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Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 101
Ces femmes qui écrivent l’histoire

Ces femmes qui écrivent l’histoire

Par Alexandra Mignault et Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 02/06/2017

Plonger dans une époque révolue, découvrir des mœurs qu’on ne connaît plus, suivre des personnages dont les défis du quotidien sont tout autre que les nôtres : voilà ce à quoi nous convient les romans historiques. Si au Québec, la production livresque est riche de ce type de littérature, ce sont souvent les noms de Michel David et de Jean-Pierre Charland qui sont cités en exemples. Cette saison, nous attirons ainsi votre regard sur cinq femmes qui fouillent également l’histoire du Québec ou du Canada pour en faire surgir des histoires tout en rebondissements, riches en reliques du passé. Leur point commun? Elles savent toutes allier la petite histoire à la grande

CELLE QUI PREND LA ROUTE DU NORD

Julie Lemieux
L’année sans été (t. 1) : Les fiançailles au berceau (Hurtubise)

Elle a une maîtrise en microbiologie des sols agricoles. Mais c’est son attachement au Nord et à l’histoire qui lui a donné envie de se lancer dans l’écriture sur la traite des fourrures. En signant sa trilogie intitulée « L’année sans été » (le troisième tome paraîtra en septembre), elle nous plonge donc en 1815. Dans Les fiançailles au berceau, Ange-Élisabeth Boucher de Montizambert, âgée de 17 ans, attend le retour de Richard Philippe Guyon, à qui elle est promise et qui est parti étudier en Angleterre. Mais lorsqu’elle apprend que son père, cartographe dans un poste de traite, est malade, elle décide de partir à sa rencontre, une décision qui aura des répercussions sur son avenir et qui lui fera découvrir un tout autre monde.

Qu’est-ce qui vous a donné le goût d’écrire sur cette époque? Qu’est-ce qui vous attirait particulièrement? Tout commence par une lecture, celle du livre de Georges-Hébert Germain intitulé Les coureurs de bois : La saga des Indiens blancs. J’ai tout de suite aimé ces hommes qui ont vécu à la frontière entre deux mondes et j’ai eu envie d’écrire. Mon roman met en scène le début du XIXe siècle, une époque parfaite pour faire évoluer mes personnages issus de l’univers de la traite des fourrures. Il s’y côtoie les rubans de soie et les ceintures fléchées, les trois-mâts et les canots d’écorce, l’odeur des friches et la saveur des gadelles. J’ai choisi plus précisément l’année 1816, aussi appelée l’année sans été en raison des chamboulements climatiques intenses et extraordinaires qui se sont alors abattus sur le Bas-Canada. Ces perturbations se manifestent tant dans la vallée du Saint-Laurent et son arrière-pays que dans le cœur de ma jeune héroïne.

De quelle façon votre personnage principal est-il représentatif des mœurs et coutumes de cette époque ou de quelle façon, au contraire, s’en détache-t-il?
Au premier coup d’œil, Ange-Élisabeth a tout pour elle : la beauté, la richesse et des relations haut placées. Elle fait ce que l’on attend d’elle et incarne la plupart des qualités et des défauts auxquels on est en droit de s’attendre chez une jeune fille de qualité fréquentant les salons bourgeois des grands marchands-négociants de Québec. Cependant, la vie se chargera de l’entraîner loin, bien loin du cap Diamant, et de lui faire troquer ses chaussons de bal pour des mocassins. En compagnie d’Innus et de voyageurs de la Compagnie du Nord-Ouest, Ange-Élisabeth foulera des sentiers de portage hasardeux, à l’ombre des épinettes noires, et en viendra même à fumer la pipe sous les étoiles. Elle découvrira la véritable nature de son pays. Et ce voyage, qui la transformera, changera à jamais son destin.

Quelles recherches historiques avez-vous réalisées pour l’écriture de ce roman? 
Bien évidemment, il m’a fallu lire, lire et lire. Des cartes, des rapports archéologiques, des livres d’histoire, des écrits sur les coutumes et les traditions des Innus et des Cris, des biographies, des journaux de commis de postes de traite, des contes, des récits d’explorateurs et de chasseurs... Mais surtout, j’ai voulu vivre l’époque de mon roman. En reproduisant les mêmes gestes que mes personnages, et ce, même si deux siècles me séparent d’eux. Je me suis reposée sous les saules de la rivière Beauport, j’ai prié dans la chapelle de Tadoussac et je suis allée admirer le lac Ashuapmushuan. Les infusions de thé du Labrador ont accompagné mes soirées d’écriture et le mur au-dessus de mon ordinateur s’est vu tapissé de dessins historiques et d’illustrations réalisées au Bas-Canada. J’ai aussi appris le fléché en tissant la laine avec les doigts, patiemment, un fil dessus, un fil dessous, afin de recréer cette étoffe magnifique qui ajoutait couleur et gaieté aux austères capots de laine de nos ancêtres. Enfin et surtout, j’ai fait de fabuleuses rencontres. Car à l’instar de certains arbres que j’ai croisés, qui ont vu se dérouler les 200 dernières années, les personnes restées proches de leurs racines ont beaucoup à partager.

