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<i>La taupe</i> ou ces pays qui ne savent pas mourir

La taupe ou ces pays qui ne savent pas mourir

Par Mathieu Simard, Pantoute, publié le 16/11/2005
Journaliste particulièrement intéressé aux questions économiques, docteur en littérature française, Jean Chartier a vécu la campagne référendaire de 1995 comme conseiller en communication au sein du Secrétariat à la restructuration. Intitulé Les Américains à Québec, le premier volet de La taupe. Chronique d’un référendum, paraît ces jours-ci à L’instant même. Diffusée cet automne sur les ondes de Radio-Canada, la série Point de rupture brossait un tableau synthétique des événements-chocs qui ont marqué la campagne référendaire de 1995. Par le masque de la fiction, Jean Chartier révèle beaucoup mieux la face cachée du pouvoir.
Réduire La taupe à un roman sur la politique est lui faire injustice, mais la nature de son intrigue, la rigueur de sa documentation et son habileté à lever peu à peu le brouillard sur les apartés du discours officiel, oblige la comparaison. La description de l’occulte et de ses acteurs n’est pas réductible à la quête d’un personnage. Elle sert un authentique projet romanesque, construit à partir d’une réflexion sur les destins collectifs et l’interprétation des conditions qui les déterminent, qu’elles soient ou non gagnantes.

Vous rappelez-vous des études Le Hir sur la faisabilité de la souveraineté? La fable de La taupe repose sur le fonctionnement du Secrétariat à la restructuration, chargé de la réalisation et de la communication de ses études. Jean Chartier réussit un fin collage entre interventions publiques et invention narrative, nous faisant évoluer en témoins indiscrets du fonctionnement d’un pan de l’appareil gouvernemental. La jeune quarantaine, Frédéric Chevalier est le nouveau responsable des communications de cette instance, dirigée par le ministre Achille Leblanc. Ancien journaliste, le voilà chargé d’assurer la liaison entre deux mondes. Celui du pouvoir, avec ses secrets, ses ambitions. Celui des médias, lui-même pris dans une incessante négociation entre direction politique et objectivité. Agenda chargé, auquel s’ajoute encore quelques écueils. Peu de temps avant le référendum, aux interventions du ministre Richard Le Hir succédaient régulièrement des corrections des auteurs des études citées, tenus de corriger des interprétations erratiques. À peine a-t-on tourné la première page de La Taupe que Chevalier est ainsi mis en garde par un nouveau collègue: «Le ministre [Leblanc] n’est pas un homme facile et il prend des décisions qui surprennent les souverainistes convaincus; il a même embauché des fédéraux dans son entourage immédiat». Pour le lecteur avide de trouver LA taupe, l’apéritif est servi.

Au centre de l’intrigue, deux Américains à Québec: les juristes David Bernstein et William Silverman. Leur étude, disponible dans la «vraie vie» aux Publications du Québec, garantissait pratiquement le respect par les États-Unis des ententes internationales en cas d’accession par le Québec à la souveraineté. Le traitement de l’étude par les médias, suivi cette fois derrière la caméra, non devant l’écran, a de quoi faire bouillir le plus apolitique des lecteurs. Avec cette relégation aux oubliettes, la lumière jetée sur certains points sombres comme l’orientation de la télévision publique sous Pierre O’Neil ou l’action du Conseil privé de la Reine, qui dispose d’une fortune distribuée au seul bon vouloir du Premier ministre, sont traités à l’intérieur des cercles fermés. La «taupe» du titre, c’est d’abord ce regard jeté par la serrure sur l’antichambre où naissent ces abus de pouvoir bien antérieurs au programme des commandites.

