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Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 25/02/2008
Vous m’excuserez d’y revenir, d’autant plus que je pourrais vous donner l’impression d’en avoir fait une véritable obsession. Mais d’après ce qu’on pouvait lire dans un article du Devoir du 5 février dernier («Temps dur pour les librairies indépendantes au Canada anglais», par Isabelle Paré), une étude rendue publique par Patrimoine canadien, subventionnaire fédéral important, nous apprenait que les librairies indépendantes du Canada anglais continuent de perdre du terrain, au profit de mégachaînes qui occupent désormais jusqu’à 67% du marché, si l’on exclut les achats par Internet et par correspondance.
Les ventes totales de livres au Canada représentaient en 2006 plus d’un milliard et demi de dollars, et l’étude de Patrimoine canadien établit à 20 % la part de marché déclinante des libraires indépendants. Certes, chez nous, au Québec, la situation n’est pas aussi alarmante, du moins pas encore; la part combinée des chaînes Renaud-Bray et Archambault se situerait aux alentours de 44 % du marché.

Qu’on me comprenne: au contraire d’une ridicule idée reçue, ce n’est pas que j’en aie contre les librairies franchisées en tant que telles. L’existence de ces réseaux solides peut être perçue comme le signe de la vitalité de notre marché du livre et la garantie que la population de toutes les régions, même les plus excentrées, puisse bénéficier d’un accès au livre, à la culture. L’ennui, c’est quand l’expansion des chaînes se fait aux dépens des librairies indépendantes et, par extension, de la «bibliodiversité» dont ces dernières ont traditionnellement été les ardentes et fidèles défenderesses.

Mais, ainsi que l’illustre l’exemple anglo-canadien, l’avènement d’un quasi-monopole, peu importe l’étendard, serait à long terme périlleux pour l’avenir de la littérature nationale. Depuis des années, la mainmise d’Indigo-Chapters au Canada anglais a non seulement entraîné une guerre des prix néfaste pour les petits libraires, mais également limité la distribution de certains titres jugés «moins vendeurs», occasionnant ainsi des difficultés à bon nombre d’éditeurs indépendants, qui n’arrivent plus à placer leurs titres sur les rayonnages de ces points de vente. Quand les deux tiers du marché ne sont plus ouverts à votre production pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la qualité littéraire, c’est la richesse et la diversité de notre littérature qui en prend pour son rhume.

Les solutions à ce problème ne sont pas évidentes dans une société comme la nôtre, toute entière assujettie aux sacro-saints diktats du libre marché; et sans doute exigeront-elles une volonté politique claire de favoriser la littérature et la culture, plutôt que le laisser-aller qui contribue à la «best-sellerisation» outrancière du marché, qui sévit ici comme ailleurs. Au colloque Médias et démocratie. Informer est-il encore d’intérêt public, tenu conjointement par la CSN et la Fédération nationale des Communications à Québec du 1er au 3 février dernier, l’ex-premier ministre Bernard Landry a, en quelque sorte, battu sa coulpe à propos de la relative désinvolture dont il avait preuve en 2001 au moment de l’acquisition, par le Groupe Gesca, des principaux quotidiens d’opinion de la province en 2001 (Le Soleil, Le Nouvelliste, La Tribune, Le Droit et Le Quotidien).

On s’en souviendra: sommé par la faune journalistique d’intervenir dans cette transaction qui soulevait le problème de la concentration de la propriété dans le domaine de la presse, qu’on voyait comme un attentat contre le droit du public à une information diversifiée, Bernard Landry (alors vice-premier ministre sous Lucien Bouchard) avait eu une formule malheureuse pour justifier l’inaction de son gouvernement: «Il faut s’en remettre à l’éthique des capitalistes.»

À la lumière des exemples de la «montréalisation» progressive du contenu des quotidiens régionaux du Groupe Gesca et du scandaleux lock-out imposé depuis plus de neuf mois par Quebecor aux journalistes et employés du Journal de Québec, Bernard Landry, contrit, a finalement reconnu que l’«éthique capitaliste» (quel oxymore, tout de même!) à laquelle il proposait de s’en remettre ne coïncide manifestement pas toujours avec l’intérêt public et le bien commun.

Dans le domaine qui nous intéresse ici, faudra-t-il attendre que la situation atteigne un tel niveau de dégradation avant que nos dirigeants se soucient du sort de notre littérature?
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