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Luc Baranger: Vies d’anges!

Luc Baranger: Vies d’anges!

Par Pierre Blais, publié le 12/04/2006
La curiosité la plus récente à paraître chez Alire cette saison est à n’en pas douter cette Balade des épavistes écrite par Luc Baranger. Pouvant se targuer d’un des plus beaux titres parmi les livres parus cette année, ce roman de quelque 300 pages pourrait valoir à ce Français d’origine une renommée québécoise dans le domaine du polar sale et déglingué.
Sur la photo de presse, Baranger a une gueule de conducteur de tout-terrain en plein safari; et c’est d’ailleurs la plus belle des qualités de ses personnages: ils ont de la gueule, rejoignant dans l’imaginaire les bouilles de Jean Gabin ou Lino Ventura. Joint au téléphone pour nous en apprendre autant sur lui que sur sa Balade, Luc Baranger, affable et pince-sans-rire, prouve qu’il peut être fort… en gueule.

«C’est à l’âge de 14 ou 15 ans, en écoutant du Brel, que j’ai décidé de mettre sur papier mes rêves d’enfant, le tout dernier étant de venir finir ma vie au Québec, où d’ailleurs j’ai déjà été plongeur, dans une auberge à Lac-Beauport». Voilà comment l’auteur âgé de 53 ans explique son arrivée récente en terre canadienne: «Mon contrat sur un sous-marin dans le Pacifique ne menait nulle part et j’avais une fille de 19 ans qui désirait étudier à l’université. De là-bas (sur l’île volcanique de Tana, près des îles Fidji), j’envoyais mes manuscrits par la poste à Gallimard, qui a édité deux de mes romans. Mais ils ne m’ont jamais vu la tête».

Puis, Baranger s’est échoué près du mont Tremblant, se retrouvant un peu par hasard chez Alire, lui qui entendait donner suite à son roman précédent intitulé Backstage (Baleine, 2001), dans lequel on retrouvait plusieurs des personnages de La Balade des épavistes. Les épavistes, ce sont Max et Clovis. Le premier, âgé de 72 ans (l’auteur admet aimer mettre un vieux dans tous ses romans), est un survivant des camps de la mort, un manouche farouche. Le second, Clovis, de vingt ans le cadet de l’autre, est un ex-journaliste de musique rock. Deux âmes esseulées perdues dans une cour à scrap, là où travaillent les épavistes, eux qui récupèrent les épaves sur quatre roues. Après le décès de la compagne de Max, un jeune Beur qui travaille pour eux est kidnappé et la chienne Éva est blessée par balle. Tout ça pour de la cocaïne cachée dans une voiture envoyée à la casse. La mission: rembourser la dette, sauver le môme et s’en sortir vivants avec la complicité de deux Texanes, Kate et Patty. Autour de ces embrouilles mortelles, Luc Baranger en profite pour tirer sur la mafia de l’Est, les notaires véreux et les hommes en soutane: «J’avais des comptes à régler avec la ville d’Angers. Mon père, que j’ai à peine connu, y était inspecteur pour une banque et il avait mis à jour une arnaque montée par l’évêché qui s’est réglée à l’amiable pour éviter le scandale. Le notaire, lui, a un côté balzacien; les magouilles des notaires de province, on en a tous connu.»

Quand on lui souligne son talent pour mettre en scène ses personnages davantage que pour tisser l’intrigue elle-même, le romancier rétorque: «C’est le travail, la manière de raconter l’histoire qui compte, plus que l’histoire elle-même.» Et récemment, le travail se résuma à retrancher l’argot français du roman et à lui trouver un titre, fort beau répétons-nous.

La balade sous influences
Bien que La Balade des épavistes soit un roman noir avec de l’humour, un peu dans la veine de ceux de Jim Thompson, le livre transpire des influences musicales de Luc Baranger, qui cite allègrement Townes Van Zandt et les Rolling Stones. Le roman est même dédié à un bluesman suisse de 43 ans, Hank Shizzoe, pour lequel l’auteur ne tarit pas d’éloges. Et pour ce qui est de l’américanité très marquée de son univers, Baranger souligne que chez lui, tout jeune, ce mythe était très présent. Il a grandit en lisant les ouvrages de Jack London, Ernest Hemingway et, plus récemment, Jim Harrison et Philip Roth. Le rapprochement avec le septième art est aussi à faire. Les images de ferrailleurs sont fortes, comme si une caméra inspirait ses descriptions: «Je visualise mes scènes en les écrivant; je verrais bien mon livre adapté par Claude Chabrol, mais pour ça…»

Ses descriptions ne s’arrêtent pas au «cache-culbuteur» d’une Mazda, mais aussi à la chose. La description du travail infatigable de Clovis sur le minuscule totem rubescent de la vétérinaire est particulièrement jouissif, du moins pour les personnages, car l’auteur avoue avoir d’énormes problèmes à écrire ce genre de scène: «Ma femme est toujours morte de rire en lisant ces lignes. Mais c’est ma première lectrice, elle détecte toutes les invraisemblances du récit». Et goguenard, il ajoute en anecdote:
«Ce qui nous a d’ailleurs valu une brouille avec Alexandre Jardin. On avait lu Le Zèbre et on l’avait informé d’une invraisemblance dans son roman. Il a répondu en nous envoyant une carte dans laquelle il disait: «J’en ai vendu 400 000 et je vous emmerde!»

Luc Baranger, dès qu’il fait référence à un milieu, à un lieu, semble y être passé. Sa feuille de route est impressionnante: carrossier en Suisse, éducateur spécialisé à Paris (les émeutes ne l’ont pas surpris, et il dit ne plus comprendre la France), auteur de chansons pour Paul Personne, exploitant d’un submersible et tutti quanti. En fait, si son nouvel ouvrage portait sur l’exercice du parapente dans les Andes, il aurait déjà trouvé le moyen d’en faire l’expérience. D’ici là, son prochain roman, publié en France, racontera l’itinéraire d’un journaliste canadien qui vient finir ses jours dans l’île de La Réunion. Un second projet de livre s’intéresse aux Sioux (avec lesquels il a vécu, décidément!) et à leur participation à la guerre de 14-18: «Ils étaient plus de 6000 à traverser l’Atlantique. Il y a même des restes d’un village sioux à Brest, en France», ajoute t-il avec passion.

Sinon, un peu misanthrope, seul du matin au soir pour écrire, il poursuit avec fierté la traduction de romans américains, dont ceux de Christopher Moore chez Calmann-Lévy. Son plus récent livre devrait plaire à ceux qui veulent se faire raconter une histoire d’amitié, même si elle semble cruelle: « Je suis toujours en quête d’un père spirituel, d’une enfance normale. Je viens d’un milieu où les rapports étaient durs et j’aime décrire l’atrocité de la vie», conclura Luc Baranger. Telle une bouteille lancée à la mer, sa Balade des épavistes sera repêchée par des lecteurs avides de personnages à gueule qui ont soif de paix avec eux-mêmes!


Bibliographie :
La Balade des épavistes, Alire, 303 p., 14,95 $
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