Pour survivre à sa tâche, Frédéric trouve un fidèle allié en Miguel Cortès, un économiste, petit-fils d’anarchiste andalou qui partage avec lui un semblable amour de l’histoire. Cette relation nous vaut d’ailleurs tout au long du roman de somptueuses digressions. Miguel raconte la débâcle des anarchistes, repoussés aux frontières de leur propre pays; Frédéric «sait retrouver la trace de la Nouvelle-France même dans la glaise bleue où on l’a cachée». Les promenades du personnage à Montréal ou à Québec donnent lieu à de vibrantes leçons d’histoire. Aux études à Montréal, une jeune étudiante originaire de Saint-Malo, à la fin d’une visite dans le Vieux-Montréal avec Miguel et Frédéric, salue ainsi le commentaire de ce dernier: «[...] vous poussez la délicatesse jusqu’à me montrer la ville qu’on ne voit pas». On doit changer «la ville» par «le Québec», et retourner à Jean Chartier le compliment.

Des descriptions du fleuve, majestueuses, ponctuent La Taupe. Son histoire, elle, commence à Lachine, au début de la voie maritime du Saint-Laurent inaugurée en 1959, événement qui symbolise le déclin économique de Montréal. Enfin, le dernier chapitre est à couper le souffle. Un dîner entre Frédéric et un ami historien sert de prétexte à l’évocation des étapes de la Conquête, de l’été 1759 jusqu’au printemps 1760. On cherchera vainement dans les parutions actuelles une description aussi riche et percutante que celle de la longue remontée du fleuve de la flotte britannique, articulée autour de 46 vaisseaux de guerre. L’auteur, lors de notre entretien, s’attardera sur les 1200 pages du journal de John Knox, qui ne lâchait pas James Wolfe d’une semelle. C’est ce regard de l’Autre, encore inédit en français, qui se trouve au coeur d’un imposant travail d’assimilation dont on peinerait à biffer une phrase. Au risque de sembler vénal, on croirait assister au déploiement des forces impériales dans Star Wars. À lui seul, le vaisseau amiral des envahisseurs compte plus de canons que les défenses de Québec au grand complet. À bord de la flotte, on compte 22 000 soldats aguerris. À terre, 3500 soldats français, 1000 Amérindiens et 10 500 habitants, fusil de chasse à l’épaule.

«Adonner», «embarquer», «gréement»: le français du Québec abuse encore joyeusement du lexique marin. Le roman écume cette trace, naviguant à contre-courant la lecture traditionnelle d’un passé houleux. À partir de cette défaite appelée «conquête», catachrèse d’une catastrophe, Jean Chartier ouvre la voie à la refondation du mythe. Au téléphone, l’auteur explique son point de départ: «Je m’avance, mais notre histoire n’a pas commencé par un problème constitutionnel. Elle a commencé par le contraire. Par une guerre. Très violente. Quand on me dit qu’il faut respecter une constitution ça n’a rien à voir. Je parle de la naissance d’un pays, qui était la Nouvelle-France, de la destruction d’un pays, puis de la tentative des gens de le reprendre.»

Dans un passage haletant, Frédéric Chevalier conduit pendant une furieuse tempête de neige. Il est dépassé à vive allure par un fardier. Là, surgit l’image de l’aventurier de Louis Hémon: «François Paradis se perdait dans la forêt pour retrouver Maria Chapdelaine alors que Frédéric risque de perdre le contrôle de la voiture sur la glace noire [...] Tel paraît ce pays: les gens se disent prudents à l’occasion d’un référendum, mais ne le sont pas sur l’autoroute, par temps de blizzard». Jean Chartier m’explique cette analogie. «Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit changer», phrase décorative qu’on a retenu de Maria Chapdelaine, peut avoir un sens moins restreint que celui de la survivance étriquée. Pour lui, il s’agit d’«une mise à l’envers du destin des gens du pays». Le romancier propose, enfin, de «voir autrement ce qu’on a regardé de manière banale».

Car une débâcle, c’est aussi un cours d’eau qui se libère.




Bibliographie :
La taupe. Chronique d’un référendum. Acte I: Les Américains à Québec, Jean Chartier, L’instant même, 336p., 27,50$ Maria Chapdelaine, Louis Hémon, Bibliothèque québécoise, 215p., 5,95$ Point de rupture. Québec/Canada: le référendum de 1995, Mario Cardinal, Bayard/Radio-Canada, 486p, 34,95$
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