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Meurtres et mystères dans la nouvelle

Meurtres et mystères dans la nouvelle

Par Liette Lemay, publié le 01/03/2001
Les nouvelles passent mais ne se ressemblent pas. Deux recueils québécois récemment parus, La Marche, de Suzanne Lantagne, et L’autre ennemi, de Mary Soderstrom, sondent avec finesse les tourments et les travers de l’âme féminine. Mais si La marche et L’autre ennemi convergent vers le même objet d’étude, leurs qualités respectives diffèrent tant qu’elles permettent au lecteur un constant et bel étonnement !
Vies privées sous observation

Quelle belle surprise que L’autre ennemi, de Mary Soderstrom ! Deux cents pages captivantes rondement menées, quatorze nouvelles d’égale force narrative divisées en trois parties interreliées par un ingénieux fil d’Ariane.

Chaque histoire, remarquable, nous introduit très rapidement dans des univers privés où cloche un petit je-ne-sais-quoi. Dès les premières lignes, c’est la déroute : on est happés par une atmosphère en voie de désintégration aux contours suggérés. Et il n’est pas rare que l’on revienne sur nos pas, à la recherche d’indices qui auraient échappé à notre malice. L’impasse, encore, toujours cette même incapacité à saisir des mots qui servent on ne sait plus trop quelle cause. Mais il faut poursuivre et comprendre cette ambiguïté.

Heureusement, elle se résout, peu à peu, avec l’arrivée de nouveaux personnages, principalement des femmes en temps de guerre, qui partagent toutes une petite misère existentielle. Rien d’extravagant, pourtant, simplement des phases de vie aiguës, des crises personnelles : relations conjugales en déroute, grossesses importunes, avortements d’infortune, alcooliques confirmées ou femmes éblouies par la lumière d’un Saint-Esprit qui passait par-là. Ces femmes, jeunes ou vieillissantes, on les aime rapidement, on éprouve pour elles sympathie et attachement... et c’est pourquoi on est ravis lorsqu’elles réapparaissent dans le tournant d’une autre histoire !

Car L’autre ennemi, (mais qui est-ce, au juste ?!), c’est encore une savante construction narrative, dans laquelle les nouvelles s’enchâssent l’une dans l’autre pour former une seule histoire, celle des membres d’une même famille évoluant en terre d’Amérique, de la Première jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Marcher vers soi

Métaphore d’une odyssée intérieure en même temps qu’ode au sentiment de plénitude qu’offre la nature, La Marche, de Suzanne Lantagne, se compose de quatorze nouvelles touchantes, variations sur le thème d’un « je » féminin errant aux confins de ses souvenirs. Du Keli Mutu jusqu’à Sorel, les balades quotidiennes comme les exotiques voyages effectués par les femmes de ces histoires contemporaines ne conduisent nulle part ailleurs qu’en elles-mêmes. En fait, c’est d’une femme aux multiples visages qu’il s’agit ici. Une femme pas encore très âgée mais qui, le plus souvent retourne en arrière et compte déjà plus de souvenirs que de désirs.

Les nouvelles de l’auteure montréalaise se fondent sur un refus ou une incapacité viscérale des personnages de liquider les affres et balafres d’une mémoire douloureuse. Ex-amoureuses obsédées par les ruptures anciennes, amantes délurées qui gardent la tête ailleurs, toutes s’empêchent de s’investir dans le temps présent et de s’engager sur les sentiers abrupts des relations de confiance. Au fil des marches et du temps qui passe, c’est un constat d’épuisement affectif qui se traduit ici.

Le style, simple et sans prétention, s’accorde aisément à l’intériorité des personnages. Suzanne Lantagne écrit comme pensent les femmes de ses histoires. La Marche, c’est la mise en forme réussie d’une pensée qui divague, s’interroge, se perd pour mieux se retrouver là où le sens de l’identité se recrée. L’écriture est jonchée d’images saisissantes, pathétiquement drôles, pleines de finesse et de justesse : « on pense qu’on va mourir avec son chagrin, mais la vie est tenace, elle s’agrippe comme la pire des maladies contagieuses ».

Avec les mots de la franchise et un ton parfaitement impudique, Suzanne Lantagne nous offre un recueil de pensées fictives et intimes qui a l’amplitude de l’écho. C’est que le discours tenu par ses personnages ressemble bien davantage aux pages d’un journal intime que chacun, chacune de nous, au fond, pourrait écrire.


***

L’autre ennemi, Mary Soderstrom, l’Hexagone, 21,95$
La marche, Suzanne Lantagne, L’instant Même, 14,95$
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