

Ce n’était pas voulu au départ, je ne m’en suis aperçue qu’après coup. Si, en écrivant de manière spontanée, j’en suis arrivée à un tel résultat, cela doit traduire certaines vérités. Essentiellement, dans notre société moderne, il y a quelque chose qui relève de l’inceste qui se perpétue par la prostitution, par la manière dont on présente généralement les femmes dans les médias: les concepts de jeunesse, de jouissance perpétuelle et du spectateur X, un homme indéterminé - le client -, qui assiste au spectacle.

Est-ce que le regard des autres doit être considéré comme une prison, quelque chose qui nous écrase?

Personnellement, je suis très prise dans le regard des autres. Je définis mon comportement, ma façon de faire, de m’habiller, de parler, à travers ce que je perçois dans leur regard. C’est une grande aliénation, mais cette façon de déterminer ma personne en fonction de mon entourage concerne la manière qu’ont les femmes de se regarder entre elles.

Une rivalité inévitable?

Je crois qu’entre les femmes existe un regard qui scrute, qui dit: est-ce que ce sera elle ou moi? Il n’y a de place que pour une femme, la Schtroumpfette, qui détient le monopole sur le désir des hommes. Lorsque les femmes se regardent entre elles, c’est surtout pour évaluer qui est la Schtroumpfette de la place. Ce regard peut être aliénant; cette obsession d’être belle, désirable, vise autant les hommes que les femmes, et peut-être même surtout les autres femmes. Cependant, l’aliénation, ce n’est pas forcément néfaste. On se construit dans l’aliénation de l’autre, c’est essentiel. L’aliénation est plus grande entre femmes qu’entre hommes et femmes. Dans Putain, il y a des Schtroumpfettes, des clients et des larves, et aucun regard amoureux, qu’il soit d’un père ou d’une mère. Jusqu’à la fin, le seul lien est sexuel, tout simplement parce que les choses que je voulais révéler demandaient un traitement extrême.

Votre récit ne manquera pas de susciter la controverse. En aviez-vous conscience? Cherchiez-vous à choquer les lecteurs?

Je suis consciente que Putain va provoquer ce type de réaction, mais je ne suis pas certaine de vouloir en connaître les détails (rires). Depuis quelque temps, je reçois les réactions des autres, et je suis toujours contrariée par leurs commentaires, même positifs. Je ne suis pas habituée aux réactions affectives; la pitié, la compassion ou la colère m’embarrassent. Je déploie d’immenses efforts pour me justifier, pour tempérer les ardeurs, alors que je n’ai aucune raison de m’excuser pour ce que j’ai à dire.
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