 

 

CELLE QUI MONTRE LE CHEMIN PARCOURU

Sergine Desjardins
Le châtiment de Clara (Guy Saint-Jean Éditeur)

Dans Le châtiment de Clara, l’auteure de la série « Isa » et de Marie Major retrace le chemin parcouru en ce qui concerne les inégalités entre les hommes et les femmes et la condition féminine. En août 1688, à Paris, l’épouse d’un réputé chirurgien et mère d’un jeune garçon, Clara de Longueville, âgée de 28 ans, se fait violer par le collègue de son mari. La victime, en plus de devoir surmonter l’insurmontable, devient la cible de jugements; on ne la croit pas; on la condamne; on l’enferme dans un établissement. Trouvant malheureusement écho dans l’actualité, ce portrait saisissant met en scène une femme forte et courageuse, qui devra fuir pour se retrouver.

Qu’est-ce qui vous a donné le goût d’écrire sur cette époque? Qu’est-ce qui vous attirait particulièrement?
Lorsque j’ai écrit mon premier roman inspiré d’une Fille du roi, j’ai été très touchée par les injustices dont les femmes étaient l’objet. J’ai voulu cette fois approfondir le thème du viol en décrivant le contexte historique et le ressenti émotionnel de Clara. Outre la condition féminine, omniprésente dans mes ouvrages, la fragilité de nos croyances est un autre aspect que j’aime mettre en lumière.

De quelle façon votre personnage principal est-il représentatif des mœurs et coutumes de cette époque ou de quelle façon, au contraire, s’en détache-t-il?
La notion de consentement étant inexistante, le luxurieux, nom donné au violeur, doit être armé, autrement la victime est rarement crue. Lors du procès, Clara est non seulement confrontée à son agresseur et questionnée comme si elle était coupable, mais elle risque d’être torturée et enfermée. À moins qu’elle accepte d’épouser son agresseur! Le viol d’une femme adulte était très rarement puni.

Quelles recherches historiques avez-vous réalisées pour l’écriture de ce roman? 
J’ai lu des récits de victimes, dont celui d’une peintre violée au XVIIe siècle, ainsi que des ouvrages sur le viol, les procédures judiciaires, la Salpêtrière, etc. J’ai consulté les archives concernant le cas d’Iberville qui, accusé de viol, figure dans Le châtiment de Clara. Mes sources sont notées à la fin de mon roman.

 

 

CELLE QUI REDORE LE TRAVAIL DES RELIGIEUSES

Marjolaine Bouchard
Les portes du couvent (t. 1) : Tête brûlée
(Les éditeurs réunis)

Les romans de Marjolaine Bouchard mettent en scène des personnages historiques tels qu’Alexis le Trotteur, le géant Beaupré, Lili St-Cyr ou Henriette de Lorimier. Cette fois, elle dévoile le travail des religieuses à la fin des années 40 et au début des années 50 dans « Les portes du couvent », une trilogie dont le deuxième tome paraîtra en septembre et le troisième à l’hiver 2018. Dans le premier volet, Tête brûlée, Flora Blackburn se retrouve au couvent des sœurs du Bon-Conseil, après qu’un incendie a ravagé la ferme familiale et dans laquelle son père et ses six sœurs ont péri. Au couvent, elle se liera d’amitié avec Simone et avec sœur Irène, qui n’a pas encore prononcé ses vœux et à qui l’on reproche son attachement pour Flora. Cette dernière, quant à elle, apprend que le mensonge peut parfois lui servir et ne perd pas espoir de retrouver sa mère et son frère, qui étaient déjà partis de la ferme avant la tragédie.

