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Aline Apostolska : Autant en emporte le fleuve

Aline Apostolska : Autant en emporte le fleuve

Par Geneviève Thibault, publié le 18/02/2005
Apostolska s’attaque à un projet ambitieux : une traversée du XXe siècle à travers une trilogie fluviale dont les bras de mer comprendront aussi Rio de la Plata, en Argentine, et le Saint-Laurent, au Québec. Son premier opus, Neretva, baigne dans ce fleuve qui arrose la région des Balkans, carrefour et berceau de l’Europe. De 1929 à 1985, Neretva remonte la lignée des ancêtres d’Apostolska, aux prises avec les méandres de l’Histoire, de l’éclatement des empires à l’Union européenne, de Mostar à Sarajevo en passant par Paris. Davantage qu’une saga, ce roman-fleuve est une épopée populaire d’une humanité inoubliable. On y raconte les destinées de Bernarda, Georgi et Tea, emportés par des courants qui les dépassent en force.
« Avec Neretva, j’ai voulu raconter la Yougoslavie d’avant l’horreur. Créer le Autant en emporte le vent des Balkans, une fresque panoramique où la grande histoire du XXe siècle serait en jeu », lance Aline Apostolska à propos de son roman Neretva, ou les folles aspirations de Bernarda, austro-hongroise et catholique qui, en 1929, fuit sa famille pour épouser Teodor, macédonien et orthodoxe. Bernarda, dont la descendance incarne les espoirs de l’ex-fédération Yougoslave, multiethnique et multiconfessionnelle, et qui pourtant ne fut qu’un « territoire de passage ».

« Dans l’histoire de l’humanité, le XXe siècle est à la fois le siècle de toutes les utopies et celui où on a le plus cherché à maîtriser le destin. La Yougoslavie était un concentré de mixité, un laboratoire des idéaux de fraternité. Ces idées sont caduques : on assiste désormais au retour du balancier, dans l’exacerbation des intégrismes nationalistes et religieux », explique-t-elle.


L’exil illusoire

L’entrevue a lieu au café Byblos, rue Laurier, à Montréal. Nous buvons un thé à la menthe sucré qui fait venir l’eau sous la langue. Son parfum flotte dans l’air et convoque tout un univers englouti de sensations et de couleurs. Celui de la beauté des heures et des jours en ex-Yougoslavie : le reflet doré des champs macédoniens et l’odorant marché de la ville de Skopje ; la ruche bourdonnante des vieux quartiers de Sarajevo, la bosniaque ; le vent dans les figuiers et l’opéra liquide de la Neretva sous le pont de Mostar, en Herzégovine… Des paysages méconnus, un quotidien oublié, que la prose sensuelle d’Apostolska a aussi ramené à la vie en décrivant le versant intime de la « poudrière » de l’Europe.

Pour en arriver là, il a fallu bien plus que les dix ans de documentation nécessaires à l’écriture de Neretva. Aline Apostolska vit au Québec depuis 1998, où on la connaît comme écrivaine et journaliste. Mais dans une autre vie, l’auteure de Lettre à mes fils qui ne verront jamais la Yougoslavie (Leméac, 2000) a été une petite fille d’appartenance très française née à Skopje, en Macédoine, qui ignorait cependant presque tout de ses origines : « J’ai appris l’histoire des Balkans à l’Université de Jussieu, à Paris, s’esclaffe l’historienne de formation. Comme mes personnages, mes ancêtres ont entretenu l’illusion qu’il suffit, pour refaire sa vie, de partir sans se retourner. Cela aurait pu être notre devise familiale, et c’est le reproche qu’adresse l’arrière-petite-fille de Bernarda à sa mère Tea, en conclusion de Neretva. Cette jeune narratrice de la quatrième génération découvrira qu’il n’y a pas de réparation possible dans l’exil hormis, peut-être, dans la littérature », martèle-t-elle.


L’Histoire réécrite

Aline Apostolska n’a jamais tant écrit que depuis qu’elle est arrivée ici. Une œuvre polymorphe qui mélange allègrement les genres : roman (Tourmente, Leméac, 2000), poésie, récit (L’Homme de ma vie, Québec Amérique, 2003), littérature jeunesse (Maître du jeu, idem, 2004). Or sa plume se caractérise par un fascinant amalgame d’exactitude historique et d’échos lyriques. À la fois impartiale et amoureuse : « À 20 ans, je ne savais pas bien d’où je venais, je tentais de comprendre le monde. J’ai plongé dans l’étude de l’histoire, de la psychanalyse, des mythes. Mais l’univers est impénétrable. On a beau remonter le fil des questions, vient un jour où la vie humaine se butte à l’échelle d’un fleuve. Mais, poursuit-elle, qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la répéter ».

Avec Neretva, Apostolska affirme être passée « du temps de la reconstitution », à celui « de la restitution véritable ». La précieuse alchimie du temps, le tamis de l’écriture l’ont fait passer sur l’autre versant de la mémoire, là où l’histoire devient culture, et le patrimoine, transmission. À l’origine de cette métamorphose, deux événements traumatiques : « Il y eu la guerre en Bosnie-Herzégovine. Je me sentais tellement coupable, j’étais concernée », souffle-t-elle. Journaliste pour Libération, elle sillonnera l’ex-Yougoslavie en 1994 et publiera une série de portraits. Neretva y fait allusion : « La narratrice reconstitue deux siècles d’histoire à partir des cahiers de sa mère Tea, journaliste. Ils sont écrits durant les dix ans qu’a duré la guerre de Yougoslavie et sont aussi intitulés Chroniques d’Outre-tombe », explique la romancière.

Plus intime, l’autre événement n’en est pas moins déterminant. Bernarda s’inspire de sa grand-mère, morte en 1985. « Elle m’a élevée jusqu’à l’âge de 5 ans, j’ai voulu lui rendre hommage, avance-t-elle, pudique. Bernarda est une idéaliste qui meurt dans un état de désespoir absolu. En tournant le dos à son mari, convaincue de l’échec de sa vie. » Pourtant, lorsque Bernarda s’enfuit avec lui, son geste engendre des conséquences énormes, dont la portée dépasse le destin individuel. Être reliée à plus grand, respecter ce qui nous dépasse, c’est ce qui fait avancer l’humanité. On peut avancer géographiquement aussi, car l’identité est faite de ce qu’on devient et de ce dont on se souvient, pas seulement d’où l’on vient », résume Aline Apostolska.

L’Histoire peut bien tourner en rond, mais il faut être libre de choisir. Neretva est paru le 9 février 2005, exactement 20 ans après la mort de la grand-mère d’Apostolska. « Mon roman Tourmente vient d’être traduit en macédonien, je vis le miracle de me lire en cyrillique. La boucle est bouclée », conclut-elle.


Bibliographie :
Neretva, Québec Amérique, coll. Tous Continents, 456 p., 24,95 $
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