Qu’est-ce qui vous a donné le goût d’écrire sur cette époque? Qu’est-ce qui vous attirait particulièrement? Une scène de couvent dans Madame de Lorimier a enthousiasmé mon éditeur, qui connaît mon intérêt pour l’histoire. Il m’a proposé le sujet. J’ai moi-même choisi la fin des années 40 pour trois raisons : l’apogée des congrégations religieuses, juste avant le Concile Vatican II et ses suites, quand les traditions, les costumes et la rigueur dominaient encore et que l’éducation des femmes par les femmes occupait une place importante. 

De quelle façon vos personnages principaux sont-ils représentatifs des mœurs et coutumes de cette époque ou de quelle façon, au contraire, s’en détachent-ils?
Mes deux personnages centraux sont imprégnés de religion et de religiosité : la couventine se modèle sur l’histoire des saints et perçoit le mal en termes de péché. La jeune novice, elle, vit une peine d’amour qui contribue à son entrée en religion : de nos jours, elle prendrait des antidépresseurs ou commenterait cette peine sur Facebook. Elle représente les mœurs de son temps en ce qu’elle vit sa foi dans le déchirement. 

Quelles recherches historiques avez-vous réalisées pour l’écriture de ce roman? 
Elles ont été nombreuses, de longue haleine et ponctuelles, éclectiques et de première main. J’ai recueilli des témoignages d’anciennes couventines ou de religieuses, à qui j’ai emprunté anecdotes, états d’esprit, une matière romanesque toujours vivante dans bien des cas. Je tenais beaucoup à ce contact direct.

 

 

CELLE QUI  PROUVE QUE LES FEMMES SONT DES INDIVIDUS À PART ENTIÈRE

Anne-Marie Couturier
Dans le regard de Flavie Plourde (David)

Dans ce troisième ouvrage (après L’étonnant destin de René Plourde : Pionnier de la Nouvelle-France et Le clan Plourde), Anne-Marie Couturier – déjà décorée du prix France-Acadie 2009 – continue d’explorer ses racines par le biais de la fiction. Cette fois, on plonge dans la région du Madawaska, au Nouveau-Brunswick. Elle y dépeint Flavie, une femme vaillante comme deux et une mère qui a juste ce qu’il faut de toupet, alors que les temps se font durs et que la relation avec sa belle-mère, avec qui elle est forcée d’habiter, s’envenime de jour en jour. Féministe avant son temps, cette femme de courage et d’intelligence doit néanmoins se frotter aux mœurs de son époque.

Qu’est-ce qui vous a donné le goût d’écrire sur cette époque? Qu’est-ce qui vous attirait particulièrement
C’est le choix de mon héroïne, Flavie Plourde, qui m’a orientée vers le début du XXe siècle. J’ai découvert une époque mouvementée avec les deux guerres mondiales, la grippe espagnole et autres grandes fièvres, le krach économique de 1929 avec sa pauvreté, les inventions et des percées dans le monde médical. Le mouvement des suffragettes et les changements profonds dans la condition féminine, où il a fallu statuer que « les femmes sont des personnes », m’ont beaucoup interpellée et me laissent encore pensive.

De quelle façon votre personnage principal est-il représentatif des mœurs et des coutumes de cette époque ou de quelle façon, au contraire, s’en détache-t-il?
Flavie Plourde chevauche les deux. Elle est tournée vers sa communauté en même temps qu’elle s’en détache en étant la première femme de la province du Nouveau-Brunswick à donner ses yeux à l’Institut national canadien des aveugles. Ce premier don d’organe lui vaut la une du journal local. Elle se reconnaît alors comme pionnière, à l’instar de son ancêtre René Plourde, défricheur de la Nouvelle-France et présenté dans les volumes précédents de cette trilogie.

Quelles recherches historiques avez-vous réalisées pour l’écriture de ce roman?
Pour me mettre en piste, j’ai eu d’abord recours à la mémoire vivante. Y a-t-il meilleur moyen? Les souvenirs et témoignages de personnes très âgées, bon pied bon œil, m’ont donné de précieux renseignements sur la vie du Madawaska, situé entre les frontières du Québec et des États-Unis, durant la première moitié du XXe siècle.  La lecture des Revues de la société historique du Madawaska est venue confirmer ces données.

 

 

CELLE QUI FAIT SWINGER LES JUPES

Rosette Laberge
Chez Gigi (t. 1) : Le petit restaurant du coin

Rosette Laberge n’en est pas à son premier roman historique. L’habituée des pavés qui nous font voyager à travers le temps n’avait pourtant pas encore touché à l’univers du rock’n’roll des années 50. Voilà chose faite avec le premier tome de la série « Chez Gigi » qui nous transporte auprès de deux passionnées de la danse swing, Béa et Laurence. Deux filles qui ont certes le rythme dans le sang, deux filles en marge qui témoignent des balbutiements de l’émancipation féminine, au grand dam du curé du village!

Qu’est-ce qui vous a donné le goût d’écrire sur cette époque?
D’abord, mon amour pour la danse et ensuite, ma fascination pour les talents de danseuse de ma tante Marie-Paule qui gagnait tous les concours de rock’n’roll auxquels elle participait. Je suis vite tombée sous le charme de cette femme menue qui menait sa vie sans se préoccuper des interdits de l’époque. Ajoutons qu’à la fin des années 50, tout était à inventer. Enfin, j’ai toujours rêvé d’exceller en danse sauf que j’ai deux pieds gauches. 

De quelle façon vos personnages principaux sont-ils représentatifs des mœurs et des coutumes de cette époque ou de quelle façon, au contraire, s'en détachent-ils?
Les jeunes femmes qui tiennent le rôle de personnage principal dans ce roman sont unies par une amitié solide. Béa et Laurence défient constamment les règles de conduite imposées par l’Église aussitôt que la messe est finie. L’une comme l’autre, elles changent de cavalier au gré des occasions et ne se refusent aucun plaisir. Elles fument, elles boivent, elles rient fort, elles provoquent. La danse est toute leur vie et elles sont prêtes à tout pour arriver à leurs fins. Si modernes soient-elles, elles sont bien de leur temps.  

Quelles recherches historiques avez-vous réalisées pour l’écriture de ce roman?
Je me suis d’abord entretenue avec la tante qui m’a inspiré ce roman. J’ai ensuite fait des recherches sur l’époque, l’Église et sa grande influence sur ses ouailles, les succès du moment, les habitudes de vie, l’importance de la famille, la relation au travail... J’ai aussi regardé beaucoup de photos pour m’imprégner de l’environnement dans lequel je m’apprêtais à plonger tête première. 


D’autres romans historiques à découvrir

Une simple histoire d’amour
(t.1) : L’incendie
Louise Tremblay d’Essiambre (Guy Saint-Jean Éditeur)

Dans les années 20, en Mauricie, une attachante famille, composée d’un couple uni, Marie-Thérèse et Jaquelin, et de ses six enfants, traverse diverses épreuves, à commencer par un incendie qui ravage sa maison et son atelier de cordonnerie. Cet événement malheureux obligera la famille à réorganiser sa vie : Jaquelin part travailler sur des chantiers, tandis que Marie-Thérèse s’occupe du foyer et de sa reconstruction. Mais ils ne sont pas au bout de leur peine.

Ciel de guerre sur nos amours
Claire Bergeron (Druide)

En 1955, à Val-du-Nord, une enfant de quatre ans disparaît pendant une foire agricole. Sa mère Emma subit encore la fatalité puisqu’elle avait été contrainte d’abandonner ses rêves en 1942, dont son désir de vivre avec l’homme qu’elle aimait, un pilote de guerre. Alors que ses douloureux souvenirs du passé ressurgissent, Emma ne perd pas espoir de retrouver sa fille.

Le grand magasin (t. 1) : La convoitise
Marylène Pion (Les éditeurs réunis)

À Montréal, en 1926, Olek, âgé de 23 ans, trouve un emploi au magasin Eaton après avoir dû renoncer à son travail de débardeur. Il y rencontre Laurianne, 18 ans, nouvellement employée également; après la mort de son père, elle a besoin d’argent pour sa famille et elle peut difficilement compter sur son grand frère qui n’est pas fiable. Dans les rayons de ce célèbre magasin, tous les rêves sont permis.

La corde du pendu
Nicole Provence (JCL)

Après avoir été trahi, Honoré Angéolas a été pendu lors d’un soulèvement en France en 1817, laissant derrière lui son vignoble. Cinquante ans plus tard, son petit-fils Philidor, qui tient à son legs, essaie de sauver les vignes qui sont ravagées par une maladie. Puis, la découverte de deux corps entraîne une enquête. Philidor replonge dans l’histoire de son grand-père alors que les soupçons pèsent sur lui.


Photos :
Julie Lemieux : © Martine Doyon
Sergine Desjardins : © Rodrigue Proulx
Marjolaine Bouchard : © Patrick Simard
Anne-Marie Couturier : © Gilles Roux
Rosette Laberge : © Studio Iziimage

 

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